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La Miviludes à l'heure du jugement dernier

Guillaume Pottier, mis à jour le 30.11.2012 à 16 h 08

Le philosophe-médiologue Régis Debray publie son essai «Du bon usage des catastrophes» au moment où la Mission de vigilance et de lutte contre les dérives sectaires pointe la dangerosité des discours prophétiques à l'approche de 2012. Regards croisés sur l'apocalypse au XXIe siècle.

Les Quatre cavaliers de l'Apocalypse, de Viktor Vasnetsov (1887) via  Wikimedia Commons

Les Quatre cavaliers de l'Apocalypse, de Viktor Vasnetsov (1887) via Wikimedia Commons

Accident nucléaire, tremblements de terre, crise monétaire, marasme économique... Il n'y a certes pas de quoi se réjouir, mais au-delà des discussions de comptoirs routinières sur la décadence et le fameux «tout fout l'camp!», l'atmosphère ambiante est marquée par la résurgence de faux prophètes et leur cortège de prédictions apocalyptiques.

La dernière en date? Celle d'Harold Camping, animateur d'une radio chrétienne aux États-Unis, qui présentait le 21 mai dernier comme le «début de la fin» pour l'humanité.

Toujours pas de destruction du monde à l'horizon? Rassurez-vous, le nonagénaire californien a prévu «153 jours d'horreur et de chaos indescriptible» avant que la planète ne soit définitivement anéantie. Rendez-vous est donc pris le 21 octobre prochain...

Anecdotes, faits divers, œuvres de mystiques désœuvrés ou de marginaux illuminés. En général, c'est à ces simples constats que l'analyse s'arrête. Pourtant, la sortie coup sur coup cette semaine du rapport annuel de la Miviludes [PDF] centré sur le lien entre sectes et apocalypse ainsi que la publication du nouvel essai de Régis Debray intitulé Du bon usage des catastrophes, nous donne une occasion de comprendre ce que disent vraiment les (mauvaises) prédictions futures de notre société présente.

La fin des temps existe depuis la nuit des temps

Alors bien sûr, ce phénomène n'est pas l'apanage exclusif d'un XXIe siècle en pleine crise morale. Plus encore, de l'Apocalypse selon Saint-Jean (Ier siècle après J.-C.) aux illuminations du couturier Paco Rabanne (1999) en passant par celles de Nostradamus (XVIe siècle), on peut même dire que l'annonce de la fin des temps remonte à la nuit des temps et qu'elle est partie intégrante des références culturelles universelles (auxquelles elle a fourni quelques chefs-d'œuvre tels que le Jugement dernier de Michel-Ange dans la chapelle Sixtine ou encore le Quatuor pour la fin du temps d'Olivier Messiaen).

L'idée d'un monde ayant un début et une fin est inscrite dans la pensée juive et reprise par le christianisme. Les Évangiles évoquent en effet la fin des temps, sans que les allusions ne soient vraiment précises sur le moment ni sur la forme qu'elle prendra.

L'Apocalypse (du grec apokalupsis: révélation) de Saint-Jean, bien que très difficile à interpréter, décrit la fin du monde par une série de cataclysmes ouvrant le millenium et précédant le retour du Christ, la Parousie (du grec parousia: présence), et le Jugement dernier.

L'Ecriture sainte comme la tradition eschatologique décrivent une série de signes annonciateurs parmi lesquels la venue de l'Antéchrist voué à détruire le christianisme ou encore la fameuse chevauchée des quatre cavaliers de l'apocalypse représentant respectivement les guerres (extérieures et civiles), la famine et la peste.

La condamnation du millénarisme par le concile d'Éphèse en 431 n'empêche pas la floraison de prophètes médiévaux prêchant la fin du monde et l'arrivée de ses signes annonciateurs. Ils y rattachent tous les maux du temps: comète, invasions, délabrement de l'Eglise...

Ce type de référence à l'apocalypse s'est fait un chemin à travers les siècles et perdure encore aujourd'hui dans certaines Eglises souvent contestées.

On peut évoquer le cas des très puissants Mormons, dont le nom officiel (et évocateur) est celui de «Saints des derniers jours», ou encore celui des Témoins de Jéhovah (qui détiennent actuellement le record des annonces de fin du monde ratées puisqu'ils en sont à leur cinquième essai!).

Toutefois il faut bien distinguer l'usage de la prophétie à caractère religieux qui permet de susciter une discipline morale chez les fidèles de l'usage privé qui mène à la dérive sectaire, à la folie, à la violence et à l'autorité débridée.

L'instrumentalisation de la peur

C'est contre ce deuxième phénomène que met en garde le dernier rapport annuel de la Miviludes dont la première partie est entièrement consacrée à «la résurgence de discours apocalyptiques à l'approche de 2012».

Voyons d'abord les faits. Plusieurs facteurs très variés semblent converger vers l'année 2012 et plus particulièrement vers le 21 décembre de cette année. Or ces facteurs sont l'objet d'interprétations anxiogènes qui ont conduit à considérer 2012 comme une possible «fin du monde».

Le rapport invalide de façon méthodique ces différentes interprétations. La fin d'un cycle long du calendrier maya (comme ce sera le cas le 21 décembre 2012) ne valait pas plus à leurs yeux que la fin d'une année aux nôtres, contrairement à ce qui arrive dans 2012, le film de Roland Emerich, les phénomènes astrophysiques liées aux solstices d'hiver n'entraînent pas d'inversion de champs magnétique, pas plus que les éruptions solaires n'ont d'effets directs sur la Terre, etc.

La suite du rapport est beaucoup plus intéressante. Elle montre comment des groupes et des mouvements sectaires se saisissent de ce discours apocalyptique pour accroître l'emprise qu'ils exercent sur leurs «fidèles».

Sous couvert de réalités multiples, c'est essentiellement la mouvance New Age qui exploite la prophétie de 2012 comme produit d'appel lors des recrutements.

Le New Age n'est pas une institution structurée, mais une nébuleuse de croyances et pratiques plus ou moins communes centrées sur un millénarisme dont l'homme (et non plus le divin comme dans le christianisme) est la clé.

Le rapport souligne la variété des dangers qu'encourt un membre de groupe New Age millénariste utilisant le prétexte de 2012. Il peut y avoir incitation à se détacher de son enveloppe corporelle pour quitter l'ici-bas (pratiques de suicides collectifs que la Miviludes relie au drame du Temple solaire), enfoncement dans un autoritarisme violent du gourou considéré comme le Messie ou enfin accroissement de l'emprise du groupe sur le «fidèle» dans le sens où l'attente du cataclysme imminent met les plus fragiles dans un état d'épuisement psychique ou même physique qui peuvent les conduire à des comportements autodestructeurs.

En dehors des grands groupes déjà connus (esséniens, raéliens, enfants de Dieu...), la Miviludes tire la sonnette d'alarme face à la prolifération de microgroupes d'une dizaine de personnes dont la discrétion n'a d'égale que l'emprise du leader sur ses membres.

Apocalypse 2.0 et «Télévangélistes»: la crise du temps présent à travers la catastrophe à venir

Ces microgroupes caractéristiques du «millésime 2012» de la fin du monde sont les fruits du développement d'Internet.

Avec le XXIe siècle, fini Saint-Jean: place à l'Apocalypse 2.0. Plus de 2,5 millions de pages sur le 21 décembre 2012 ont été recensées fin 2010 et ce nombre est en constante augmentation depuis.

Loin d'être des sites informatifs, ces pages web sont de véritables plateformes de recrutement à l'image de ascensionplanétaire.com qui se définit comme un site regroupant «l’activité d’éveil de l’humanité et d’ascension planétaire en cours [et] un lieu de connaissances, d’enseignements, de canalisations, d’informations diverses, ayant pour but l’amélioration de soi et de la planète Terre 124» où prédiction rime avec prédication sectaire et débauche de futurs fidèles.

Enfin L'Apocalypse 2.0, c'est une révolution des moyens mais aussi une révolution des contenus. La Miviludes souligne par exemple l'augmentation significative de prophéties écologisantes liées aux grandes catastrophes naturelles (réchauffement de la planète, fonte de la calotte glacière, tsunamis...).

Cela montre à quel point le très vieux discours prophétique sait s'actualiser et jouer sur les craintes contemporaines. Dans l'Occident actuel, plus personne ne s'inquiète de la famine (que représentait pourtant l'un des quatre cavaliers de l'apocalypse) et par conséquent cette possible voie de destruction de l'humanité n'est plus en grâce dans le milieux des marchands de peur et de doute que sont les gourous.

Dans son essai Du bon usage des catastrophes, Régis Debray généralise cette idée qui fait de l'annonce d'une apocalypse à venir le révélateur des problèmes de la société présente.

Trois mois après Fukushima, le philosophe se demande pourquoi nous sommes fascinés par les catastrophes et hypnotisés à ce point par les catastrophistes, prophètes du malheur.

Loin de s'enfermer dans la manifestation extrême du catastrophisme ambiant qu'est la récupération sectaire du message apocalyptique, Régis Debray analyse le phénomène en termes de crises.

D'une part, crise du temps et de l'avenir incertain: nous ne sommes plus dans une société à projet commun, mais dans une société à risque commun qui capitalise sur la prolifération des «moyens de sidération» audiovisuels face à la raréfaction des moyens d'intelligence des situations.

D'autre part et avant tout, crise de la rationalité et du mythe progressiste. Pour Debray, la science et la technologie ont failli à émanciper l'homme de son besoin de «merveilleux» (en témoigne la Californie, à la fois capitale du high-tech mondial et refuge des sectes les plus délirantes). Ce n'est plus le prêtre ou le rabbin, mais bel et bien le sonneur de glas qui cultive l'angoisse et le vertige de l'humanité.

Si, comme disait Triolet, «pour être prophète il suffit d'être pessimiste», gageons que le prêt-à-penser apocalyptique a encore de beaux jours devant lui. Tâchons seulement de nous rappeler que 2012 n'est que la 183e prédiction de fin du monde depuis la chute de l'Empire romain...

Guillaume Pottier

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