Monde

L'enfer vietnamien

Reporters sans frontières, mis à jour le 24.04.2011 à 9 h 37

Le cas de Phan Minh Hoang est symbolique. Un blog, quelques articles sur le pluralisme politique, sur la pollution: cela suffit pour être considéré comme un criminel d'Etat au Viêt Nam.

Le Viêt Nam est un paradis pour les touristes étrangers. C’est un enfer politique pour les dissidents et les journalistes qui veulent travailler en toute indépendance. Pas besoin d’être journaliste d’ailleurs pour goûter un séjour prolongé dans les prisons vietnamiennes.

Pham Minh Hoang n’a rien du jeune blogueur libertaire et irresponsable, semant sur la Toile des informations sur des affaires d’Etat au nom de la transparence absolue. C’est un homme de 55 ans, père de famille, professeur de mathématiques à l’Ecole polytechnique de Ho Chi Minh-ville. Il est citoyen français, a vécu 20 ans en France avant de décider, au début des années 2000, de s’installer au Viêt Nam. Il est en prison depuis août 2010. Neuf mois de détention. Une détention préventive pour le bien de l’enquête. Les autorités peuvent en effet maintenir en prison jusqu’à 12 mois tout individu en maille avec la justice avant d’ouvrir un procès.

Une demi-heure d'audience, 20 ans de prison

Pas grand-chose pourtant à lui reprocher. En tout cas de notre point de vue, nous qui nous étonnons et nous attristons toujours de voir que la normalité sous le ciel de nos vieilles démocratie se transforme en crime impardonnable ailleurs. Un blog, quelques articles sur le pluralisme politique, sur la démocratie, sur les pollutions provoquées par l’exploitation des mines de bauxite dans la région des Hauts-Plateaux. Mais cela suffit au Viêt Nam pour être un criminel d’Etat.

Un procès qui doit s’ouvrir dans les prochaines semaines tranchera sur des accusations d’atteinte à la sûreté de l’Etat. Pham Minh Hoang risque plusieurs années de prison, laissant dans l’incertitude une femme et deux enfants, seuls et sans ressources.

On attendrait davantage des autorités françaises pour sortir un de ses ressortissants de ce très mauvais pas. Certes, les événements de ces derniers mois au Moyen-Orient ont mobilisé l’attention et les énergies des chancelleries et celle de la France s’est trouvée bien occupée sur les fronts de la Libye et de la Côte d’Ivoire. Mais pas trop d’excuses, s’il vous plaît, surtout que la diplomatie française semble depuis le début vouloir traiter cette affaire a minima. Reporters sans frontières s’est d’ailleurs jointe à une manifestation organisée par ses proches devant l’Assemble nationale, mercredi 13 avril, pour appeler les autorités françaises à faire avancer le dossier.

Rentré à l’OMC en 2007, bon élève du commerce international, partenaire économique idéal des grandes puissances, le Viêt Nam n’a rien fait sur le plan de la bonne gouvernance et du respect du droit. Peu de pays osent hausser le ton contre la dictature du Parti communiste et demander des comptes à propos des dérives autoritaires du régime depuis maintenant quelques années. Peu lui rappellent les violations à sa propre constitution, les articles 50 et 69 affirmant le respect des droits fondamentaux, dont ceux de rassemblement, d’opinion et d’expression. Peu pointent du doigt les violations à une justice équitable, les procès étant menés à la va-vite, abusant des accusations d’atteinte à la sécurité de l’Etat, sans respect des droits de la défense et de l’accès des avocats au dossier. Une demi-heure d’audience, pas d’avocat, le maillet tombe, 20 ans de prison!

La peur du Jasmin

Dix-huit dissidents ou défenseurs des droits de l’homme actifs sur le Net sont derrière les barreaux au Viêt-Nam, trois journalistes connaissent un sort similaire. Le congrès national du Parti communiste à Hanoï en janvier dernier a été le moment d’un durcissement du régime à l’égard de toute critique. Mais ce sont surtout les événements au Moyen-Orient qui ont provoqué récemment la paranoïa et les crispations dans l’appareil d’Etat.

La révolution du Jasmin n’en finit pas de faire sentir son onde de choc, et ce jusqu’en Asie, en Chine et au Viêt Nam notamment, obsédés par la stabilité nationale, idéologiquement fermés à la critique et au débat contradictoire. Le peuple arabe présente un exemple d’espoir, montre que tout est possible, que des années de despotisme peuvent être balayées en quelques semaines, qu’un soulèvement populaire peut avoir raison de la dictature, que les projecteurs de la presse internationale peuvent se braquer sur les contestataires révélant les injustices et les abus.

Les mouvements pro-démocratiques mettent les autorités d’un certain nombre de pays dans un état de nervosité ayant pour effet malheureux de susciter une répression aveugle. Plus d’une trentaine de dissidents sont actuellement mis au secret en Chine, séparés de leur famille, de leurs proches, mis à l’écart de la société des hommes, sans que les autorités chinoises ne se sentent obligées d’informer sur leur sort. Colosse au pied d’argile? Peut-être... La Chine tremble, et son petit frère vietnamien, qui a copié sur Pékin son modèle de direction de l’Etat, de gestion de la chose publique et de répression, tremble avec lui.

Gilles Lordet

Directeur de l’information

Reporters sans frontières

Photo de une: REUTERS/Kham

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