- Luc Ferry en septembre 2002. REUTERS/Charles Platiau -
«Populiste mondain», «muscadin vaniteux», «vulgaire délateur de fantasmes», «combl[ant] de bonheur le populisme le plus bas», pour Alain Duhamel, «roi du lynchage» «vers[ant] dans le caniveau et [employant] des pratiques dignes de corbeaux» selon Renaud Revel, «téléphilosophe» inconséquent colportant «une vague rumeur sans origine connue, jetant ainsi l’opprobre sur toute la classe politique» pour Laurent Joffrin.
Ce sont là quelques-uns des agréables sobriquets dont Luc Ferry se trouve affublé depuis ses déclarations au Grand Journal de Canal+. Encore faut-il souligner que l’on trouve ces expressions sous la plume de journalistes sérieux et éminents. Inutile donc de reproduire la litanie des invectives lancées contre lui et, sauf à vouloir prendre racine dans le caniveau, de citer des passages de la chronique de François Morel sur France Inter ou de l’article de Yann Moix dans La Règle du Jeu –même si ce dernier papier mérite sans doute d’être distingué pour le remarquable niveau d’abjection auquel il parvient.
Les réactions des politiques, naturellement plus mesurées dans la forme, n’en sont pas moins unanimes pour condamner la sortie du philosophe.
Voilà plus de 25 ans que certains attendaient de le voir à terre –la publication de La pensée 68 en 1985 lui ayant valu, ainsi qu’à Alain Renaut, la haine inexpiable de certains disciples de Foucault, Derrida, Bourdieu et Lacan.
Chez d’autres, l’hostilité est plus récente, mais pas nécessairement moins vive ou moins tenace: professeurs du secondaire brûlant sa Lettre à tous ceux qui aiment l’école ou s’en servant comme projectile, intellectuels percevant sa présence dans les médias, son goût des dîners en ville et sa proximité avec le monde politique comme la trahison d’un clerc, membres de la gauche (bien-)pensante ne lui pardonnant pas sa sensibilité gaulliste et son appartenance au gouvernement de Jean-Pierre Raffarin, politiciens de droite n’acceptant pas de le voir nommé ministre sans avoir eu à franchir les étapes parfois longues et ingrates du cursus honorum qui s’impose d’ordinaire au personnel politique, esprits tourmentés enfin, artistes maudits, écrivains dérangeants et génies méconnues qui pensent que le succès est toujours le sceau de la stupidité ou de l’imposture. J’en oublie sans doute.
Convenons que cela fait pas mal de monde. On dit Luc Ferry excessivement éclectique dans ses amitiés et sans doute a-t-on raison. Soulignons simplement aussi, pour faire bonne mesure, que le nombre et le poids de ses soutiens ne sont probablement pas plus impressionnants que ceux de ses ennemis.
Ces derniers, quoi qu’il en soit, peuvent savourer leur victoire: le voici tout à la fois lynché pour ses déclarations sur la pédophilie supposée d’un ancien ministre, accusé de toucher indûment son traitement de professeur d’université, soupçonné d’occuper un emploi fictif à la tête du Conseil d’analyse de la société et, dans la foulée, traité d’imposteur.
Passons brièvement en revue chacun de ces quatre points.
Sur l’imposture, le reproche est ancien. Et tellement fondé… Peut-on, en effet, vraiment prendre au sérieux un universitaire dont les livres se vendent? Qu’importe qu’il soit apparu, voici une petite trentaine d’années, au sein d’un sérail universitaire parisien dont pourtant il n’était pas issu, comme l’un des philosophes les plus doués et les plus prometteurs de sa génération. Qu’importent sa reconnaissance internationale, ses deux agrégations et ses traductions dans La Pléiade. S’il passe à la télé, n’est-ce pas la preuve irréfutable que son œuvre est indigente et conformiste, qu’elle brosse le bourgeois et le pouvoir –c’est tout un…– dans le sens du poil? S’il ne juge pas déshonorant d’accepter un portefeuille ministériel dans un gouvernement de droite, peut-il être autre chose qu’un vendu et un crétin définitif? Et comment ignorer qu’on ne peut à la fois être un dandy et un penseur, que la profondeur de l’intelligence se mesure à la négligence de la tenue vestimentaire? Peut-on, doit-on, en un mot, accepter sans réagir que toutes les fées se soient ainsi penchées sur le berceau de Luc Ferry?...
S’agissant de la présidence du Conseil d’analyse de la société (CAS), on reproche à notre imposteur traduit dans vingt ou trente langues d’occuper un «emploi fictif».
L’expression est généralement utilisée pour désigner un poste d’agent public occupé par une personne exerçant en réalité une activité militante ou partisane. Stricto sensu, donc, le reproche est sans fondement. Que la présidence du CAS ne soit pas un job à temps plein apparaît, en revanche, évident. Et que certains soient choqués de ce que Luc Ferry perçoive, en plus de son traitement de professeur d’université, une indemnité spécifique (somme toute modeste) pour le travail effectué à la tête de cet organisme est certes compréhensible.
Mais il convient alors de s’indigner aussi des nominations des anciens membres de gouvernement et collaborateurs de cabinets ministériels dans les grands corps de l’Etat (au «tour extérieur» comme on dit, c’est-à-dire souvent grâce à l’amitié du prince), des sièges octroyés aux uns ou autres, pour les «recaser», au Conseil économique, social et environnemental, des multiples placards dorés de l’administration ou du secteur privé, et plus globalement de la situation de tous ceux qui, pour une raison ou une autre, sont généreusement rémunérés pour une activité qui ne les occupe pas 35 heures par semaine.
C’est finalement rien moins que la manière dont fonctionne la République qui est à remettre en cause. Remettons-la en cause mais convenons simplement que le cas de Luc Ferry se perd parmi d’innombrables situations, dont beaucoup sont incomparablement plus choquantes.
Remettons également en cause le fonctionnement du Conseil d’analyse de la société (pourquoi les rapports ne sont-ils pas disponibles gratuitement en ligne? Pourquoi sont-ils publiés chez un éditeur privé?), sa faible activité (pourquoi si peu de rapports?) voire son existence (pourquoi cette institution administrative doit-elle être distincte du Centre d’analyse stratégique?). Et remettons donc en cause l’emploi de son président délégué mais convenons du moins que celui-ci n’est, pour l’heure, nullement «fictif».
En ce qui concerne, d’autre part, la situation de Luc Ferry vis-à-vis de son université, il faut sans doute un peu de mauvaise foi pour imaginer que le problème n’est pas purement administratif, qu’il tient à autre chose qu’à la conjonction de sa position de détachement et de l’adoption de la loi sur l’autonomie des universités.
Sans doute aurait-il dû réagir plus vite aux courriers du président de son université et sans doute aurait-il dû régulariser plus tôt sa situation. Mais ce qui fascine, là encore, c’est l’ampleur prise par une aussi dérisoire affaire et l’indignation –tantôt feinte par malveillance, tantôt sincère par stupidité– de ceux qui présentent son attitude comme celle d’un resquilleur cherchant à percevoir indûment une rémunération pour des cours qu’il n’assure pas et une activité qu’il n’exerce pas.
Venons-en au point le plus sulfureux, celui qui, pense-t-il, est à l’origine de la campagne de dénigrement dont il fait l’objet.
On reproche à Luc Ferry d’accuser de pédophilie un ancien ministre indéterminé sans pouvoir en produire la preuve, sur le simple fondement d’une intime conviction, forgée par le crédit accordé à divers témoignages émanant de personnes que l’on considère ordinairement comme les mieux informées du pays.
De deux choses, l’une. Si ce qu’il dit est faux, c’est soit qu’il a menti, mais on voit mal pour quelle raison, soit que les «plus hautes autorités de l’Etat» lui ont menti (mais là encore, pourquoi?) ou ont été mal renseignées, ce qui est toujours possible mais, espérons-le, assez rare.
Si ce qu’il dit est vrai, c’est soit que l’affaire en question était ignorée de l’ensemble du monde politique, hypothèse peu vraisemblable, soit que les personnalités interrogées sur la question n’ont eu d’autre choix que de jouer la surprise et l’indignation.
Ce qui se comprendrait aisément puisque reconnaître la chose les rendrait complices non du crime en question (faute pour eux de disposer de preuves matérielles ou d’en avoir été témoins) mais d’une société, d’une caste, d’un monde privilégié et cloisonné, dans lequel l’information circule en vase clos. Ce qui discréditerait encore davantage la «classe» politique et alimenterait un populisme qui prospère déjà si bien sous l’effet conjugué de la crise économique et du talent de Marine Le Pen.
Et c’est, au fond, ce que l’on ne pardonne pas à Luc Ferry. «Faire le jeu» des populistes. Mais il faut, là encore, beaucoup d’ignorance ou de mauvaise foi pour voir en lui un idéologue de la transparence, un détracteur du «système», un néo-poujadiste, un tenant du «tous pourris» ou un pourfendeur de l’establishment… Que ses adversaires, au reste, choisissent une fois pour toutes: Ferry est soit un populiste, soit un «philosophe de cour» mais difficilement les deux à la fois…
Peut-être a-t-il, au lendemain de l’affaire DSK, voulu ouvrir trop largement et trop brutalement les vannes de l’«information» qui ne circule d’ordinaire que dans les cercles proches du pouvoir. Il a sans doute sous-estimé l’effet que produiraient ses déclarations, pensant peut-être inexactement que l’histoire, ou la rumeur, concernant le ministre en question était plus connue, mieux partagée qu’elle ne l’était.
Il n’a pas mesuré qu’en lançant son pavé dans la marre, il ne pouvait que s’attirer les foudres du monde politique et embarrasser ses amis, ceux-ci n’ayant d’autre choix –qu’ils sachent ou non de quel ministre il s’agit, qu’ils croient ou non à la véracité de l’histoire– que de jouer la surprise. Il n’a sans doute pas anticipé qu’on lui demanderait des preuves, qu’il ne pourrait en fournir et que, pour cette raison, on le clouerait au pilori. Il a au fond peut-être mal apprécié l’impact et l’utilité de ses déclarations.
Des erreurs, donc. Mais pas de faute. Rien, en fait, qui soit contraire à l’honneur. A dire vrai, ce serait même plutôt le contraire.
Ceux qui l’accusent de calomnie songent-ils qu’on ne peut salir quelqu’un qu’en le désignant? Pensent-ils que l’on peut sérieusement tenir Ferry pour responsable de ce que des noms d’anciens ministres circulent sur internet? Ceux qui l’accusent de délation ont-ils réfléchi un instant au fait que le délateur recherche avant tout son propre intérêt et qu’hormis une volée de bois vert on ne voit pas très bien ce que Luc Ferry avait à récolter dans cette affaire?
Voyant se multiplier en un temps si bref les «révélations» le concernant, ce dernier estime qu’on «cherche à [le] discréditer pour étouffer l’affaire […]». Pour une fois, la thèse du complot n’est pas absurde. Celle de l’ordinaire conjuration des imbéciles non plus. La première n’exclut, du reste, pas la seconde.
Quoi qu’il en soit, la carrière politique de Luc Ferry –à qui l’on prêtait, à tort ou à raison, l’ambition de se voir, un jour ou l’autre, de nouveau confier un portefeuille ministériel– est sans doute définitivement terminée: il a commis le crime de «lèse-microcosme», un péché pour lequel il n’y a pas de rémission.
Baptiste Marsollat
Concernant le fond, je tiens à préciser que sans être stupide ni malveillant, le traitement de Luc Ferry en tant que professeur d'université me choque (bien plus que ses révélations sur un ancien ministre). Et on ne le dédouanera pas en disant "oui mais d'abord c'est le système qui est pourri et y'en a qui sont pires". Le fait est que Mr Ferry touche près de 6000 euros par mois de la part du contribuable pour écrire voir simplement contresigner deux ou trois rapports par an, même pas disponibles au public. La mauvaise foi est de trouver ça parfaitement normal, vous ne trouvez pas ?
Le fait que vous parliez de mauvaise foi est d'une ironie des plus confondantes.
Enfin, quand vous dîtes que les ouvrages de Ferry sont traduits dans "20 ou 30 langues", permettez-moi de douter. Vingt langues, c'est déjà beaucoup (j'aimerais beaucoup savoir lesquelles). Alors trente...
Un peu plus de rigueur donnerait au moins un semblant de crédit à votre argumentation.
C'est un scandale, M. Ferry n'est pas un fainéant car à l'heure actuelle, il est aussi: Membre du Conseil économique et social (depuis 2004) et rémunéré pour cela Membre du Conseil d’analyse économique (depuis 2004) et rémunéré pour cela Vice Président de l’Agence du Service civique (mai 2010) et rémunéré pour cela Chroniqueur à LCI et au journal "le Figaro" et rémunéré pour cela intervenant dans de nombreux séminaires et rémunéré pour cela
Vous trouverez d'ailleurs dans la composition de ces conseils ou agence tous les membres du CAS. alors hein poupoune. M.Ferry ne pouvait pas tout faire hein, il a choisi de ne pas assurer ces cours certes mais il a gardé le salaire , c'est la preuve que cette situation est contre sa volonté, il n'a pas osé quitté totalement l'université française et c'est tout à son honneur.
A lire les commentaires postes a propos de cet article, je vois que le lavage de cerveau opere par les medias a bien fonctionne.
Luc Ferry n'est certainement pas exempt de tout reproche, mais ce dont on parle, c'est quand meme du viol, par un ministre, representant la France a l'etranger, de jeunes garcons. Qu'est ce qui est le plus choquant dans cette histoire? Les emplois presumes fictifs ou les actes pedophiles? Certains ici ont un sens des valeurs qui m'echappe.
L'auteur a raison. Pendant que les medias et la classe politique s'acharne sur lui, on ne parle pas du fond de l'affaire. Est-ce que ce qu'il a dit est vrai ou pas. Si c'est faux, le deshonneur public fera son oeuvre. Si c'est vrai, c'est quand meme tres grave. On parle d'un acte potentiellement criminel. Est-ce que quelqu'un pense a ces gamins qui ont ete (potentiellement) violes?
"convenons simplement que le cas de Luc Ferry se perd parmi d’innombrables situations, dont beaucoup sont incomparablement plus choquantes. " C'est grosso modo la défense de tous les délinquants, des voleurs de mobylette aux criminels en série en passant par les hommes politiques accusés de prise illégale d'intérêt.
"ceux qui présentent son attitude comme celle d’un resquilleur cherchant à percevoir indûment une rémunération pour des cours qu’il n’assure pas et une activité qu’il n’exerce pas." Pourquoi tant de haine? Il suffisait de vous interrompre au chapitre précédent: "il faut sans doute un peu de mauvaise foi pour imaginer que le problème n’est pas purement administratif"
"ceux-ci n’ayant d’autre choix –qu’ils sachent ou non de quel ministre il s’agit, qu’ils croient ou non à la véracité de l’histoire– que de jouer la surprise. " S'ils ne savent pas qui est l'objet de cette "histoire", la moindre des choses c'est d'avoir l'air surpris, et s'ils ont entendu un nom, mais que le nom du ou des Ministres en question ne relèvent que de la seule rumeur, c'est difficile me semble-t-il de leur reprocher de ne pas lui donner du crédit, même si c'est pour défendre un homme dont "la profondeur de l’intelligence se mesure à la négligence de la tenue vestimentaire". :) Et d'ailleurs, en quoi est-ce que cela changerait quoique ce soit au fait que soit il a propagé une rumeur, soit il a refusé de dénoncer un crime?
Marrant ca on fait son apologie en disant que c est une tete, et puis oxymore hilarant, ce philosophe "n'a pas bien mesuré qu"
c est Platon qui doit se retourner dans sa tombe si les philosophes ne savent plus mesurer.
Apres ce qu il lui a été reproché petit malin c est pas d 'avoir dénoncé mais d avoir colporter une rumeur sans a aucun moment apporter la preuve de.
Quand on denonce, on prouve, on ne balance pas machin est un pedophile notoire et puis salut.
On ne peut pas etre courageux a moitié dans la vie.