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Vapeurs de dames

Kléber Ducé, mis à jour le 16.03.2009 à 12 h 40

Les pâmoisons et autres évanouissements disparaîtront avec la Révolution de 1789, mais auront donné vie à des théories médicales plus fumeuses les unes que les autres.

Château de Versailles  Charles Platiau / Reuters

Château de Versailles Charles Platiau / Reuters

L'affaire se passe au XVIIIème siècle. On lui a donné pour nom «les vapeurs» et elle passionne les médecins et les écrivains d'alors. Elle intéresse aussi au plus haut point  les médecins-écrivains comme en témoigne un récent et fort précieux ouvrage («La philosophie des vapeurs» suivi d'une «Dissertation sur les vapeurs et les pertes de sang») consacré à ce phénomène sur lequel on peut se pencher avec le plus vif intérêt. «Vapeurs», donc et «vaporeuses» pour celles qui les exprimaient.

Pouvait-on trouver meilleurs termes ? Lavoisier allait bientôt saisir que rien ne se créait ni ne se perdait, mais que tout se transformait. Transformation en gaz d'un liquide ou sublimation d'un corps solide,  la vapeur est avant toute chose insaisisable. Et les vapeurs humaines nourries de leur infini cortège de symptômes l'étaient également. Larmes intempestives,  céphalées, crises de tremblements, tout l'éventail des pâmoisons. Comment comprendre ?

«Les auteurs empruntent le terme de «vapeurs» aux théorisations développées dans l'Antiquité sur la «suffocation de la matrice», explique Sabine Arnaud dans une passionnante introduction à cette réédition de deux ouvrages du XVIIIème siècle. "Des vapeurs s'échapperaient de la matrice pour rejoindre le cerveau et créeraient ainsi convulsions, suffocations et évanouissements". Mme Arnaud précise toutefois que les médecins s'éloignet de ces théories dès la fin du XVIIème pour privilégier le rôle des «esprits animaux», du sang ou des nerfs.

«Le déséquilibre des humeurs, la pléthore sanguine, les vers, la fragilité nerveuse sont tour à tour investis comme une possible cause de ces turbulences, ajoute-t-elle. Les dictionnaires du temps permettent d'établir l'usage courant du terme, bien que certains désapprouvent son manque de clarté et que d'autres en fassent l'objet de railleries. Son succès s'accroît au point qu'il semble le mot choisi pour désigner toutes les manifestations physiologiques qu'on ne sait expliquer.»

Les «vapeurs» resteront d'actualité jusqu'à la Révolution française. Cette dernière saura sans grand mal les éradiquer avant qu'elles ne réémergent sous d'autres appellations, sinon sous d'autres formes. Mais demeurons sur notre ouvrage qui nous propose la lecture d'une œuvre de Pierre Hunauld (1664-1736), médecin ordinaire du roi et docteur régent de la faculté de médecine d'Angers qui s'intéressera aux fièvres et à la rage. Sa «Dissertation sur les vapeurs et les pertes de sang» est publiée vingt ans après sa mort, un siècle avant la naissance de Sigmund Freud. Succès et  réédition en 1771.    

«C'est particulièrement pour les personnes sujettes aux vapeurs que j'écris cette dissertation, nous dit le Dr Hunauld dans sa préface. C'est en grande considération que je les tiens, et cela m'engagea à me rendre plus intelligible pour elles, et ainsi adopter la manière dont j'ai écrit ce texte (...) Je ne sais si j'ai réussi, mais je suis persuadé que mon plan est de tous le plus convenable. J'y ai fait entrer plus de médecine que de physique. Aussi est-ce plutôt en homme qui cherche à guérir qu'en qualité de physicien que je veux écrire.»

Etonnant praticien qui, dans ce matin français du XVIIIème siècle, avait publiquement choisi « d'instruire les femmes elles-mêmes » ; de «leur apprendre à étudier, à se connaître, et même à se pouvoir gouverner par leurs propres conseils, comme elles auraient pu le faire sans la conduite des médecins».  Et qui plus est d'ajouter, toujours au sujet des femmes : «Il faut les croire capables de tout cela ; et, comme c'est principalement le meilleur régime de vivre qui devient le plus excellent remède contre les vapeurs, il est à croire qu'étant bien persuadées des vérités que je développe elles se rendront plus exactes à l'observer que si elles n'avaient pour règle que leur confiance dans la capacité d'un médecin.»

Connaît-on de propos plus moderne ? Et cet autre : «Les médecins ont encore plus d'intérêt que les peintres de tenir toute chose de la nature, puisqu'ils ne deviennent habiles que de concert avec elle, et qu'avec elle ils ne sauraient agir qu'en conséquence de ce qu'ils ont observé de ses pratiques.»  Mais l'ouvrage introduit par Mme Arnaud offre aussi cette autre somme qu'est la réédition de «La philosophie des vapeurs» signée de Claudio Giustinio de Bethmont de Paumerelle, publiée en 1774 et rééditée cinq ans avant la Révolution française.  Nous sommes ici aux antipodes d'une approche médicale du phénomène des «vapeurs».  Le premier sous-titre en date de l'ouvrage en témoigne : «Lettres raisonnées d'une jolie femme sur l'usage des symptômes vaporeux».

Raisonnées ou non les lettres de cette supposée jolie femme sont à bien des égards édifiantes. Elles témoignent de la possible utilisation sociale d'une entité symptomatique campant aux frontières du normal et de pathologique, de l'acceptable et du condamnable. L'auteur a, comme souvent alors, choisi la forme littéraire de la correspondance. «De la languer, mon aimable, de la langueur : rien de plus pour devenir séduisante ; elle est le prélude des faiblesses, et les faiblesses sont l'annonce des pâmoisons.»

«Pâmoison» ? Entre « palynologie » (étude des résiduts de pollens contenus dans les sédiments) et « pampa» (vaste plaine d'Amérique du Sud dont le climat et la végétation sont ceux de la steppe) notre «petit Robert» ne fait référence  qu'à la «défaillance» et à l' «évanouissement». Claudio Giustinio de Bethmont de Paumerelle en parlait bien autrement : «Dans une pâmoison tout ordinaire, la tête tombe simplement sur le bras, placé pour la recevoir. La marche est différente lorsqu'un amant est présent. Vous comprenez que tout naturellement la tête ne trouve plus d'assiette que dans le sein de cet heureux mortel et que vous êtes dans ses bras au moment juste où les étouffements obligent de vous délacer.»   

Et à l'heure venue de la conclusion on nous en voudrait sans doute de ne pas poursuivre la citation : «Vous profiterez du désordre pour laisser entrevoir une jambe divine et un pied de miniature.»  Tout ceci avait pour cadre le XVIIIème siècle. Et tout ceci s'inscrivait dans une francophonie qui ne mesurait sans doute guère les limites de son règne à venir.

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