France

Hervé et Stéphane, 547 jours de lutte avec le silence

Reporters sans frontières, mis à jour le 29.06.2011 à 16 h 03

Le temps n’est pas le même qu’on soit journaliste, diplomate, politique, membre de la famille, soutien… ou otage. Le silence se combat et se supporte en même temps. Il répand la menace d’oubli et de lassitude.

REUTERS/Jacky Naegelen

REUTERS/Jacky Naegelen

Les Français Hervé Ghesquière et Stéphane Taponier, retenus en otage en Afghanistan depuis 547 jours, ont été libérés mercredi 29 juin. Cette tribune du secrétaire général de RSF, parue en mai dernier, revient sur l'incertitude et le silence qui ont entouré la captivité des deux journalistes de France Télévision.

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Il parle pour la première fois. Sous couvert d’un anonymat bien compréhensible vu d’Afghanistan. Il est de la famille de l’un des accompagnateurs afghans d’Hervé Ghesquière et Stéphane Taponier, les deux confrères de France Télévisions, dont le 500e jour de captivité tombe ce vendredi 13 mai. Son jugement est sévère:

«Si le gouvernement français et les autres pays de la coalition, en premier lieu les États-Unis et l’Otan étaient mieux organisés, les otages pourraient être libérés en une seule journée. Mais certains pays ne coopèrent pas et il n’y a aucune coordination entre eux. De son côté, Hamid Karzai ne fait pas les efforts nécessaires.»

L’explication au silence opposé par les autorités afghanes et les diplomates français aux demandes d’informations sur les otages des journalistes afghans viendrait donc de là. Elle n’est évidemment pas la seule.

Le silence revêt des visages différents, qu’on soit en France à attendre ou en Afghanistan en train de chercher. Son bruit reste le même. Il décrit l’inconnu –aussi bien pour les otages que pour leurs soutiens– d’un lieu où deux journalistes et leurs «fixeurs» ne voient que le temps s’égrener depuis le 29 décembre 2009. 

Il exprimait un moment, vite brisé en polémique, cette gêne des autorités françaises pour qui la captivité sanctionnait une imprudence. Il a dès lors disparu sous les protestations, les prières de retour, les appels au secours, devenus réguliers au cours de la longue année qui a suivi. Dans l’intervalle, le silence appartenait naturellement à l’enquête, au temps du renseignement, de la traque, du contact, à ces hommes de l’ombre pour qui le silence est à la fois le principe et le métier. Et depuis?

Les silences se combattent à mesure que le temps passe. Le silence de l’enquête perdure, mais il se dilue dans celui de l’attente et, plus grave, de l’écho médiatique qui s’évanouit. Le temps n’est pas le même non plus qu’on soit journaliste, diplomate, politique, membre de la famille, soutien… ou otage. Le silence se combat et se supporte en même temps. Il répand, à l’appui du temps qui passe, la menace d’oubli et de lassitude.

Pour certains journalistes afghans, le silence devient suspect. Sediqolah Tohidi, de l’organisation afghane NAI pour la protection des médias, critique le manque d’information sur la situation des otages, insiste sur le fait que «personne ne veut évoquer cette question».

«Notre bureau a demandé des informations aux autorités afghanes et aux responsables de l’ambassade de France en Afghanistan. Les Afghans n’ont pas répondu et l’ambassade nous a demandé de garder le silence pour le bien des négociations. Il est évident qu’ici, dans les médias, ils sont oubliés. Je pense que la France, au contraire des autres pays de la coalition, a très mal réagi, particulièrement dans sa relation avec les médias, ayant soin de ne dévoiler aucune information. Concernant le président Hamid Karzai, son devoir est d’agir, soit officiellement soit officieusement, pour demander leur libération. Actuellement, un groupe de taliban, ayant la même ligne idéologique que les preneurs d’otages, vit sous la protection du gouvernement en plein Kaboul!»

Passivité ou complicité? La discrétion qui sied à l’enquête dissimulerait ses errements, voire ses abandons? Le propos appelle plus que des nuances. Il vise aussi des médias trop absents. Farideh Nikzad, de l’Association des journalistes indépendants afghans (AIJA) et rédactrice en chef de l’agence Wakht News, ne partage pas ce dernier point. «Notre association est consternée par cette tragédie. Nous avons fait tout ce que nous avons pu pour leur libération, répétant sans cesse nos demandes pour leur libération. Mais nous butons contre un mur du silence! Ni les autorités afghanes ni les françaises ne veulent nous répondre.»

Le silence exige une raison. La mort d’Oussama Ben Laden nourrit les conjectures. «Certains estiment que la mort d’Oussama Ben Laden compliquera les négociations, mais je me demande en quoi des journalistes qui n’ont rien avoir avec cette mort, qui sont détenus depuis plus d’un an, devraient être davantage en danger?», s’interroge Farideh Nikzad.

Un journaliste afghan, qui requiert l’anonymat, contredit cette version:

«Les taliban sont dans une phase de récupération après la mort de Ben Laden. Il est très probable que la position des preneurs d’otages évolue. Ce groupe de taliban pourrait envisager de procéder à un échange avec leurs propres prisonniers, et pourraient également accepter de reconsidérer une somme d’argent pour leur libération. Car ce groupe, suite à la mort d’Oussama Ben Laden, pourrait perdre une partie de son soutien financier de la part d’al-Qaida, et serait donc plus enclin à régler cette affaire.»

Pour Abdolhamid Mobarez, président de l’Union nationale des journalistes d’Afghanistan (UNJA), «les responsables afghans font tout ce qu’ils peuvent, mais le problème, c’est le Pakistan, où se trouvent les dirigeants taliban. Il faut exercer une pression sur les autorités d’Islamabad et utiliser tous les soutiens possibles, comme ceux des institutions, des organisations de la société civile et des journalistes. (..) La mort d’Oussama Ben Laden va affaibliral-Qaida».

La lutte contre le silence, ou avec lui, se heurte au piège des hypothèses qui accouchent des rumeurs et peuvent compliquer les recherches. Revient alors l’éternel débat: fallait-il médiatiser l’enlèvement d’Hervé, de Stéphane et de leurs accompagnateurs? Le silence, encore une fois, n’a pas partout le même visage. Le silence des recherches peut et doit s’accommoder de la voix, indispensable, du soutien aux otages.

Jean-Francois Julliard
Secrétaire général de Reporters sans frontières

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