France

Affaire des quotas: pourquoi le football français lave trop blanc

Temps de lecture : 5 min

Ce que révèle l’affaire des quotas, ce n’est pas qu’il y a trop de noirs en équipe de France, c’est qu’il y a trop de blancs à la FFF, par Olivier Ferrand, président de Terra Nova.

L'équipe de France, le 29 mars 2011. REUTERS/Gonzalo Fuentes
L'équipe de France, le 29 mars 2011. REUTERS/Gonzalo Fuentes

Voilà donc tombé l’épilogue de «l’affaire des quotas». Les deux commissions d’enquête mises en place, celle de l’inspection générale du ministère et celle de la Fédération française de football, arrivent aux mêmes conclusions: il y a eu certes des propos très malheureux, mais pas de mise en place d’une politique de quotas ni d’atteintes aux lois contre les discriminations. Conséquences logiques tirées par Chantal Jouanno: il n’y a pas lieu à sanctions contre Laurent Blanc, ni à la saisine de la justice.

La ministre des Sports a raison. Cette affaire ne justifie en rien le limogeage du sélectionneur Laurent Blanc, ni une stigmatisation des responsabilités individuelles. Elle appelle en revanche une réforme structurelle du football français, qui étale une fois de plus ses dysfonctionnements critiques.

Pour rappel, le scandale est né de l’évocation par certains cadres de la Fédération française de football (FFF) de quotas de joueurs binationaux dans les centres de formation. Les binationaux, ce sont des footballeurs de nationalité française, sélectionnés en équipe de France dans les jeunes catégories et qui, arrivés à l’âge adulte, décident de jouer pour une sélection étrangère dont ils ont la nationalité (double nationalité) ou qu’ils décident d’acquérir, en lien avec leurs attaches familiales d’origine. On comprend le problème: des joueurs formés aux frais de la France, et qui deviennent des concurrents; des cas potentiellement très nombreux (autour de 50%, selon un document interne de la FFF); d’où la volonté d’instaurer des quotas de binationaux (30%).

La France siphonne les talents étrangers

La binationalité est un faux problème. Les cas réels sont rarissimes. Le choix d’une sélection étrangère ne concerne que des joueurs de second plan, qui ont été barrés en équipe de France. Il ne faut d’ailleurs pas empêcher ce choix: il est conforme aux politiques de co-développement que la France tente de mettre en place (formation en France et carrière en lien avec le pays d’origine). Et la réalité, c’est que le problème se pose dans l’autre sens: la France siphonne les talents étrangers à son profit. Si l’on parle souvent du brain drain des élites des pays en développement, le foot drain tourne à plein régime: Marcel Desailly est né à Accra, Patrick Vieira à Dakar, Steve Mandanda à Kinshasa, David Trezeguet a joué en équipe première argentine –ils ont pourtant tous choisi l’équipe de France…

L’affaire révèle-t-elle un mal plus profond: le racisme dans les instances du football français? Non, bien sûr. Il est absurde de penser que Laurent Blanc, héros de l’équipe de France black blanc beur vainqueur de la Coupe du monde 1998, puisse être raciste.

En revanche, l’affaire pointe deux problèmes structurels.

Le premier: l’absence de définition des missions et des valeurs du football

Derrière les quotas, en filigrane, on trouve une autre interrogation: y a-t-il trop de noirs en équipe de France? Mettons de côté le politiquement correct: oui, les noirs sont surreprésentés en équipe de France. Cette surreprésentation pose-t-elle problème? La FFF pense que oui: elle privilégie implicitement une composition «ethnique» plus représentative de la population française. L’équipe de France, depuis le fiasco de la Coupe du monde 2010, est en voie subtile de «blanchiment» progressif: outre Lloris, Gourcuff et Ribéry, présents en Afrique du Sud et que d’aucuns jugeaient à l’époque un peu trop esseulés, pointent désormais Mexès, Reveillère, Menez, Gameiro, Hoareau, Koscielny…

Une telle approche est contraire aux valeurs républicaines: l’équipe de France recrute les meilleurs joueurs français, quelle que soit leur couleur de peau, et cela doit rester ainsi. Contraire aussi aux objectifs de l’intégration sociale. Les noirs ne sont pas surreprésentés par rapport à la sociologie des milieux populaires qui sont, depuis toujours, la base du recrutement du football professionnel. Du coup, ce sont les fils de l’immigration qui se retrouvent en équipe de France: avant-hier, Raymond Kopa(cewski); hier, Platini, Genghini, Ettori; aujourd’hui, Zidane, Benzema, Nasri, Mamadou Sakho, Alou Diarra, Abou Diaby, Yann M’Vila –mais aussi le cht’i Franck Ribéry… La filière du football est l’un des rares exemples de réussite de l’intégration sociale des milieux populaires, ce serait un comble de chercher à la contrecarrer.

De telles dérives sont possibles en l’absence de définition claire des valeurs du football. La réalité, c’est que le football est, en fait comme en droit, un service public. Il revient donc à l’Etat de fixer contractuellement les missions de service public de la FFF et de veiller à leur application. Une de ses missions, c’est justement la mission sociale d’intégration des milieux populaires. Une fois cette mission fixée, la FFF ne pourra plus s’en écarter pour privilégier d’autres objectifs hasardeux.

Second problème structurel: la sociologie consanguine de la FFF

Disons-le de manière provocante: ce que révèle l’affaire des quotas, ce n’est pas qu’il y a trop de noirs en équipe de France, c’est qu’il y a trop de blancs à la FFF! Les propos incriminés dans cette affaire n’auraient pas la même connotation s’ils n’avaient été prononcés par François Blaquart, Erick Monbaerts et Laurent Blanc. Ils n’auraient d’ailleurs sans doute pas été prononcés si la composition de la direction de la FFF n’avait pas été monocolore. Comme pour toutes les instances dirigeantes de notre pays, le renouvellement ne se fait pas et la diversité peine à s’imposer. Le grand écart est extrême dans le football: en caricaturant un peu, des retraités blancs provinciaux dirigent un sport de jeunes des quartiers issus de la diversité.

Pour assurer la diversification de la FFF, et plus globalement lui donner une plus grande légitimité, Terra Nova a proposé dans son récent rapport sur le football (Changer ou disparaître: quel avenir pour le football? ­–Patrick Mignon et Arnaud Flanquart – janvier 2011) une série de propositions:

  • L’élection de la direction de la FFF, sur le mode «un homme, une équipe, un projet», au suffrage universel direct. Le corps électoral pourrait être les licenciés adultes. Mieux, il pourrait englober tous les supporters, qui se déclareraient comme tels pour participer à l’élection: le football national n’appartient en effet ni aux quarante clubs professionnels, ni même aux seuls deux millions de licenciés amateurs –il appartient aux Français, et notamment aux dix à quinze millions de supporters de l’équipe de France.
  • La valorisation de l’engagement bénévole. Afin de permettre au plus grand nombre d’accéder à des postes de responsabilité au sein du mouvement sportif, l’idée est de mettre en place des décharges horaires, d’accorder des points retraite, voire d’indemniser les dirigeants associatifs, sur le modèle des élus politiques, en fonction d’une grille liée au nombre de licenciés.
  • La limitation du cumul des mandats. C’est un gage de renouvellement et de diversification dans le monde politique, cela vaut aussi pour le mouvement sportif. Cette limitation du cumul s’entend tant en termes de cumul de postes à un moment donné (président de ligue et membre du conseil fédéral par exemple), que dans le temps, avec une limitation à deux mandats au même poste.
  • L’instauration du scrutin de liste. Les scrutins de liste permettent d’introduire des critères de mixité et de diversité (comme cela se fait en politique, où, par exemple, les listes municipales doivent être composées de manière paritaires entre hommes et femmes).

Après le psychodrame de Knysna, l’affaire des quotas pointe dans la même direction: l’Etat doit se mêler des affaires du football, il y a urgence à définir –dans le respect de l’autonomie du mouvement sportif– une politique publique du sport et à l’appliquer à son sport le plus populaire et le plus emblématique.

Olivier Ferrand

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