France

L'information sur les banlieues: un enjeu démocratique

Reporters sans frontières, mis à jour le 15.06.2011 à 7 h 11

Les difficultés que rencontre la presse pour intégrer les banlieues sont de plus en plus fortes.

Paparazzi, gingerpig2000 via Flickr CC

Paparazzi, gingerpig2000 via Flickr CC

Trois journalistes ont été pris à partie dans la cité des Tarterêts à Corbeilles-Essonne, lundi 6 juin, en marge des affrontements entre la police et des fauteurs de trouble. Des coups de feu en direction de deux journalistes, un troisième agressé par des jeunes et sa voiture caillassée, le métier n’est pas sans risque.

La difficulté d'entrer dans les banlieues

Ce n’est pas la première fois que des professionnels de la presse sont directement visés dans un quartier chaud de la banlieue parisienne ou lyonnaise. Les violences contre les reporters sont devenues presque systématiques, et ce à chaque fois qu’une actualité brûlante amène une équipe de télévision à couvrir de près les événements. Les médias ne sont pas les bienvenus dans certains quartiers que des groupes considèrent comme leur territoire. Enquêter sur le malaise social des banlieues, les bandes, les tournantes et les violences sexuelles contre les femmes, les économies parallèles, peut être dangereux: de la menace à l’agression physique, les gens de presse sont exposés. Ils le savent. Certains pénètrent dans ce monde la peur au ventre.

Loin de répéter les vieilles antiennes sur le rétablissement de l’Etat de droit, les difficultés de la presse à faire son travail dans ces quartiers dits «sensibles» sont un bon baromètre de la fragilité de la loi, et par conséquent, de la fragilité de notre démocratie. Ces difficultés posent un problème de fond: celui de la possibilité d’informer le public sur des réalités locales, de produire une information juste, fondée sur un travail d’enquête de terrain, de témoignages, sur des points de vue croisés et contradictoires.

Les journalistes de télévision sont les plus souvent visés. Car photo-journalistes et JRI (journaliste reporter d’images) peuvent montrer des visages, dévoiler des identités... Vidéo ou vidéo surveillance? Il n’est pas sûr que la frontière soit très claire pour les bandes qui veulent en découdre.

Sur le sujet, une presse en déclin

Mais c’est surtout qu’ils fixent sur la pellicule une vision et une compréhension des choses. Ciblés par des casseurs, des jeunes encagoulés, les journalistes sont perçus comme les «chiens de garde» du pouvoir, des auxiliaires des forces de l’ordre, participant à un monde qui les a rejetés, estiment-ils, et auquel ils répondent en basculant dans la guérilla urbaine.

Certes, ces grosses équipes de télévision, visibles de loin, caméra à l’épaule, donnent l’impression que la presse ne se déplace que lorsqu’il y a des morts à déplorer, qu’elle ne s’intéresse aux vies de ces quartiers que quand elles sont frappées par la tragédie. Elle ne restitue qu’une image désespérée des cités à la dérive. On lui reproche de transcrire une image fantasmée, biaisée du «phénomène des banlieues», et de raccourcis en raccourcis, d’avoir participé à installer un sentiment de peur et de rejet d’un certain nombre d’ensembles urbains qu’une partie de la population préférait maintenant voir sanctuarisés.

Certains professionnels remarquent qu’il y a de moins en moins d’articles et de reportages de fond sur cet aspect de la société française. La vie des banlieues n’est appréhendée que dans les débats politiques autour du thème de la sécurité, et à travers une couverture sensationnaliste de la presse. Victoire des stéréotypes!  Ces «jeunes» ne font pas tous partie de «gangs». Certains sont des victimes; d’autres sont devenus des bourreaux. La réalité est plus complexe, entend-on -et nous sommes prêts à le croire- les articles que l’on peut lire, les reportages télévisés que l’on peut voir donnent une vision déformée.

De la nécessité de l'information

Doit-on s’inquiéter de la difficulté à produire une information honnête sur les banlieues? Doit-on redouter que les journalistes deviennent définitivement persona non grata et que le black-out médiatique recouvre certaines villes de France? Certainement. Il faut des journalistes sur place pour percer les réalités, dire la vérité. Il existe heureusement des alternatives, une presse alternative, offrant une vision de l’intérieur, comme le Bondy blog, animé par les habitants mêmes, maintenant élargi aux blogueurs de différentes banlieues, prenant tous les jours le pouls de cette société dans la société.

A quelques mois de la campagne pour l’élection présidentielle, pendant laquelle les sujets liés à la sécurité auront probablement une importance centrale, les citoyens qui, munis de leur carte d’électeur, feront un choix pour l’avenir du pays, doivent pouvoir juger de la valeur des analyses et des propositions des différents candidats au regard d’une information juste et honnête. La nature a horreur du vide. La propagande et la désinformation commencent là où s’arrête l’information.

Gilles Lordet

Directeur de la Recherche de Reporters sans frontières

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