Monde

Une armée d'extrémistes?

Christopher Hitchens, mis à jour le 27.03.2009 à 19 h 03

Comment certains rabbins militaires tentent de radicaliser les soldats israéliens.

Soldat Israélien, Gil Cohen Magen / REUTERS

Soldat Israélien, Gil Cohen Magen / REUTERS

De récents rapports sur les atrocités commises par les soldats israéliens pendant l'intervention à Gaza racontent comment ceux-ci y ont été incités par des rabbins militaires qui parlaient de cette bataille comme d'une guerre sainte pour expulser les non juifs de la terre juive. Ces rapports, qui citent Dany Zamir, ce directeur d'une académie militaire israélienne laïque qui a le premier rapporté des témoignages de soldats israéliens choqués, font comme si l'influence de tels enseignements extrémistes du clergé était quelque chose de nouveau. Ce n'est pas le cas.

J'étais en Israël en 1986 et je me souviens que l'aumônier en chef de l'armée dans les territoires occupés, le rabbin Shmuel Derlich, avait fait parvenir à ses soldats une lettre pastorale de 1000 mots. Il leur enjoignait de respecter un commandement biblique: exterminer les Amalécites, les «ennemis d'Israël». Comme personne n'avait récemment rencontré d'Amalécites, le chef l'enseignement militaire a demandé au rabbin Derlich de préciser ses propos et de dire de qui il s'agissait. D'une façon un peu évasive - mais un peu inquiétante quand même - l'homme de Dieu a répondu: «les Allemands». Il n'y a pas d'Allemands en Judée-Samarie, ni, bien sûr, dans l'Ancien Testament. Alors suite à cet appel du rabbin à tuer tous les Allemands et probablement aussi tous les Palestiniens, le cabinet du juge avocat général (JAG) a été saisi. Quarante rabbins militaires ont publiquement soutenu Derlich et le JAG a conclu assez mollement que celui-ci n'avait rien fait d'illégal mais qu'il devrait peut-être à l'avenir s'abstenir de faire des déclarations politiques au nom de l'armée.

Le problème, c'est justement qu'il ne s'agissait pas d'une déclaration «politique». Le rabbin jouait au contraire son rôle de religieux en rappelant ce que dit la Torah. En Israël, les rabbins militaires débattent souvent sur la manière d'interpréter l'ordre sacré que Moïse formule dans le Livre des nombres, chapitre 31, versets 13 à 18. Comme le raconte le texte, les Israélites viennent tout juste de se montrer sans pitié envers les Midianites en massacrant tous les hommes adultes, mais ils ont tout de même déçu leur très intransigeant commandant en chef: Moïse, Eléazar, le prêtre, et tous les princes de l'assemblée sortirent au-devant d'eux, hors du camp. Et Moïse s'irrita contre les commandants de l'armée, les chefs de milliers et les chefs de centaines, qui revenaient du combat. Il leur dit: «Avez-vous donc laissé la vie à toutes les femmes ? Voici, ce sont elles qui, sur la parole de Balaam, ont entraîné les enfants d'Israël à l'infidélité envers Yahweh, dans l'affaire de Phogor ; et alors la plaie fut dans l'assemblée de Yahweh. Maintenant, tuez tout mâle parmi les petits enfants, et tuez toute femme qui a connu la couche d'un homme; mais toutes les filles qui n'ont pas connu la couche d'un homme, laissez-les vivre pour vous.» (traduction en français du chanoine Crampon)

Moïse et Eléazar le prêtre poursuivent ensuite, avec des instructions complexes sur les rituels de purification à pratiquer après les massacres.

A propos de ce passage tristement célèbre (ou d'autres du même style), il est désormais courant d'entendre les gens dire qu'il ne faut pas prendre tout cela «au pied de la lettre». En guise d'excuse, on entend aussi souvent dire que certains actes cruels sont commis «au nom de» la religion, comme si ces cruautés étaient d'une manière ou d'une autre le résultat d'une erreur d'interprétation. Mais les rabbins nationalistes qui préparent les soldats israéliens à leurs missions semblent penser que ce livre est la parole de Dieu, et, dans ce cas, l'erreur d'interprétation serait justement de ne pas le prendre à la lettre. (Rappelons que ceux qui pensent que la volonté de Dieu est révélée dans les écritures sont appelés «religieux», et que ceux qui ne le pensent pas doivent essayer de se trouver un autre nom.)

Vous vous souvenez peut-être du docteur Baruch Goldstein, l'homme qui, en févier 1994 a pris son arme et a tué plus de 20 croyants à la mosquée d'Hébron. Il avait été médecin dans l'armée israélienne et avait déjà attiré l'attention une première fois en affirmant qu'il refusait de soigner des non juifs le jour du Sabbat. Eh bien lisez maintenant, dans le New York Times du 22 mars, l'article d'Ethan Bronner sur les sermons du dernier rabbin en chef de l'armée israélienne, un colon de Cisjordanie nommé Avichai Rontzski, qui a également le rang de brigadier général. Celui-ci a expliqué que la «principale raison pour un docteur juif de ne pas soigner un non juif un samedi... était d'éviter d'exposer les juifs de la diaspora à la haine».

Ceux d'entre nous qui suivent ces sujets savent reconnaître dans cette déclaration un des principaux indicateurs d'un racisme et d'un fondamentalisme profonds. Certes, ceux-ci ne se manifestent cette fois pas sous les traits d'un dingue solitaire mais dans l'uniforme et le costume d'un général et d'un prêtre de haut rang : un mélange de Moïse et d'Eléazar. Aux dernières nouvelles, explique Ethan Bronner, le ministre de la Défense israélien s'est senti obligé de réprimander Rontzski pour avoir fait circuler, dans une brochure destinée aux hommes et femmes en uniforme, «un décret rabbinique appelant à ne pas avoir pitié des ennemis». (Relisez les versets 13 à 18 du chapitre 31 du Livre des Nombres...)

Vu les atrocités commises sur les civils palestiniens immédiatement après, il est assez facile de voir où ça peut mener à moyen et long terme. Les colons fanatiques et leurs complices du clergé sont en train d'établir une armée dans l'armée. Tant et si bien qu'un jour, si jamais on décide de démanteler ou d'évacuer les colonies, il y aura suffisamment d'officiers et de soldats, radicalisés par suffisamment de rabbins et de sermons extrémistes, pour refuser d'obéir aux ordres. On dira aussi que les versets de la Torah autorisent à massacrer les juifs laïcs autant que les Arabes. La répétition générale de ceci a déjà eu lieu - pensez aux excuses religieuses trouvées pour le saccage de Baruch Goldstein et l'assassinat d'Yitzhak Rabin. Jadis considérées comme très extrémistes, de telles exégèses de la Bible sont de plus en plus courantes. Il est grand temps que les Etats-Unis renoncent à envoyer en Israël de l'argent qui pourrait être utilisé, même indirectement, pour la colonisation. Non seulement parce que coloniser, c'est voler la terre d'un autre peuple, mais aussi parce que notre Constitution nous interdit formellement de dépenser de l'argent public pour l'établissement d'une quelconque religion.

Christopher Hitchens

Article paru le 23 mars sur slate.com, traduit par Aurélie Blondel

Crédit photo; Soldat Israélien, Gil Cohen Magen / REUTERS

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