Economie

Une guerre civile entre riches

Daniel Gross, mis à jour le 16.03.2009 à 16 h 28

Que sont les faillites de Bear Stearns, Lehman Brothers, AIG, Citigroup et Merrill Lynch, sinon des nantis qui infligent d'immenses dommages financiers à d'autres nantis?

 Le Trump International Hotel & Tower de Las Vegas    Steve Marcus / Reuters

Le Trump International Hotel & Tower de Las Vegas Steve Marcus / Reuters

Les républicains prétendent qu'Obama fait la guerre aux riches. J'écrivais la semaine dernière que cette accusation était bidon. Ce week-end, je me suis penché davantage sur la question, et j'en ai conclu qu'on faisait bien la guerre aux riches. Seulement voilà, ce ne sont pas des grands seigneurs malfaisants de Washington qui cherchent à priver les gens honnêtes et travailleurs de leur gagne-pain. En réalité, il s'agit d'une guerre civile.... Riches contre riches. Park Avenue est en maraude dans SoHo, Buckhead se déchaîne contre Hilton Head, Palm Beach pilonne Bal Harbour.

On pourrait appeler cela la guerre des quartiers chics
.

Ces deux dernières années, depuis que le marché a atteint son plus haut niveau, les investisseurs ont perdu quelque 11 milliards de dollars en Bourse. Bien sûr, détenir des actions est bien plus courant aujourd'hui qu'autrefois. Mais, en même temps, la richesse est bien plus concentrée qu'elle ne l'a été depuis les années 20. Et alors que tous les bateaux ont été frappés par un raz-de-marée, certains yachts ont subi les pires dégâts. Les plus grosses pertes ne concernent pas les fonds mutuels et les college-savings programs (clubs d'investissement créés pour les étudiants) faits pour les classes moyennes. Non, quand il s'agit de mettre le feu à des montagnes d'argent, de faire sauter des actifs et, plus généralement, de provoquer un carnage financier, les riches se tombent dessus sauvagement.

Les faillites de Bear Stearns, Lehman Brothers, AIG, Citigroup et Merrill Lynch sont autant d'exemples de ce conflit où des personnes fortunées infligent d'immenses dommages financiers à d'autres riches (moins que les premières malgré tout). Les salariés de ces groupes, même ceux qui sont totalement étrangers aux activités de la minorité qui a détruit ces boîtes, ont été rémunérés sous forme d'actions au fil des ans. Chez Lehman et Bear, en particulier, l'actionnariat était une composante importante de la culture. L'an passé, des dizaines de milliers d'employés, dont la plupart percevaient des salaires à six chiffres et étaient multimillionnaires, ont vu leur richesse entièrement détruite à cause de la mauvaise gestion de leurs pairs et de leurs supérieurs. Pensez à tous ces responsables et à ces agents de change - l'immense horde de Merrill Lynch - qui ont voulu remplir avec sérieux leur mission de préserver la richesse de leurs clients. Beaucoup d'entre eux ont affecté leurs propres actifs et ceux de leurs clients et de leurs proches à des investissements ultra-sûrs (par exemple, l'acquisition de produits cotés AAA de Lehman Brothers ou de valeurs recommandées par Bear Stearns. Après tout, les analystes, les cadres dirigeants et les agences de notation financière - autrement dit les gens riches - leur avaient dit que ces placements étaient absolument sûrs.

L'industrie des hedge funds (fonds d'investissement à haut risque) qui, par définition, n'est ouverte qu'aux richissimes particuliers et aux grandes institutions financières, s'est également engagée dans une guerre contre les riches. En 2008, selon Hedge Fund Research, cette spécialité - des riches, par les riches et pour les riches - a enregistré le «pire résultat annuel de son histoire». L'indice HFRI Fund Weighted Composite a chuté de 18,3 % sur l'ensemble de 2008, avec six mois de baisse consécutive entre juin et novembre. Et, par-dessus le marché, de nombreux fonds ont interdit à leurs riches investisseurs de retirer de l'argent en dressant des grilles, verrouillant littéralement les pertes. Dans le magazine Vanity Fair, Bethany McLean analyse le sort du hedge fund Fortress Investment Group, qui a ouvert son capital au public en 2007. Ses principaux associes ont retiré leur argent. Mais celui des fondateurs, ainsi que des salariés de haut niveau, est resté bloqué dans les fonds et le capital de Fortress, qui a perdu 90% de sa valeur ces deux dernières années. Ainsi, ils ont à la fois perdu les liquidités que les investisseurs ordinaires leur avaient confiées et leur propre fortune.

Le créneau du private-equity (capital-investissement) est censé être le frère ainé plus raisonnable de celui des hedge funds. Et pourtant, ses performances au cours de l'année dernière illustrent encore le fait que les riches étripent d'autres riches. L'an passé, des sociétés comme Blackstone Group et Carlyle Group ont enregistré de fortes baisses. Elles ont également fait perdre beaucoup d'argent aux banques qui leur avaient accordé des crédits et aux investisseurs avertis (comprenez des gens très fortunés) qui avaient acheté des obligations émises par les entreprises de leur portefeuille. Comme pour les hedge funds, les associés et de nombreux salariés de ces sociétés mettent leurs propres économies dans le fonds.

Et si de nombreux (petits) prêts douteux ont été accordés aux pauvres par le secteur des prêts hypothécaires (les fameux subprimes), de riches institutions financières - des banques d'investissement de Wall Street, des fonds d'opportunité, des hedge funds - ont accordé une série de prêts douteux (faramineux) à des grosses fortunes. Broadway Partners, un important promoteur immobilier, n'a pas pu rembourser un emprunt qu'il avait contracté auprès d'autres institutions financières de haut vol pour acheter la tour John Hancock, à Boston, au prix de 1,3 milliard de dollars (environ 1 milliard d'euros) en décembre 2006. (Le quotidien Boston Globe a estimé que ce gratte-ciel valait désormais entre 700 et 900 millions de dollars - entre 540 et 700 millions d'euros). Et les plus toxiques des actifs toxiques - les titres adossés à des créances obligataires, les titres adossés à des créances immobilières commerciales, les swaps sur défaillance (de crédit) - ont été explicitement interdits aux investisseurs des classes moyennes. Ils ont été fabriqués par de riches banques d'investissement et vendus à des hedge funds et à des professionnels de la finance.

Enfin, il ne faut pas oublier les arnaques.

Énormément de pauvres et de travailleurs ont été plumés dans des arnaques immobilières. Mais même si on les ajoutait les unes aux autres, elles passeraient inaperçues à côté de la plus grosse escroquerie de tous les temps: le schéma de Ponzi de Bernard Madoff, qui ciblait de façon disproportionnée les grosses fortunes.

La débâcle financière de l'Argent stupide a nécessité le travail actif (ou l'absence de travail passif) de hordes de professionnels de la finance bien rémunérés: les cadres des sociétés de services financiers, les responsables de hedge funds, les membres du conseil d'administration de certaines entreprises, les responsables d'agences de notation financière, les investisseurs des sociétés de financement par capitaux propres et les PDG. Voilà des gens qui avaient tout intérêt à préserver le système et la richesse qu'il avait produite pour eux, pour leurs amis et pour leurs voisins. Comme quoi, si vous voulez démasquer les vrais ennemis de la richesse, ce n'est pas vers Washington qu'il faut regarder. Déambulez le long de la Cinquième avenue [riche quartier de Manhattan], montez sur un télésiège à Aspen [station de ski réputée du Colorado], regardez CNBC [chaîne d'infos financières] ou prenez un avion pour Saint-Barth.

Daniel Gross

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Journaliste
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