Culture

Warhol jusqu'à l'overdose

Jacques Braunstein , mis à jour le 21.03.2009 à 7 h 13

Les deux expositions parisiennes consacrées au pape du pop affadissent son œuvre.

Warhol partout. Warhol ad nauseam. Ses portraits sont à la Galerie nationale du Grand Palais, ses prestations télé à la Maison Rouge... Warhol, c'est le quart d'heure de célébrité qui ne finit jamais. Et toute la presse s'y met, des féminins qui ne parlent strictement jamais d'art, au Figaro, en passant par les Inrocks... Sans oublier les hors séries de Beaux-Arts, Art Press, Connaissance des Arts, L'Express... Chacun y va de son hommage ou, surtout, de son anecdote.

A «Elle», Debbie Harry la chanteuse du groupe Blondie, confie: Andy Warhol «était à la fois très présent et très absent.» Avant d'ajouter « Tout les deux nous avions un point commun: les cheveux blond devant et brun derrière, ça nous faisait beaucoup rire.» (ben, nous aussi alors).

Le Monde nous parle de Warhol et l'argent: «Andy pouvait être généreux, il m'a aidée quand j'avais des problèmes, mais il pouvait aussi devenir radin, car ses "assistants" lui coûtaient très cher», se souvient Daniela Morena, une de ses anciennes assistantes justement. Bref, il était radin sauf quand il était généreux (et vice et versa sans doute)... Pour sa défense, le quotidien du soir a consacré sept papiers au pape du pop en moins d'un mois, dont un prophétique «Warhol à toutes les sauces».

Difficile, donc, de trouver des angles nouveaux et de sortir du concert de louanges. Warhol est devenu l'artiste consensuel par excellence. Figure tutélaire de l'art de la deuxième moitié du XXe siècle, il fait désormais l'unanimité chez les marchands de coussins comme chez les dames qui s'assoient dessus. Surtout que la partie la plus décapante de l'œuvre — «Car crash», «electric chair», films expérimentaux - est un peu congédiée ... Trop conceptuels sans doute. On veut du people!

 

 

Et c'est donc à ses portraits qu'est consacrée l'exposition du Grand Palais. Ils sont (presque) tous là, dans un souci d'exhaustivité sensée créer l'événement. Alors même que la taille du lieu auraient largement autorisé à élargir le propos, à mettre en perspective l'œuvre. Mais de perspective, il n'est pas trop question. Le classement est thématique: « Autoportrait, icônes...», «Le monde de l'art, de l'argent, et du glamour». Un gigantesque dîner de tête. Jusqu'à donner le tournis. Des célébrités en deux dimensions. Aplaties par la démarche volontairement répétitive et mécanique du maître. Marilyn, Elvis, Jackie, Mao, Mick, Giorgio... «Les copains d'avant» mais version riche et célèbre.

Reconnaissons toutefois que la dernière salle donne la mesure de l'œuvre, rappelant l'obsession de la mort qui la sous-tend en mettant en regard sa «dernière Cène», un crâne sérigraphié et une «electric chair». Le commissaire de l'exposition Alain Cueff publie d'ailleurs un livre, «Warhol à son image», dans lequel il réfléchit à l'influence de sa culture catholique et byzantine sur l'œuvre de l'artiste new-yorkais d'adoption mais d'origine Slovaque et enterré en grande pompe à la Cathédrale Saint-Patrick.

Mais tout ça, c'est un peu compliqué. Ce qu'on aime chez Warhol, ce sont ces portraits. Point. Avec leurs traits comme effacés, leurs bouches et leurs yeux aux couleurs flashy qui mangent le visage, comme ce que proposent sérieusement les chirurgiens esthétiques du monde entier.

Au même moment, à la Maison Rouge, on montre ses émissions de télé des années 80 comme «Andy Warhol 15 minutes», ses pubs, l'épisode de «La croisière s'amuse» auquel il a obligeamment participé. Des images un peu anecdotiques qui se prêteraient sans doute mieux à un documentaire qu'à une exposition. Mais c'était «la seule partie de l'œuvre qui n'avait jamais été montrée» dixit la commissaire de cette «Warhol TV», Judith Benhamou-Huet, dans l'émission Starmag. Bon, si c'est nouveau!

Ce Warhol people ici mis en scène est bien moins intéressant que celui de la première Factory, son laboratoire des années 60. Dont le triomphe est aujourd'hui vertigineux! Il avait là réuni une bande de drogués, de travestis, d'homos, de filles de familles désœuvrées et proclamait qu'ils étaient des «superstars», des « beautifull people», les égaux de Jim Morrisson ou de Marilyn... Et ça a marché : sa galerie de marginaux était devenu la référence d'une époque.

Retournement caustique, artistiquement décalé, qui prend tout son sens à l'heure où Paris Hilton, Linsay Lohan ou Britney Spears tiennent le haut du pavé. Pareil encore, lorsqu'on songe à ses boîtes de soupe ou de lessive exposées dans les galeries : aujourd'hui, les journalistes sont régulièrement invités à un vernissage d'œuvres composées de bonbons Haribo, au lancement d'une bouteille de Coca-cola détournée par un artiste. Sauf que, désormais, c'est la marque qui paie.

Dans les années 60 et 70, alors qu'il était de bon ton pour les artistes de revendiquer leur engagement, la façon que Warhol avait de tout transformer en image, de revendiquer sa superficialité était moderne, subversive ou, au minimum, ironique. De même, face à la culture savante et aux tenants d'une abstraction devenue académique, le pop art incarnait un retour de l'énergie et de la vie dans l'Art. Dans les années 90 et 2000, au contraire, tout le monde assume sa superficialité et sa fascination des images. La moindre cafetière affirme une intention artistique et la célébrité règne sans partage sur les corps et les âmes.  Alors on convoque Warhol pour justifier ce monde qu'il a pressenti et accompagné. C'est presque obscène de lui mettre tous ça sur le dos.

Andy Warhol était un visionnaire, et c'est pour cela que son quart d'heure de gloire dure depuis bientôt 50 ans. Mais la victoire de ses prémonitions a affadi son œuvre.

Pour en retrouver le sel, il nous faut du Warhol au carré, exagéré, cinémascopé... Du David LaChapelle qui photographie Amanda Lepore, transexuelle au visage boursouflé par la chirurgie esthétique à la manière d'une Marilyn de Warhol. Cette image qui s'étale sur tous les murs de Paris sert d'ailleurs d'affiche à la rétrospective du clipper des stars, metteur en image de la démesure du people postmoderne, à la Monnaie de Paris. Normal, la célébrité est devenue l'unité monétaire contemporaine par excellence. Merci Andy!

Jacques Braunstein

Le grand monde d'Andy Warhol, à la Galerie nationale du Grand Palais, jusqu'au 13 juillet; Warhol TV, à La Maison Rouge, jusqu'au 3 mai; David LaChapelle à La Monnaie de Paris, jusqu'au 31 mai.

Jacques Braunstein
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