Monde

Un violon sur le toit d'Israël

Sarah Topol, mis à jour le 18.03.2009 à 6 h 53

Ce que la montée au pouvoir d'Avigdor Lieberman signifie pour les Russes d'Israël.

Avigdor Lieberman au quartier général de son parti à Jérusalem   Ronen Zvulun / Reuters

Avigdor Lieberman au quartier général de son parti à Jérusalem Ronen Zvulun / Reuters

En Israël, appeler un immigrant de l'ancienne Union soviétique un "Russe" est une insulte ; le terme privilégié est rapatrié, celui qui est rentré chez lui. Le terme Russe se réfère aux Russes ethniques, or, en Russie, tout rappelait constamment aux juifs qu'ils n'étaient pas russes. Après avoir connu l'antisémitisme institutionnel de l'Union soviétique, les 1,2 million d'immigrants soviétiques qui ont déferlé sur Israël dans les années 1990 ont subi le choc de se voir accuser de ne pas être assez juifs par la population locale. Quand je suis en Israël, les rapatriés eux-mêmes ne manquent pas de me corriger si j'utilise l'expression "immigrant russe."

Au cours des 20 dernières années, les rapatriés se sont intégrés à la société israélienne ; leurs enfants font leur service militaire, parlent hébreu couramment et regardent Big Brother VIP. Si les rapatriés m'assurent que la société a commencé à accepter les excentricités culturelles des immigrants russe, comme boire de la vodka les jours de froid, manger russe et se brancher sur la télévision et la radio russes, l'émergence du rapatrié Avigdor Lieberman comme homme-clé de la politique israélienne et responsable de la diplomatie du pays n'est pas sans conséquence. En symbolisant la prise de pouvoir politique du courant russe dans la vie politique israélienne, elle a fait renaître certains vieux clichés russes.

Peter Mastovoy, réalisateur de documentaires internationalement reconnu, recevra le 29 mars du ministère de l'Intégration la médaille Iouri Stern pour sa contribution à la culture et à la société israéliennes. Autour d'un déjeuner composé de bortch, de seloydka (hareng mariné), de salade de betterave et de pomme de terre à la russe, d'houmous et de pita, il tente d'expliquer l'attitude provoquée par l'énorme vague d'immigrants russes.

"En Russie, les juifs devaient travailler deux fois plus dur que les Russes ; nous devions être plus intelligents et plus rapides, faute de quoi les maîtres soviétiques ne nous laissaient rien faire. Nous sommes donc arrivés mieux éduqués, un cran au-dessus des Israéliens nés ici. Pourtant, pour une raison ou pour une autre, nous étions stigmatisés," observe-t-il. "A mon arrivée en Israël, on me demandait : 'tu sais ce qu'est un réfrigérateur ?' Ils croyaient que nous vivions tous en Sibérie avec des ours sauvages !"

La femme de Peter, Marina, journaliste pour Channel 9, première chaîne de télévision israélienne en langue russe diffusée 24 heures sur 24, rit avec lui. Marina et Peter voulaient voter pour Lieberman, mais ils ont choisi à la place de donner leur voix à Benyamin Nétanyahou, du Likoud, car ils s'inquiétaient à l'idée que soutenir Lieberman puisse réduire les chances de Bibi [diminutif de Benyamin] de devenir Premier ministre.

L'émergence de Lieberman a fait les unes internationales à cause de l'attrait croissant qu'il exerce auprès des électeurs "grand public," c'est-à-dire non-russes ; cependant, sa principale base de soutien a été négligée. Mark Kotliarsky, attaché de presse et porte-parole du parti de Lieberman, Israël Beitenou ("Notre maison Israël"), n'attribue aux électeurs non-russes que 4 des 15 sièges remportés par le parti à la Knesset. Pourtant, Kotliarsky maintient qu'Israël Beitenou n'est pas un parti russe mais "un parti israélien accordant des priorités aux intérêts des rapatriés russes."

Lors de notre rencontre, le bureau du parti bourdonnait d'activité. Les informations de Kotliarsky suggèrent que Lieberman a reçu plus de 50% des voix des russophones ; la plupart des autres ont voté pour Nétanyahou parce qu'il avait de meilleures chances de devenir Premier ministre. Que se serait-il produit si ces Russes avaient voté pour Lieberman ? Je me le demande. Kotliarsky répond à ma question du tac au tac. Lors de l'élection précédente, chaque mandat valait environ 28 000 voix. Si tous les électeurs russophones votaient pour Lieberman, leur soutien suffirait à lui assurer environ 20 sièges à la Knesset. Si sa popularité auprès du grand public se maintient aux dépens des autres partis, il est possible que Lieberman remporte assez de sièges pour devenir Premier ministre.

Les Russes sont attirés par Lieberman car il est perçu comme un anti-démocrate, différent des autres politiciens israéliens qui se lancent dans d'interminables dialogues qui ne mènent nulle part. Ils le voient comme un homme d'action qui sait ce qu'il veut. "Lieberman est la première personne à s'élever contre la vache sacrée de la démocratie," explique Genadiy Nijnik. Nijnik est arrivé en Israël à 18 ans et a immédiatement incorporé l'armée ; il abordera bientôt le cap de la quarantaine. Enveloppé dans une écharpe de laine pour se protéger du froid de Jérusalem, Nijnik est un géant qui ressemble davantage à un bûcheron qu'au guide des sites sacrés de Jérusalem qu'il est.

Au cours de nos 30 minutes de conversation, Nijnik descend quatre verres de whisky Jameson sans ciller, comme pour illustrer le stéréotype du Russe gros buveur. "[Les rapatriés] sont immunisés contre la démocratie libérale... Nous avons entendu tous les contes de fée et les berceuses des gauchistes, et on ne peut pas nous acheter avec ça. Peut-être ceux d'ici, mais pas nous. Ne vous y trompez pas," précise-t-il, "je ne suis pas opposé à la démocratie, juste au genre de démocratie que nous avons en Israël. La vie est trop dure ici. La vie, Dieu, la mort et la guerre sont toujours à nos côtés."

Nijnik s'enorgueillit du succès d'Israël Beitenou parmi les électeurs grand public. Il me dit que les temps changent pour les Russes - leur culture et leurs opinions politiques sont de plus en plus acceptées par le courant dominant. "Les Russes ont cessé d'être en périphérie ici. Notre violon a rejoint la symphonie et a commencé à jouer. Maintenant, nous faisons partie de l'orchestre israélien, car les Russes n'ont pas été les seuls à voter pour Lieberman."

Malgré les efforts des rapatriés russes pour me convaincre qu'ils sont acceptés ici, en privé, les sabras tiennent un tout autre langage. Pour eux, les Russes restent des étrangers. Jeunes et vieux se font amers lorsqu'ils évoquent l'émergence de Lieberman.
J'ai rencontré Danny dans un bus de Jérusalem. Son opinion fait écho à ce que m'ont confié de nombreux autres juifs nés en Israël. "Les Russes ? Lieberman ? C'est une gêne. Ils viennent ici, ils mangent du porc, la plupart d'entre eux ne sont même pas juifs !" s'exclame-t-il. "Et maintenant qu'ils l'ont élu, ils vont ruiner notre pays."

Les immigrants russes les plus âgés ne sont pas les seuls à se sentir étrangers en Israël. Yana, 21 ans, est arrivée de Russie à Beer-Sheva à l'âge de 7 ans. Il y a 4 ans, en s'installant à Tel Aviv, elle a changé son nom en Lee. "Je ne voulais pas que les gens sachent que j'étais russe" m'a-t-elle expliqué. "J'étais fatiguée d'être la cible de moqueries et de me faire traiter de prostituée. Je pensais que la vie serait plus facile." Lee n'a pas "l'air" russe - elle ressemble à toutes les autres belles filles aux yeux noisette et aux abondants cheveux châtain qui sillonnent les rues de la ville. Habillée à la dernière mode, elle attirait des œillades admiratives des autres tables dans le café où nous nous sommes rencontrées. "Mais je suis russe, qu'importent mes efforts, ici je suis russe." Soupir. "Je suppose que les choses changent."

Il y a deux ans, j'ai rencontré Sveta au Nicaragua. Elle voyageait le sac au dos après son service militaire, rite de passage obligé en Israël. Sveta a "l'air russe," avec ses longs cheveux blonds et ses yeux bleu clair. Elle a quitté Odessa à 13 ans et se considère israélienne.

Alors que nous papotions en russe dans un bar de Jérusalem, j'ai jeté un regard autour de moi pour voir si les gens nous regardaient. J'ai détecté un petit air de dégoût de la part de la table voisine. N'était-ce que de la paranoïa ? Quand on a fait son service militaire, que l'on parle hébreu couramment, que l'on vit et travaille ici, comment se sent-on lorsque l'étiquette "russe" vous colle à la peau ? "Ca ne te dérange pas ?" ai-je demandé à Sveta.
"Bien sûr que si" m'a-t-elle répondu en tirant fort sur sa cigarette. "Mais c'est la réalité. La seule chose que je puisse faire est leur prouver qu'ils ont tort. Je dois juste leur montrer que les Russes ne correspondent pas aux stéréotypes." Mais avec des parents et des amis qui votent pour Lieberman, en affirmant leur existence politique au prix de la résurrection des vieux clichés, je me demande si elle le pourra.

Sarah A. Topol

Traduit par Bérengère Viennot

Sarah Topol
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