Monde

Israël, la guerre des images

Etienne Augé, mis à jour le 21.06.2011 à 14 h 01

L'Etat hébreu ne fixe plus l'agenda médiatique, longtemps basé sur l'invincibilité de son armée et de ses services secrets.

Soldat israélien à la frontière avec le Liban, juin 2011. REUTERS/Karamallah Dah

Soldat israélien à la frontière avec le Liban, juin 2011. REUTERS/Karamallah Daher

Alors que le mois de septembre s’annonce crucial au Moyen-Orient avec la création d’un Etat palestinien, Israël peine à faire entendre sa voix à une opinion publique mondiale convaincue des bienfaits de deux Etats séparés. Même ceux qui ont été ses plus proches alliés, en particulier la France et les Etats-Unis, ne sont pas loin de désavouer l’Etat hébreu. Israël doit (re)mettre en place une stratégie de séduction globale, une diplomatie publique efficace qui pourrait lui permettre d’être considéré comme un partenaire volontaire pour la paix. Mais le temps de la séduction n’est-il pas dépassé pour Israël ?

La force d’Israël s’est articulé au fil des décennies principalement autour du mythe de l’invincibilité de ses deux fers de lance, le Mossad d’un côté, traquant impitoyablement les ennemis d’Israël où qu’il soit, et Tsahal, armée du peuple surentraînée n’ayant jamais perdu une guerre car ne possédant  pas le luxe de se le permettre. Cette stratégie de présenter les services de renseignement et l’armée comme invulnérables permettait d’obtenir un avantage sur les adversaires de l’Etat hébreu en leur faisant ressentir une peur constante, atout non négligeable en cas d’affrontements.

Rares sont les services secrets aussi connus que le Mossad. En grande partie par l’abondante littérature qu’il a inspiré, celui que l’on nomme l’Institut en hébreu est devenu aussi populaire que la CIA américaine, le MI6 britannique et certainement plus que la DGSE française. La réputation du Mossad est telle que ses agents ont récemment inspiré deux séries bandes dessinées en France, Mossad, dont le premier tome est sorti en avril 2011, et Mossad, opérations spéciales, dont le premier volume, La Taupe de l’Elysée, a paru en mai 2011.

De son côté, Tsahal est également une des rares armées mondiales à avoir développé une personnalité au point qu’on l’appelle partout par son acronyme alors que l’armée française n’a réussi qu’à hériter du sobriquet de «Grande Muette». L’armée israélienne s’est forgée une réputation mondiale pour l’éclat de ses victoires et le haut niveau de ses soldats s’appuyant sur une technologie de pointe. Elle est devenue une légende qui inspire la confiance aux Israéliens et la peur à ses ennemis.

Toutefois, cette stratégie de l’invulnérabilité a un revers dans ces périodes où l’opinion publique compte tellement. Israël est devenu un pays souvent haï pour sa politique étrangère, et crée du ressentiment devant ce qui apparaît comme de l’arrogance. On se souvient de la charge du général de Gaulle, ivre de colère froide lorsqu’en 1967 Israël remporte la «Guerre des Six Jours». A force de vaincre, Israël agace.

Comment soutenir un Etat aussi triomphant dans un conflit que l’on a schématisé à outrance comme la bataille des souffrances? Prendre position pour les Arabes ou les juifs revient pour la plupart des observateurs à soutenir un camp de manière émotionnelle sans forcément comprendre les enjeux. Le conflit du Moyen-Orient dure, et on continue de le considérer comme un championnat sportif.

Le plus important dans cette ère d’hyperinformation n’est pas la réalité, mais ce que les téléspectateurs veulent croire. Qui s’intéresse à la vérité à l’âge de l’agenda setting? On connaît la fameuse hasbara, souvent fantasmée, qui présente la particularité d’être une propagande semi-gouvernementale. Ses méthodes sont connues, mais ses résultats sont loin d’être probants. Israël continue d’être un Etat dont on parle beaucoup, mais dont la cote de sympathie n’en finit pas de baisser, en particulier devant l’insistance du charismatique président Obama à vouloir lui imposer des conditions que n’importe quel pays européen considérerait comme une offense à sa souveraineté. En plus de stratégies militaires, Israël doit, pour continuer à exister, élaborer une stratégie médiatique efficace et globale.

Ainsi, le cinéma israélien qui s’exporte montre cette tendance lorsqu’il s’agit de Tsahal montrée de plus en plus comme l’armée du peuple avant d’être la machine de guerre infaillible. Le film Infiltration, sorti le mois dernier en France, présente l’armée israélienne comme une armée presque comme les autres, avec un traitement très proche du chef-d’œuvre de Stanley Kubrick, Full Metal Jacket. Les soldats dans Infiltration sont des hommes fragiles, cruels, torturés qui montrent Tsahal comme aussi forte que ses éléments les plus faibles. Dans la lignée des films israéliens sortis à l’international, Valse avec Bachir ou Lebanon, Infiltration rappelle que l’armée israélienne est une armée humaine, loin des clichés d’invincibilité des dernières décennies.

Concernant le Mossad, la démarche est identique. Depuis Tu marcheras sur l’eau, on sait que les espions israéliens ont des doutes et des faiblesses, qu’ils sont très différents des machines efficaces du film français Les Patriotes, sorti dix ans auparavant. Munich de Steven Spielberg avait confirmé cette tendance en montrant des Kidonim en proie à l’hésitation lors de l’exécution des membres de Septembre noir.

Le Mossad, autrefois capable d’insuffler la peur par son ombre, apparaît tout à coup comme un mal nécessaire, et ses membres n’en sont que plus humains. La sortie dans les salles françaises de l’Affaire Rachel Singer cette semaine met en place trois agents du Mossad chargés d’éliminer un ancien nazi à Berlin-est. Le lourd secret qu’ils porteront durant des années montre non seulement des humains fragiles, mais aussi inefficaces, allant jusqu’à ajouter le péché à la faute. L’Affaire Rachel Singer étant un film hollywoodien, le spectateur bénéficiera toutefois d’une fin convenue qui laisse un goût amer, tant les services de renseignement israéliens sont dépeints comme incapables, corrompus et désespérément soumis à des besoins humains, trop humains.

Israël se doit aussi de raconter la version de son Histoire, même à ceux qui ne veulent pas l’écouter, et le meilleur moyen consiste à raconter des histoires, des épopées dignes de l’Exodus, sans même parler des films bibliques dont Hollywood s’est fait une spécialité durant son âge d’or. Toutefois, ces messages subtils risquent de ne pas être suffisants devant la haine que suscite l’Etat hébreu.

Aussi, imitant les autres nations de faire entendre leur voix, Israël aura bientôt sa propre chaîne d’informations internationale.  Alors qu’on l’aurait qualifié de CNN israélienne il y a quelques années, sa prochaine naissance a été comparée à Al Jazeera, la télévision qatarie. Les Israéliens imitant les méthodes arabes, le Moyen-Orient n’en finit décidément pas de surprendre, pour le meilleur et pour le pire.

Etienne Augé
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