France

Le sondage, roi déçu de la politique

Matthieu Chaigne et Mayeul l’Huillier, mis à jour le 29.04.2011 à 12 h 47

C’est probablement l’enseignement majeur de la controverse née de l'enquête Harris Interactive plaçant Marine Le Pen en tête des intentions de vote pour le 1er tour de 2012: les sondages ont confisqué, bien malgré eux, le débat politique.

Montage photo des unes du Parisien-Aujourd'hui en France, de Libération et du site de TF1News / Slate.fr

Montage photo des unes du Parisien-Aujourd'hui en France, de Libération et du site de TF1News / Slate.fr

Il aura suffi d’une enquête sur les intentions de vote, celle menée par Harris Interactive plaçant Marine Le Pen en tête des intentions de vote au premier tour de l’élection présidentielle, pour relancer le débat sur les sondages en France. Les commentateurs découvrent soudainement la montée du Front national. Ils apprennent, ahuris, que le FN pourrait être présent au second tour, une hypothèse pourtant relevée depuis un bon mois déjà par différents sondeurs.

Les experts focalisent leur myope attention sur une querelle de chiffres, oubliant un peu vite que dans ces études, la tendance est la seule véritable indication qui vaille. Certains instituts se mêlent même au débat, jetant l’opprobre sur Harris Interactive, accusé de manipulation; une prise de position qui sème le doute sur toute une profession.

Bien sûr, les instituts de sondage ne sont pas exempts d’une introspection sur leurs méthodes de travail. A eux d’apporter une plus grande transparence sur les techniques de redressement, d’expliquer en amont les différences et biais éventuels entre les méthodes d’enquête par téléphone et Internet. Mais les instituts de sondages ne sauraient en aucun cas être tenus pour responsables de leurs prélèvements. Boucs émissaires trop faciles d’une démocratie vacillante, ils ne sauraient porter à eux seuls le chapeau.

Malgré eux, les sondages confisquent les débats politiques

C’est probablement l’enseignement majeur de la controverse: les sondages ont confisqué, bien malgré eux, le débat politique. Il suffit que Marine Le Pen se fasse menaçante dans les enquêtes pour que certains, au PS, en appellent à une suppression des primaires au profit d’une union sacrée autour de Dominique Strauss-Kahn.

De même, à droite, des voix se font entendre pour remiser au placard le débat sur la laïcité et l’islam, au prétexte qu’il ne permettrait pas de gagner des voix sur le FN.

Il n’est nulle question ici de se prononcer sur le fond des sujets. En revanche les sondages ne sauraient justifier une confiscation des débats. Alors que les enquêtes d’opinion devraient consacrer des projets, elles sont utilisées pour légitimer l’absence de programmes, pour créer des omerta autour de candidats putatifs en raison de leur seule popularité.

La mauvaise utilisation des sondages est en train de tuer l’offre, la vision politique. La confiscation du débat par cet outil n’est pourtant que le reflet désolant d’une platitude idéologique généralisée.

Les sondages payent pour le show médiatique

Victimes du vide idéologique, les sondages sont aussi tributaires d’un tempo médiatique effréné. Bien sûr, l’effet peut faire l’effet d’une bombe: sur votre téléphone mobile, un texto de votre opérateur qui annonce Marine Le Pen en tête du premier tour. Sans autre forme d’explication.

Le show médiatique prime sur les analyses, les raccourcis prévalent sur la contextualisation. Personne ne prend la peine de mentionner la méthodologie des quotas, la question posée, le principe des sondages. Trop peu de médias rappellent qu’il s’agit d’une photographie et non d’une prédiction. Ce qui les intéresse: créer l’évènement, multiplier les taux de clics, déclencher l’envie irrépressible d’acheter le journal. Une culture du chiffre difficilement conciliable avec une analyse saine et nuancée des résultats publiés.

Le sondage, un outil manipulé par le citoyen lui-même?

Sans cesse accusées de servir le jeu de l’un ou de l’autre, les études d’opinion ne sont-elles pas enfin instrumentalisées par les citoyens eux-mêmes? Ces derniers ne seraient-ils pas tentés de détourner le thermomètre pour en faire une caisse de résonance médiatique? Sommes-nous si certains que le sondé ignore la portée de son choix, devant son ordinateur ou par téléphone? Pensons-nous vraiment qu’il vive déconnecté des médias? Il sait qu’en déclarant vouloir voter Le Pen, il fait entendre sa voix, et il sait aussi que cela ne lui coûte rien. Son choix sera-t-il le même dans le secret de l’urne quand il choisira celui ou celle qui restera cinq ans à la tête de l’Etat? Rien n’est moins sûr.

Internet a révolutionné en quelques années la façon d’interagir: les salariés ont le pouvoir de prendre la parole sur des forums ou des réseaux sociaux pour contester leur management, les consommateurs partagent sur le Web des avis sur des produits achetés. Seul le citoyen reste à l’écart de ce mouvement de réappropriation. Ayant le sentiment d’être littéralement dépossédé de tout pouvoir, cantonné à un rôle d’observateur entre deux élections, il n’est pas impensable que le citoyen détourne demain les sondages pour avoir voix au chapitre, rendant plus compliqué encore le rôle des sondeurs.

Pris sous le feu des critiques, les instituts d’opinion souffrent d’abord d’un débat réduit à sa portion congrue. Dans un espace idéologique en jachère qui n’offre aucun espace au citoyen pour s’exprimer, le sondage est devenu roi. Bien malgré lui.

Matthieu Chaigne et Mayeul l’Huillier

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