France

Luc Ferry: l'effarante curée

Baptiste Marsollat, mis à jour le 23.06.2011 à 10 h 26

Qu'est-ce qui vaut à l'ancien ministre d'être lynché pour ses déclarations sur la pédophilie supposée d’un ancien ministre, accusé de toucher indûment son traitement de professeur d’université, soupçonné d’occuper un emploi fictif à la tête du Conseil d’analyse de la société et, dans la foulée, traité d’imposteur?

Luc Ferry en septembre 2002. REUTERS/Charles Platiau

Luc Ferry en septembre 2002. REUTERS/Charles Platiau

«Populiste mondain», «muscadin vaniteux», «vulgaire délateur de fantasmes», «combl[ant] de bonheur le populisme le plus bas», pour Alain Duhamel, «roi du lynchage» «vers[ant] dans le caniveau et [employant] des pratiques dignes de corbeaux» selon Renaud Revel, «téléphilosophe» inconséquent colportant «une vague rumeur sans origine connue, jetant ainsi l’opprobre sur toute la classe politique» pour Laurent Joffrin.

Ce sont là quelques-uns des agréables sobriquets dont Luc Ferry se trouve affublé depuis ses déclarations au Grand Journal de Canal+. Encore faut-il souligner que l’on trouve ces expressions sous la plume de journalistes sérieux et éminents. Inutile donc de reproduire la litanie des invectives lancées contre lui et, sauf à vouloir prendre racine dans le caniveau, de citer des passages de la chronique de François Morel sur France Inter ou de l’article de Yann Moix dans La Règle du Jeu –même si ce dernier papier mérite sans doute d’être distingué pour le remarquable niveau d’abjection auquel il parvient.

Une hostilité plus ou moins récente

Les réactions des politiques, naturellement plus mesurées dans la forme, n’en sont pas moins unanimes pour condamner la sortie du philosophe.

Voilà plus de 25 ans que certains attendaient de le voir à terre –la publication de La pensée 68 en 1985 lui ayant valu, ainsi qu’à Alain Renaut, la haine inexpiable de certains disciples de Foucault, Derrida, Bourdieu et Lacan.

Chez d’autres, l’hostilité est plus récente, mais pas nécessairement moins vive ou moins tenace: professeurs du secondaire brûlant sa Lettre à tous ceux qui aiment l’école ou s’en servant comme projectile, intellectuels percevant sa présence dans les médias, son goût des dîners en ville et sa proximité avec le monde politique comme la trahison d’un clerc, membres de la gauche (bien-)pensante ne lui pardonnant pas sa sensibilité gaulliste et son appartenance au gouvernement de Jean-Pierre Raffarin, politiciens de droite n’acceptant pas de le voir nommé ministre sans avoir eu à franchir les étapes parfois longues et ingrates du cursus honorum qui s’impose d’ordinaire au personnel politique, esprits tourmentés enfin, artistes maudits, écrivains dérangeants et génies méconnues qui pensent que le succès est toujours le sceau de la stupidité ou de l’imposture. J’en oublie sans doute.

Convenons que cela fait pas mal de monde. On dit Luc Ferry excessivement éclectique dans ses amitiés et sans doute a-t-on raison. Soulignons simplement aussi, pour faire bonne mesure, que le nombre et le poids de ses soutiens ne sont probablement pas plus impressionnants que ceux de ses ennemis.

Ces derniers, quoi qu’il en soit, peuvent savourer leur victoire: le voici tout à la fois lynché pour ses déclarations sur la pédophilie supposée d’un ancien ministre, accusé de toucher indûment son traitement de professeur d’université, soupçonné d’occuper un emploi fictif à la tête du Conseil d’analyse de la société et, dans la foulée, traité d’imposteur.

Passons brièvement en revue chacun de ces quatre points.

Sur l’imposture, le reproche est ancien. Et tellement fondé… Peut-on, en effet, vraiment prendre au sérieux un universitaire dont les livres se vendent? Qu’importe qu’il soit apparu, voici une petite trentaine d’années, au sein d’un sérail universitaire parisien dont pourtant il n’était pas issu, comme l’un des philosophes les plus doués et les plus prometteurs de sa génération. Qu’importent sa reconnaissance internationale, ses deux agrégations et ses traductions dans La Pléiade. S’il passe à la télé, n’est-ce pas la preuve irréfutable que son œuvre est indigente et conformiste, qu’elle brosse le bourgeois et le pouvoir –c’est tout un…– dans le sens du poil? S’il ne juge pas déshonorant d’accepter un portefeuille ministériel dans un gouvernement de droite, peut-il être autre chose qu’un vendu et un crétin définitif? Et comment ignorer qu’on ne peut à la fois être un dandy et un penseur, que la profondeur de l’intelligence se mesure à la négligence de la tenue vestimentaire? Peut-on, doit-on, en un mot, accepter sans réagir que toutes les fées se soient ainsi penchées sur le berceau de Luc Ferry?...

S’agissant de la présidence du Conseil d’analyse de la société (CAS), on reproche à notre imposteur traduit dans vingt ou trente langues d’occuper un «emploi fictif».

L’expression est généralement utilisée pour désigner un poste d’agent public occupé par une personne exerçant en réalité une activité militante ou partisane. Stricto sensu, donc, le reproche est sans fondement. Que la présidence du CAS ne soit pas un job à temps plein apparaît, en revanche, évident. Et que certains soient choqués de ce que Luc Ferry perçoive, en plus de son traitement de professeur d’université, une indemnité spécifique (somme toute modeste) pour le travail effectué à la tête de cet organisme est certes compréhensible.

Ce qu'il faudrait remettre en cause

Mais il convient alors de s’indigner aussi des nominations des anciens membres de gouvernement et collaborateurs de cabinets ministériels dans les grands corps de l’Etat (au «tour extérieur» comme on dit, c’est-à-dire souvent grâce à l’amitié du prince), des sièges octroyés aux uns ou autres, pour les «recaser», au Conseil économique, social et environnemental, des multiples placards dorés de l’administration ou du secteur privé, et plus globalement de la situation de tous ceux qui, pour une raison ou une autre, sont généreusement rémunérés pour une activité qui ne les occupe pas 35 heures par semaine.

C’est finalement rien moins que la manière dont fonctionne la République qui est à remettre en cause. Remettons-la en cause mais convenons simplement que le cas de Luc Ferry se perd parmi d’innombrables situations, dont beaucoup sont incomparablement plus choquantes.

Remettons également en cause le fonctionnement du Conseil d’analyse de la société (pourquoi les rapports ne sont-ils pas disponibles gratuitement en ligne? Pourquoi sont-ils publiés chez un éditeur privé?), sa faible activité (pourquoi si peu de rapports?) voire son existence (pourquoi cette institution administrative doit-elle être distincte du Centre d’analyse stratégique?). Et remettons donc en cause l’emploi de son président délégué mais convenons du moins que celui-ci n’est, pour l’heure, nullement «fictif».

En ce qui concerne, d’autre part, la situation de Luc Ferry vis-à-vis de son université, il faut sans doute un peu de mauvaise foi pour imaginer que le problème n’est pas purement administratif, qu’il tient à autre chose qu’à la conjonction de sa position de détachement et de l’adoption de la loi sur l’autonomie des universités.

Sans doute aurait-il dû réagir plus vite aux courriers du président de son université et sans doute aurait-il dû régulariser plus tôt sa situation. Mais ce qui fascine, là encore, c’est l’ampleur prise par une aussi dérisoire affaire et l’indignation –tantôt feinte par malveillance, tantôt sincère par stupidité– de ceux qui présentent son attitude comme celle d’un resquilleur cherchant à percevoir indûment une rémunération pour des cours qu’il n’assure pas et une activité qu’il n’exerce pas.

Venons-en au point le plus sulfureux, celui qui, pense-t-il, est à l’origine de la campagne de dénigrement dont il fait l’objet.

On reproche à Luc Ferry d’accuser de pédophilie un ancien ministre indéterminé sans pouvoir en produire la preuve, sur le simple fondement d’une intime conviction, forgée par le crédit accordé à divers témoignages émanant de personnes que l’on considère ordinairement comme les mieux informées du pays.

De deux choses, l’une. Si ce qu’il dit est faux, c’est soit qu’il a menti, mais on voit mal pour quelle raison, soit que les «plus hautes autorités de l’Etat» lui ont menti (mais là encore, pourquoi?) ou ont été mal renseignées, ce qui est toujours possible mais, espérons-le, assez rare.

Des erreurs, oui. Des fautes? Non

Si ce qu’il dit est vrai, c’est soit que l’affaire en question était ignorée de l’ensemble du monde politique, hypothèse peu vraisemblable, soit que les personnalités interrogées sur la question n’ont eu d’autre choix que de jouer la surprise et l’indignation.

Ce qui se comprendrait aisément puisque reconnaître la chose les rendrait complices non du crime en question (faute pour eux de disposer de preuves matérielles ou d’en avoir été témoins) mais d’une société, d’une caste, d’un monde privilégié et cloisonné, dans lequel l’information circule en vase clos. Ce qui discréditerait encore davantage la «classe» politique et alimenterait un populisme qui prospère déjà si bien sous l’effet conjugué de la crise économique et du talent de Marine Le Pen.

Et c’est, au fond, ce que l’on ne pardonne pas à Luc Ferry. «Faire le jeu» des populistes. Mais il faut, là encore, beaucoup d’ignorance ou de mauvaise foi pour voir en lui un idéologue de la transparence, un détracteur du «système», un néo-poujadiste, un tenant du «tous pourris» ou un pourfendeur de l’establishment… Que ses adversaires, au reste, choisissent une fois pour toutes: Ferry est soit un populiste, soit un «philosophe de cour» mais difficilement les deux à la fois…

Peut-être a-t-il, au lendemain de l’affaire DSK, voulu ouvrir trop largement et trop brutalement les vannes de l’«information» qui ne circule d’ordinaire que dans les cercles proches du pouvoir. Il a sans doute sous-estimé l’effet que produiraient ses déclarations, pensant peut-être inexactement que l’histoire, ou la rumeur, concernant le ministre en question était plus connue, mieux partagée qu’elle ne l’était.

Il n’a pas mesuré qu’en lançant son pavé dans la marre, il ne pouvait que s’attirer les foudres du monde politique et embarrasser ses amis, ceux-ci n’ayant d’autre choix –qu’ils sachent ou non de quel ministre il s’agit, qu’ils croient ou non à la véracité de l’histoire– que de jouer la surprise. Il n’a sans doute pas anticipé qu’on lui demanderait des preuves, qu’il ne pourrait en fournir et que, pour cette raison, on le clouerait au pilori. Il a au fond peut-être mal apprécié l’impact et l’utilité de ses déclarations.

Des erreurs, donc. Mais pas de faute. Rien, en fait, qui soit contraire à l’honneur. A dire vrai, ce serait même plutôt le contraire.

Ceux qui l’accusent de calomnie songent-ils qu’on ne peut salir quelqu’un qu’en le désignant? Pensent-ils que l’on peut sérieusement tenir Ferry pour responsable de ce que des noms d’anciens ministres circulent sur internet? Ceux qui l’accusent de délation ont-ils réfléchi un instant au fait que le délateur recherche avant tout son propre intérêt et qu’hormis une volée de bois vert on ne voit pas très bien ce que Luc Ferry avait à récolter dans cette affaire?

Voyant se multiplier en un temps si bref les «révélations» le concernant, ce dernier estime qu’on «cherche à [le] discréditer pour étouffer l’affaire […]». Pour une fois, la thèse du complot n’est pas absurde. Celle de l’ordinaire conjuration des imbéciles non plus. La première n’exclut, du reste, pas la seconde.

Quoi qu’il en soit, la carrière politique de Luc Ferry –à qui l’on prêtait, à tort ou à raison, l’ambition de se voir, un jour ou l’autre, de nouveau confier un portefeuille ministériel– est sans doute définitivement terminée: il a commis le crime de «lèse-microcosme», un péché pour lequel il n’y a pas de rémission.

Baptiste Marsollat

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