Economie

Le lait est l'avenir de l’homme

Eric Le Boucher, mis à jour le 26.02.2009 à 17 h 59

Obama a ouvert la voie à une réforme profonde de l'agriculture mondiale.

Vaches allemandes. REUTERS/Michaela Rehle

Vaches allemandes. REUTERS/Michaela Rehle

Barak Obama a annoncé mardi soir, devant les deux Chambres réunies, qu'il allait réduire les subventions agricoles aux Etats-Unis. Cette décision, noyée dans beaucoup d'autres, ne devrait pas passer inaperçue. Elle est fondamentale parce qu'elle rompt avec la politique de George Bush qui avait beaucoup augmenté les aides aux agriculteurs américains et parce qu'elle devrait faire école en Europe, où la France va se retrouver de plus en plus isolée dans sa défense des milliards de la Politique agricole commune (PAC). (Sur ce sujet lire la contribution de Nicolas-Jean Brehon)

L'affaire n'est pas simple, en vérité. J'en conviens. Se faire une idée de ce qu'il faut prôner comme politique agricole en France, en Europe et dans le monde est un exercice qui force à l'humilité intellectuelle tant les paramètres déterminants sont nombreux et contradictoires. L'agriculture est un domaine qui réunit tout ce qui est important pour l'homme sur cette terre et tout ce qui va dessiner notre avenir, économiquement, politiquement, techniquement mais aussi, bien entendu, symboliquement. Une grande part du monde de demain, se joue dans l'agriculture. L'avenir est dans le lait, le blé, le sorgho, le riz, les vaches, les poulets et les moutons. Jugez-en.

1 - Pour nourrir les 9 milliards d'être humains que comptera la planète en 2050, contre 6 milliards actuellement, il faut doubler la production alimentaire. Cela a déjà été fait entre 1960 et 2000, tandis que la population mondiale doublait, grâce à ce qu'on a appelé, à l'époque, «la révolution verte», c'est-à-dire grâce aux remembrements et à la productivité. Le sens du «vert» s'est cocassement inversé.

2 - L'environnement, justement, est devenu une priorité qui complique la production agricole à cause des conséquences des engrais chimiques, des rendements de la mono-culture, de la désertification des sols. Le réchauffement climatique ajoute à la complexité de l'équation.

3 - L'eau va manquer. Non pas dans l'absolu : on ne sait utiliser qu'une faible fraction des eaux de pluie, 10-15%. Il suffirait de mieux les capter. Mais parce que l'eau est très mal répartie sur la planète. Elle a été et sera source de conflits et de guerres. Plus de 700 millions de personnes vivent dans des zones insuffisamment arrosées, elles sont en «stress hydrique» («Demain la faim!», Frédéric Lemaitre, Grasset). Or l'agriculture pompe 80% de l'eau disponible dans les pays en développement et 40% dans les pays développés.

4 - Les biotechnologies devraient permettre de faire «un nouveau bond» en avant de la production agricole, en résolvant les problèmes de la presque saturation des terres arables et du manque d'eau. Mais leur coût est très élevé, de lourdes questions de propriété intellectuelle sont posées par les grands groupes industriels qui les mettent au point à des agriculteurs qui dans leur très grande majorité sont pauvres. Les biotechnologies sont indispensables pour nourrir 9 milliards d'être humains mais leur acceptabilité par les populations n'est pas acquise.

5 - Manger est indispensable pour vivre et la question de «la sécurité alimentaire» est revenue sur le devant de la scène à l'été 2007 lorsque les prix ont bondi, faisant craindre des pénuries aux populations. En Egypte, au Maroc, en Indonésie, dans 40 pays au total, sont réapparues des émeutes de la faim, manifestations qu'on croyait éradiquées ou presque. En France, c'est au nom de la sécurité alimentaire que les lobbies agricoles et le gouvernement défendent maintenant la PAC. L'Europe, disent-ils, doit s'assurer une autosuffisance alimentaire.

6 - L'instabilité des cours des matières agricoles, céréales ou viandes, est un problème aggravé. Les prix varient très vite et déstabilisent les agriculteurs pour qui le rythme de production est annuel, au mieux bi-annuel. Que la volatilité touche aussi le pétrole et toutes les matières premières et, de façon dramatique dans la crise, l'ensemble des actifs, n'est pas une compensation.

7 - Le protectionnisme qui revient de façon larvée dans l'industrie et les services à cause de la récession est une réalité historique forte dans l'agriculture. Les Etats subventionnent leurs productions et leurs exportations à des grandes hauteurs : le budget 2007-2013 de la PAC est de 864 milliards d'euros, un quart de plus que le plan de relance économique actuel d'Obama! Ces aides représentent en moyenne 50% du revenu des agriculteurs européens, qui sans elles ne pourraient se maintenir («La PAC», Jean-Christophe Bureau, Repères, La découverte). Quel doit être le niveau et les moyens de l'intervention de l'Etat? Par quoi remplacer la politique actuelle d'aides et de prix garantis?

8 - Reste, dernier point retenu ici dans une liste qu'on pourrait facilement allonger, à souligner que l'agriculture forme et déforme, embellit ou détruit le cadre de nos vies: les paysages. Leur diversité est essentielle.

Quelle conclusion tirer, en dehors de l'intérêt qu'il faut porter à ce secteur si déterminant? Le grand avenir est sans doute bien tracé par Michel Griffon: l'Asie n'a pas les moyens de sa subsistance et elle devra importer beaucoup. Le Moyen-Orient également. Les grands gagnants seront les pays d'Amérique latine et en particulier le Brésil et, possiblement, l'Afrique. Mais que feront l'Europe et l'Amérique du nord qui disposent des agricultures les plus puissantes, autosuffisantes et qui aujourd'hui contrôlent l'avenir? Maintient du protectionnisme? Ouverture progressive selon les filières?

Les impasses budgétaires qui vont devenir serrées avec les dépenses publiques qui explosent face à la crise forceront-elles les gouvernements à réduire les aides, comme l'indique Obama aujourd'hui? Probablement. Se dessine une agriculture plus libérale, très technologique, mais soucieuse de diversité et de qualité. Une nouvelle révolution à la fois plus verte (au sens actuel) et plus mondialisée. Dans ce cadre, que produira la France, pays dotée de terres si riches? Du lait, s'il vous plaît! Du lait pour les bébés, pour les veaux et pour les fromages! Et pour le beurre. Fondamental le beurre.

Eric Le Boucher
Eric Le Boucher (543 articles)
Cofondateur de Slate.fr
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