France

La catastrophe de Fukushima est aussi la nôtre

Sandrine Bélier, mis à jour le 29.04.2011 à 12 h 53

Elle doit nous faire réfléchir à notre engagement dans le nucléaire, et nous permettre de lancer enfin un vrai débat démocratique sur notre consommation d'énergie.

Une des enceintes autour du réacteur N°1 de Fukushima Daiichi après l'explosion. TEPCO/REUTERS

Une des enceintes autour du réacteur N°1 de Fukushima Daiichi après l'explosion. TEPCO/REUTERS

Le séisme suivi du tsunami, et maintenant les répliques sismiques ont profondément meurtri le Japon. Et le bilan humain s’alourdit d’heure en heure. Nous sommes bien évidemment tous solidaires dans la souffrance avec le peuple japonais. Chacun à notre façon, nous pouvons apporter notre soutien: l’urgence est bel et bien à la solidarité et à l’aide humanitaire. L’aide internationale s'organise pour participer aux opérations de secours et de recherches de disparus et chacun d’entre nous, au-delà des gouvernements et des institutions, peut aider la population nippone avec les associations déjà organisées.

A cette catastrophe naturelle, s’ajoute le drame nucléaire. La centrale de Fukushima a subi deux explosions; les centrales d'Onagowa et de Tokai sont également touchées. La menace est réelle et la peur exprimée par le peuple japonais sur Twitter est insupportable. Chaque heure qui passe se charge encore et encore d’un peu plus d’une angoisse que nous partageons à distance. Et ce drame-ci n'a rien de naturel. Ces événements ne sont pas le fruit d’une simple fatalité. Ils doivent nécessairement tous nous interroger.

Le débat a peut-être commencé dans l'urgence, mais il ne devra pas cesser. Il devra se poursuivre dans les semaines et les mois qui viennent.

De l'émotion à la raison

La raison, c'est de tirer les leçons de cette douloureuse réalité pour le futur. Plus de 200.000 habitants ont été déplacés, sur une zone de 20 kilomètres autour des centrales de Fukushima. C'est la preuve par l'absurde que la production nucléaire est un mode énergétique où le risque zéro est impossible, mais aussi que c’est le mode de production énergétique le plus dangereux et destructeur. Sur les 55 réacteurs nucléaires en fonctionnement au Japon, 11 ont été affectés par le séisme. Le Japon a misé sur le nucléaire comme principal mode de production d'électricité. Aujourd'hui, au moins 5,6 millions de foyers sont privés d’électricité…

Le choix du (presque) tout nucléaire est aussi le pari de la France depuis 40 ans. Nous avons le second parc de réacteurs nucléaires au monde, juste devant le Japon. Notre gouvernement est un des meilleurs VRP du nucléaire dans le monde. Alors la catastrophe nucléaire nippone est aussi un peu la nôtre, et elle doit nous conduire aujourd’hui à réfléchir et revenir à la raison.

Sortir de l’aveuglement et du déni

Qu’on cesse irrémédiablement de nous suriner avec d’hypothétiques mesures de sécurité qui nous protégerait contre tout danger! Dans le domaine de la sécurité, alors qu'ils étaient les mieux préparés au monde, le gouvernement japonais navigue à vue. Les équipes de sauvetage injectent de l'eau de mer avec du bore pour refroidir les réacteurs, une expérimentation d'urgence. Dans le même temps, le syndicat CGT d’AREVA La Hague, dans un communiqué, estime que les normes de sécurité et de sûreté doivent être renforcées… en France.

Et quelle impudence que celle du ministre de l’énergie Eric Besson dont la première déclaration a été d’affirmer que «La question nucléaire n'est qu'une petite partie, certainement pas la plus importante de ce drame qui a frappé le Japon». Monsieur Besson, laissez-moi vous rappeler à la décence humaniste et que les catastrophes ne se comparent pas, elles s’additionnent! Forcé par la réalité des événements, comme l’a été son ex-collègue MAM quelques mois plus tôt sur la situation tunisienne, il a rectifié 24 heures après, pour parler enfin d'«accident nucléaire grave» et ne plus écarter la possibilité d'une «Catastrophe» nucléaire.

Ces propos et cette attitude nous ramènent immanquablement en 1986, il y a tout juste 25 ans après la catastrophe de Tchernobyl, Alain Madelin, alors ministre de l'Industrie, nous affirmait: «Personne ne peut dire qu'à un moment donné la sécurité des Français a été menacée». Aujourd'hui, les certitudes des experts, les mensonges et les silences sont mis à mal, nos responsables politiques au gouvernement (mais pas seulement) se réfugient derrière l'argument de l'imprévisible catastrophe naturelle. Avec le nucléaire, on ne peut justement pas se permettre l'imprévisible tant les conséquences sont dramatiques.

Il faut en finir avec l’omerta. Il faut en finir avec la publicité mensongère. Il faut que les experts de la filière du nucléaire cessent de verrouiller le débat. Jouons cartes sur table, avec tous les éléments de nature à permettre au citoyen de se saisir du débat et d’exprimer en tout connaissance de cause si vivre avec la menace nucléaire vaut vraiment le «coût». Qui paie, qui va payer le traitement des sols irradiés et des déchets nucléaires? Qui paie et qui va payer la fin de vie des sites nucléaires et leur réhabilitation? Qui paie et qui va payer l’«imprévisible» catastrophe qui pourrait survenir suite à un «imprévisible» évènement déclencheur? A qui profite le développement du nucléaire aujourd’hui en France et en Europe? Au détriment de quel autre potentiel énergétique? Au détriment de quels autres investissements?

La relance du débat sur le nucléaire civil est une question démocratique. Il ne s'agit pas de se laisser enfermer dans un simple: «pour ou contre le nucléaire». Il faut instaurer le débat citoyen sur les enjeux énergétiques et les replacer sous l’angle du projet de société que nous voulons pour nos enfants et petits enfants. Sous l’angle de notre projet commun d’avenir. Sous l’angle de notre capacité à produire et consommer autrement. Sous l’angle de l’espoir par l’innovation, la relocalisation de la production énergétique, la relance de l’emploi dont sont porteurs les solutions d’efficacité énergétique et développement des énergies renouvelables. Pour sûrement ensemble renoncer à la peur du lendemain et à l’asservissement à quelques grandes multinationales plus préoccupées par leurs profits financiers que par le sort de l’humanité.

Je crois que les citoyens ont droit à un débat et une information fiable et transparente sur le nucléaire civil, tant sur les sommes investies, que sur les retombées sur l'environnement et la santé. Je crois que nous avons le droit de pouvoir mettre en balance les avantages et les inconvénients que présentent ce choix énergétiques que d’autres ont fait pour nous. Qui sait aujourd’hui que le 7 février dernier, l'autorité de Surveillance Nucléaire a souligné la gravité du manquement à la sûreté sur 34 réacteurs français, dont certaines sur les questions de refroidissement du cœur du réacteur?

La sécurité est un droit

L’exploitation nucléaire présente des dangers potentiels énormes. Personne ne peut le nier. Ce risque a été pris, il y a des années. Je crois qu’aujourd’hui par notre douloureuse prise de conscience, nous pouvons encore inverser le cours des choses, comme cela a été le cas en Suède, Belgique, Espagne et l'Allemagne... Fermons la plus vieille centrale nucléaire de France, Fesseinheim, située en zone sismique et décidons d’en faire un site d’expérimentation de démantèlement. Exigeons le débat public en France et en Europe. Mettons les pouvoirs publics face à leurs contradictions…

La catastrophe nucléaire de Fukushima doit nous inviter à initier le débat démocratique avec tous les citoyens européens dont le regard et les pensées sont aujourd’hui tournés vers les femmes, les enfants et les hommes du peuple japonais.

Sandrine Bélier

Lundi, j'ai demandé au Président de la Délégation pour les relations avec le Japon (dont je suis membre), de tenir une réunion extraordinaire afin d’établir et suivre avec le Parlement européen les moyens à mettre en œuvre pour aider du mieux possible la population nippone face à l’urgence humanitaire et pour la  reconstruction. J’ai d’ores et déjà reçu le soutien de  plusieurs eurodéputés de l’ADLE (avec la française Sylvie Goulard), de la SDE et du PPE.

Sandrine Bélier
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