De quoi l'antisarkozysme est-il le nom?

Nicolas Sarkozy

Nicolas Sarkozy en avril 2011. REUTERS/Pascal Rossignol

C'est la question à laquelle le livre de Michel Maffesoli, totalement anti-anti-Sarko, tente de répondre.

Dans le véritable secteur économique et la nouvelle discipline intellectuelle constitués par l’antisarkozisme militant, le livre malicieux de Michel Maffesoli (Sarkologies) apporte une offre dissidente et une bouffée d’oxygène.

L’auteur, que l’on sait habitué des polémiques, n’hésite pas à braver –visiblement avec délices– ceux qui vouent le Président actuel aux gémonies et lui dressent autant de procès en sorcellerie économique («ultralibéral!»), politique («crypto-fasciste!») esthétique («bling-bling»!) et morale («comment a-t-on pu tolérer ça?»).

Sans doute le concert sarkophobe joue-t-il, ces derniers temps, un ton plus bas, «affaire DSK» oblige; mais, si l’on suit le raisonnement de Maffesoli, cela ne saurait durer et l’orchestre reprendra vite sa partition fortissimo, car ce que signifie le Président est bel est bien de nature à provoquer l’ire redoublée, non de l’«opinion publique» mais de l’«opinion publiée», pour reprendre une distinction centrale de l’ouvrage.

Un livre «anti-antisarko»

Entendons-nous bien: le livre n’entend pas condamner l’opposition à la politique du président, parfaitement légitime en démocratie et parfaitement recevable, y compris d’un point de vue libéral. Sa cible, comme l’indique le sous-titre («pourquoi tant de haine(s)») est l’antisarkozysme viscéral et passionnel, qui reproche au président tout et son contraire et abdique les plus élémentaires exigences du jugement rationnel; et ce, y compris chez les intellectuels les plus patentés! Autrement dit, non pas un petit traité de «sarkophilie», mais plutôt un livre «anti-antisarko»… 

Il est vrai que la proie est facile. Un seul exemple, analysé par le livre: l’acharnement sur la petite taille du Président où cet antisarkozisme-là démontre son caractère littéralement hystérique. S’y donne libre cours, jusqu’à la caricature, la dissymétrie habituelle entre le gauche et la droite: Sarkozy est un nain à côté d’Obama… Mitterrand a, lui, la stature de Kohl! S’y manifeste, plus gravement, la contradiction mortifère du discours «politiquement correct»: comment oser avec une cruauté sans vergogne, railler la taille du président, quand on se pose en pourfendeur inlassable de toute stigmatisation, surtout si elle met en jeu un critère physique?

Du bon usage de l’anthorisme

Pour répondre à ces «antisarkos», le livre utilise un procédé rhétorique aussi virtuose qu’efficace: l’anthorisme, qui consiste à reprendre et à retourner l’insulte en faveur de sa cible, comme le firent en leur temps les «Gueux» de Guillaume d’Orange ou les «Sans-culottes» de la Révolution.

Et tous les marqueurs établis de l’anti-sarkozisme de se voir ainsi renversés, par la malice argumentée de l’auteur, en autant de traits positifs: «hédoniste et court-termiste», le président? Oui, mais comme l’est la société qu’il représente. «Emotif et agité» dans le comportement? Sans doute, mais à l’image d’une époque frénétique et compassionnelle. «Familier et transgressif» dans le propos? Certes, mais n’est-ce pas là le langage universel de la Toile? 

Bonheur d’écriture

Démarche qui combine le paradoxe intellectuel et l’impact des formules. Et de fait, une des qualités du livre est son fréquent bonheur d’écriture. D’une façon générale, la prose est alerte, la phrase courte et imagée; l’on regrettera cependant certains tics, comme le recours systématique et pas toujours convaincant à l’étymologie et la répétition fréquente du propos, qui font une fois de plus regretter la rareté en France d’un vrai travail d’editing.

Mais ne boudons pas notre plaisir: on recommandera sans réserve la jolie cerise sur le gâteau que nous offre le tout dernier chapitre sur «les tribus présidentielles», où défilent comme autant de Caractères de La Bruyère, portraits de sarkophiles, convaincus ou résignés, et de sarkophobes sincères ou intéressés…

Le Président d’un nouveau paradigme?

L’essentiel, pour autant, est ailleurs: en «ringardisant», par la polémique, les ennemis du président, l’auteur souligne une thèse de nature sociologique. «Ce dont Sarkozy est le nom», serait, au fond, la substitution d’un paradigme à un autre qui touche les fondements même de notre vivre-ensemble. Maffesoli poursuit dans la ligne de ses livres précédents, où il s’est employé à décrypter tous les signes d’une société désormais résolument post-moderne.

Selon lui, à l’ère des grands concepts mobilisateurs, écrits en majuscules par la Modernité, tels que  Progrès, Individu, Contrat, Lumières, Raison, Nation, Etat, succèdent les «histoires minuscules» de nos contemporains, dont les aspirations se nomment ludisme, émotion, compassion, plaisir, identités multiples et/ou successives, convivialité au sein des anciennes «tribus» ou des nouvelles, disponibles sur Internet.

Rupture majeure qui, au-delà de la normale incompréhension entre générations, relève d’une véritable mutation de civilisation, qui n’a comme précédent que la transition du Moyen-Age à la Renaissance, et dont il faudra bien, avant qu’il ne soit trop tard, tirer toutes les conséquences: de la pédagogie de nos écoles à la formulation de nouvelles offres politiques, en passant par un autre modèle de croissance économique.

C’est là sans doute la thèse majeure, et la plus indiscutable, du livre de Maffesoli qui, depuis vingt-cinq ans, explore toutes les potentialités contenues dans les intuitions fécondes de Jean-François Lyotard et contre lesquelles se bat, avec la folle énergie des arrière-gardes intellectuelles, une sociologie déterministe et quantitativiste qui domine institutionnellement la scène intellectuelle française…

Des limites du paradoxe: «les deux corps du Roi»

Suivra-t-on pour autant, sans réserve, l’auteur dans sa conviction que Nicolas Sarkozy est l’incarnation même de ce nouveau paradigme?

On ne peut s’empêcher, en vérité, à la lecture du livre, de penser qu’à trop vouloir prouver, sa force démonstrative s’affaiblit; que le paradoxe a ses limites… et que le sociologue, aussi ouvert soit-il, ne peut donner que ce qu’il a. 

On restera ainsi réservé sur l’usage répété qu’il fait du livre magistral de Kantorowicz sur Les deux corps du Roi: corps périssable exposé aux avanies de la nature, du temps et de l’opinion, d’un côté; mais, de l’autre, corps sacré, immortel, incarnant la communauté elle-même. Selon Maffesoli, le cas de Nicolas Sarkozy serait exemplaire de cette dichotomie entre un corps livré en pâture à l’opinion publiée et la permanence sacrale du corps souverain qu’il incarne, en tant que chef de l’Etat, auprès de l’opinion publique.

A voir… La longue désaffection des sondages (dont l’auteur minimise systématiquement la portée), pourrait bien, à tout le moins, montrer la possibilité d’un risque majeur: que les avanies subies par le corps profane finissent par «mordre» sur le corps sacré. La «représidentialisation» de Nicolas Sarkozy depuis un an (au grand dam et regret de ses détracteurs…) montre que le danger a été compris par le principal intéressé. Le frémissement actuel de l’opinion semble consacrer la pertinence de ce «retour aux fondamentaux».

On s’interrogera plus généralement sur un modèle explicatif qui mêle un peu contradictoirement rupture historique (la mutation de civilisation) et constantes anthropologiques, où l’auteur fait la part belle à «l’animalité» éternelle de l’homme, son goût si sérieux du jeu et du plaisir, la puissance irrésistible de son imaginaire, son aspiration à l’intégration communautaire, etc.

De Sarkozy à Machiavel ou «d’un Nicolas, l’autre»

Et si les choses étaient finalement plus simples? Et si Nicolas Sarkozy était tout simplement l’un de ses leaders politiques dont le défi est de conserver un pouvoir qu’il n’a pas –à la différence du roi sacré mais aussi des élites traditionnelles– reçu de naissance et/ou de Dieu? Bref, une illustration exemplaire d’un problème connu depuis longtemps: celui posé par Machiavel dans Le Prince, auquel Maffesoli fait une trop discrète allusion, et qui pourrait bien constituer, en l’occurrence l’approche la plus éclairante du «phénomène Sarkozy».

Pragmatisme assumé de l’action; réactivité impressionnante à l’événement; capacité à nouer d’improbables et précieuses alliances: autant de traits, reconnus par ses adversaires mêmes, qui caractérisent la Virtu machiavélienne –et non «machiavélique»!– du président face aux aléas du destin, la capricieuse Fortuna.

Le Prince, livre fondateur de la Modernité, s’il en est: voilà qui nous conduit à interroger la grille temporelle trop simple d’un livre, où les «Grands Paradigmes» sociaux et politiques se succèdent comme à la parade. Ne faut-il pas plutôt, comme l’ont pensé les historiens de Marc Bloch à François Hartog, faire droit à une conception plus complexe, où coexistent et s’imbriquent des temporalités différentes, où l’ancien perdure, résiste, voir se mêle au nouveau et, parfois, triomphe de lui? Une sorte de feuilletage du temps en somme, où l’observateur doit être ouvert à tous les possibles. L’histoire n’est-elle pas remplie de défaites «illogiques» et de victoires à contretemps?

Un antisarkozisme qui ne dit pas son nom

Tout l’enjeu, dès lors, pour le président, enjeu fort classique au demeurant, pourrait bien être le suivant: l’emporter, non pas, encore une fois, sur les critiques argumentées des uns ou des autres, mais sur la force passionnelle qui s’en prend aussi bien à sa personne qu’à sa politique; qui dénoncent ses atteintes à la «dignité présidentielle» comme à la retraite à soixante ans; aux convenances sociales comme aux canons culturels (Ah! la princesse de Clèves!); aux «avantages acquis» comme aux rentes de situation.

Force redoutable, particulièrement en France, pays peuplé, dirait-on, d’aristocrates des Deux-Siciles souhaitant que «tout change pour que rien ne change»; où la phraséologie révolutionnaire fait si bon ménage avec la défense des privilèges; où la revendication corporatiste se cache si volontiers sous le manteau du progressisme, de l’altruisme et de l’égalité.

Une force qu’il faudrait peut-être enfin nommer de son vrai nom, lui aussi bien simple: le conservatisme.

Christophe de Voogd

Cet article est dédié à David Valence