Tissons des liens avec la Guadeloupe

Nicolas Vanbremeersch, mis à jour le 23.02.2009 à 16 h 30

Y-a-t-il des blogueurs qui parlent à la métropole?

Manifestation en mémoire du syndicaliste tué à Pointe-à-Pître le 18 février / REUTERS

Manifestation en mémoire du syndicaliste tué à Pointe-à-Pître le 18 février / REUTERS

Comme tout les métropolitains, je suis ce qui se passe en Guadeloupe avec un mélange d'incompréhensions, de craintes, de douleurs face à une situation qui semble pleine de nœuds extrêmement difficiles à dénouer, surtout en période de crise économique majeure. Comme de nombreux événements, je suis devenu, comme nombre de mes concitoyens, un connaisseur du sujet, apte à en discuter dans mes diners et autour d'un café. Mais cet événement est différent, de nombreux autres, dans la manière dont j'accède à l'information. Je suis spectateur, pleinement, quasiment incapable d'imaginer une solution, ou d'influer sur celle qui peut éventuellement sortir. Spectateur total, commentateur difficile. Pourquoi?

Mon opinion sur l'actualité, je la forge souvent au contact d'amis, de pairs, largement via leur expression en ligne. C'est par le réseau, plus ou moins lâche, de blogueurs, commentateurs, amis divers, qui s'expriment en ligne, que j'accède à des analyses, à des jugements, à des témoignages. Il est peu d'événements nationaux dont je puisse dire qu'un contenu posté en ligne par un acteur du sujet ne soit pas entré dans mon scope, naturellement, par le biais de liens qui sont venus à moi. Une grève? Je connais un participant, ou une analyse me vient par un pair. Une famine? La parole d'un blogueur local m'est relayée. Une manifestation? Un participant, sur twitter, en rend compte en direct.

J'ai ainsi un réseau d'informations qui, dans son premier cercle, compte peu ou prou un millier de personnes, en mélangeant les flux qui sont enregistrés dans mon navigateur, mes followers sur twitter. Chacun est lui-même un nœud de réseau qui donne accès à quelques centaines de personnes chacun. Ce réseau m'apporte une proximité, mondiale, par un langage commun avec beaucoup de personnes à travers le monde. Je me sens proche du réfugié du Darfour parce que quelques blogueurs locaux, américains, européens, partagent avec moi cette préoccupation, parce que nous partageons ensemble nouvelles et avis. Cela vaut aussi pour la Chine, le Limousin ou la région d'Orléans: j'y fréquente des pairs.

Ce réseau, pour ce qui se passe en Guadeloupe, ne m'a pas apporté beaucoup de nouvelles, de commentaires personnels, d'expertises particulières. Ce qui se passe en Guadeloupe, je le vis quasi uniquement par la médiation des journaux télévisés, des tribunes qui se succèdent dans la presse, des émissions radio. Tout se passe par la médiation du journaliste. C'est un fait relativement nouveau, finalement, qui tient peut être à la construction assez logique des réseaux sociaux. Sans vouloir généraliser mon cas avec d'autres (j'aimerais avoir vos avis), j'ai l'impression que, si l'on devait dessiner une carte des réseaux sociaux des français et des DOM, en ligne, on verrait qu'il existe une fracture forte. Les milliers de kilomètres qui nous séparent ne sont pas effacés par le web: mes amis ont peu d'amis aux Antilles.

Barrière océanique

C'est là que le journaliste est important: quand l'information se fait dans des zones isolées, où les réseaux de producteurs d'informations n'ont pas les moyens du dialogue global. Les journalistes n'ont pas ce monopole, bien évidemment : des initiatives, visant à faciliter cette connexion de pair à pair entre citoyens, sont menées un peu partout (comme Global Voices, par exemple). Ce qui est embêtant, dans le cas de la Guadeloupe, c'est que les Antilles, c'est la France. Où sont les vidéos qui ont circulé sur Dailymotion? Où sont les blogueurs locaux, qui auraient pu émerger à l'occasion de cette crise? Où sont les webactivistes, en somme, pour faire leur boulot de connexion? Oh, bien sûr, il y en a, des blogs. Je les ai cherchés, j'en ai trouvé quelques-uns d'intéressants. Il y a le chien créole, qui a pas mal circulé grâce aux réseaux d'extrême gauche — mais on ne peut pas y discuter, il y a ciscoshow, blog local sympathique (on y a vu cette vidéo sur ce qu'est de faire le plein d'essence en pleine grêve, mais 400 vues au compteur, ce n'est pas grand chose); le LKP tient un flux de nouvelles qu'il appelle un blog... Libération a lancé son blog, donnant la parole à un acteur local (mais c'est bien de la délégation de parole par des journalistes). Agnès Maillard, sur le monolecte, parle des Antilles, en citant France Ô.

Je me demande où sont les ponts naturels, entre citoyens, directement. Les leaders politiques locaux comme les activistes se tournent essentiellement vers la population des Antilles. Les ministres et députés n'ont pas grand chose à faire de cette circonscription lointaine, déléguant volontiers au ministre de l'outre-mer la gestion de ce truc qui semble embêter tout le monde. A regarder ce drôle de paysage national, où l'océan reste une barrière, je me dis que l'urgence, sans doute, c'est aussi de recréer du lien, directement entre citoyens, par delà l'Atlantique. La continuité territoriale ne passe sans doute pas que par des subventions, des fonctionnaires et des aides: elle doit faire exister le sentiment d'un avenir — et déjà d'un quotidien — commun.

PS: pour ceux qui le souhaitent, je peux aussi donner l'adresse d'un billet de blog croustillant d'un ami, Antillais déplacé en métropole, mais je ne voudrais pas y verser les hordes sauvages des visiteurs de slate. C'est un salon privé, en catimini, où l'on met les patins pour entrer. Ce sera sur demande motivée.

Nicolas Vanbremeersch

Image de Une: Manifestation en mémoire du syndicaliste tué à Pointe-à-Pître le 18 février / REUTERS

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