France

Quand j’entends le nom de Sarkozy, je sors ma Princesse de Clèves…

Baptiste Marsollat, mis à jour le 26.05.2011 à 10 h 01

Et si, en fait, Nicolas Sarkozy avait raison?

Lecture publique de la Princesse de Clèves, en 2009. REUTERS/Benoit Tessier

Lecture publique de la Princesse de Clèves, en 2009. REUTERS/Benoit Tessier

C’est une querelle qui l’aura finalement accompagné tout au long de son mandat.

Engagée en février 2007, alors que Nicolas Sarkozy n’était encore que candidat à la présidence de la République, puis ravivée en 2008 par un président qui jugea utile d’enfoncer le clou, la polémique autour de La Princesse de Clèves ne semble pas prête de s’éteindre.


Nicolas Sarkozy s'en prend à la princesse de... par rue89

Quelques épisodes marquants du feuilleton: un film de Christophe Honoré, La belle personne, sorti en 2008, des lectures publiques, notamment sur la montagne Sainte-Geneviève, au sommet de laquelle de courageux résistants à l’illettrisme militant du président se relayaient impétueusement pour lire, à tour de rôle, quelques pages de l’œuvre moquée, des badges indiquant «Je lis La Princesse de Clèves», fièrement arborés au Salon du livre 2009 et, tout récemment, un documentaire de Régis Sauder, Nous, princesse de Clèves, dans lequel des lycéens des quartiers nord de Marseille étudient, jouent, «s’approprient» le texte de Madame de La Fayette et donnent, ce faisant, une leçon de culture classique au chef de l’Etat.

Les «jeunes des cités» –certes tout acquis à l’antisarkozysme le plus viscéral, mais pour des raisons qui tiennent assurément moins à l’anti-intellectualisme revendiqué du président qu’à l’une de ses grotesques fanfaronnades, restée célèbre elle aussi– rejoignent donc désormais les gardiens de la culture classique et les sarkophobes de toutes les obédiences dans la réprobation méprisante de ce président qui juge inopportune l’inscription au programme d’un concours administratif du «premier roman moderne de la littérature française».

Une œuvre que, bien sûr, connaît intimement, et de longue date, chacun de ces contempteurs indignés du philistinisme présidentiel…

Et qu’importe si la très forte progression des ventes de l’ouvrage ces trois dernières années pourrait incliner quelques esprits acrimonieux à croire que certains l’ont précipitamment acquis pour s’offrir à bon compte une raison supplémentaire de mépriser le président... L’occasion est trop belle de fustiger le beaufocrate neuilléen aux Ray-Ban –en rappelant implicitement l’usage inconsidéré qu’il prétendait faire du Kärcher®.

Désormais, donc, des cités de banlieue jusqu’aux amphis de la Sorbonne, le mot d’ordre est donné: quand j’entends le nom de Sarkozy, je sors ma Princesse de Clèves

Le président n’est assurément pas la victime innocente des assauts multiformes cette coalition bigarrée.

Son patois inimitable («j’avais beaucoup souffert sur elle»), son goût de la provocation, sa culture lacunaire, sa méconnaissance de l’administration (un concours d’attaché d’administration donne accès à des postes de fonctionnaire de catégorie A et non à des emplois de «guichetière») suscitent à coup sûr légitimement l’hostilité.

Mais l’essentiel est peut-être ailleurs. Osons une hypothèse sacrilège: sur le fond, il se pourrait que le président n’ait pas entièrement tort, n’ait pas uniquement tort.

Que dit-il finalement? Que la culture administrative –disons la culture juridico-économique– et la culture classique sont en train de connaître une séparation aussi profonde, aussi radicale que celle que connurent par le passé les lettres et les sciences.

Que si certaines procédures se simplifient, notamment pour les usagers, l’«ingénierie administrative», elle, tend à se complexifier. Qu’un agent public doit aujourd’hui utiliser des instruments et maîtriser des techniques de plus en plus sophistiqués. Que cette complexité croissante se traduit par l’éviction progressive de la «culture générale» des qualités requises pour devenir fonctionnaire.

Et donc qu’une œuvre comme La Princesse de Clèves a de moins en moins sa place au programme d’un concours administratif.

Cela ne peut, bien sûr, que désespérer les gardiens de la haute culture, mais devrait aussi, par parenthèse, réjouir les tenants de l’«égalité réelle», qui jugent ordinairement ces épreuves discriminatoires car excessivement favorables aux «héritiers».

La position exprimée par le président est, pour les premiers, excessivement et dangereusement utilitariste.

La réalité est qu’elle traduit moins un choix politique «pragmatique», «prosaïque» ou anti-intellectualiste, qu’une tendance de fond: la disparition ou la transformation des épreuves de culture générale aux concours administratifs résulte en fait d’une nécessité tenant à la progression de la connaissance et à l’évolution de nos sociétés, qui imposent une «atomisation» et une hyperspécialisation des disciplines, inévitablement préjudiciables, à terme, à la valorisation de la «culture générale». Que les grandes écoles françaises continuent de dispenser une formation généraliste d’excellence ne change rien à cette évolution fondamentale.

Qui songerait aujourd’hui à s’indigner de l’absence d’une épreuve de Grec ancien à l’agrégation de mathématiques? La raison n’en est pas que les mathématiciens soient fondamentalement inaptes ou réfractaires à l’étude des lettres classiques, ni que celles-ci soient «inutiles» ou excessivement dispendieuses. Elle tient au fait qu’enseigner ou mener des travaux de recherche en mathématiques ne nécessitent pas une connaissance très approfondie du Grec.

Rien n’interdit bien sûr au mathématicien d’être ou de devenir un brillant helléniste. De même qu’il reste évidemment loisible à la «guichetière» chère au président, comme à l’inspecteur des finances, de connaître et d’apprécier  La Princesse de Clèves. Mais la connaissance de celle-ci est simplement de moins en moins pertinente pour les sélectionner.

Que cette évolution séduise ou déplaise est une autre affaire.

«Il est tout à fait naturel qu’on ressente la nostalgie de ce qui était l’Empire, tout comme on peut regretter la douceur des lampes à huile, la splendeur de la marine à voile, le charme du temps des équipages. Mais quoi?! Il n’y a pas de politique qui vaille en dehors des réalités.»

C’est ce que disait le Général de Gaulle. C’est peut-être simplement ce qu’a voulu dire, non sans maladresse, grossièreté et forfanterie, Nicolas Sarkozy à propos de La Princesse de Clèves.

Baptiste Marsollat

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