Culture

Tara dans tous ses états

Troy Patterson , mis à jour le 05.02.2009 à 17 h 04

Toni Collette incarne une quadra atteinte d'un sévère trouble dissociatif de la personnalité.


 

Dans The United States of Tara («Tara dans tous ses états»), Toni Collette interprète une mère de deux enfants, quadragénaire, atteinte d'un sévère trouble dissociatif de la personnalité, pathologie que l'on nommait autrefois trouble de la personnalité multiple, du temps où ses ambassadrices cinématographiques, Eve White et Sybil Dorsett, étaient abordées à l'écran avec une gravité à mille lieux de la légèreté et de l'humour noir que recèle cette série.

Tara a arrêté de prendre ses médicaments qui la rendaient trop cotonneuse, et a décidé de laisser aller et venir à leur guise ses "hôtes" - une femme, Alice ; un homme, Buck ; et une adolescente dévergondée surnommée T. Dans le dossier de presse, le consultant médical de la série note que la nature très excessive des personnalités de Tara indique que l'héroïne pourrait également souffrir d'un trouble bipolaire. T, pour ne prendre qu'elle, se montre en effet tellement lubrique qu'on la suspecte d'être l'incarnation de crises maniaques. L'adolescente semble en outre atteinte d'un trouble cognitif ravageur qui la pousse à s'exprimer comme la parodie d'un personnage de Diablo Cody. Ça se soigne, docteur ?

Le sarcasme pour oxygène

Oscar du meilleur scénario pour Juno, Cody - créatrice de Tara et, avec Steven Spielberg, l'une de ses productrices - a rejoint Aaron Sorkin, David Mamet et Quentin Tarantino dans le club des scénaristes pour qui les dialogues sont un travail d'orfèvre. Plus précoce que ses aînés, Cody s'est vite découvert un don naturel pour mettre les gens en boule, parce qu'elle est une femme de son temps, mais surtout parce que le sarcasme constitue son art, son objet d'étude et son oxygène.

La réplique typique de Diablo Cody se caractérise par une dissonance entre forme et diction : bien que relevant d'une construction recherchée, elle renferme une référence à la culture populaire (de préférence bien kitsch) ou une expression argotique teintée d'anachronisme, qui est lâchée de manière ostensiblement désinvolte. La réplique à la Cody se targue tant de son esprit qu'elle en devient presque hostile, laissant derrière elle comme la marque d'un soufflet.

Alors, en vrac : «Tu me donnes l'impression de vivre dans un mélo pour ménagère ménopausée»; «Ce type, c'est "massacre au gel capillaire"»; «Ça fait une heure que je fouille dans ton armoire, et pas moyen d'entrer dans Narnia»; «cot-cot» (synonyme de poulet grillé) ; «Sudoku» (insulte raciste) ; «Petit à petit, on devient moins petit» (comme dans la pub) ; ou - quand T explique comment Tara a découvert que sa fille avait pris la pilule du lendemain - «Elle se l'est jouée Les Experts avec cette touffe de poils pubiens que tu appelles un sac-à-dos.»

Dix minutes d'assaut verbal

Pour des raisons obscures, Cody a truffé le début des épisodes de ce genre de répliques. Essaye-t-elle de faire fuir le public ? Si le premier quart d'heure grinçant de Juno avait des accents de mise à l'épreuve, j'étais sorti du film avec la gorge serrée. Tara n'atteint pas encore la profondeur de sentiments de Juno - en tout cas, pas dans les quatre premiers épisodes. Mais si vous avez le courage de résister à l'assaut verbal des dix premières minutes, vous verrez poindre, au milieu cette avalanche de vannes, quelque sentiment humain identifiable.

Et là, rendons hommage à la distribution, qui inclut Rosemarie DeWitt (en sœur affligée et persiflante de Tara), John Corbett (en mari moderne idéal négligé par son épouse), et Nate Corddry et Tony Hale dans des rôles plus secondaires. Quant à Collette, elle jongle avec ses rôles avec une maîtrise hors du commun.

Dans la peau d'Alice, elle est une femme au foyer à l'ancienne, s'habillant comme Betty Draper, cuisinant comme Betty Crocker et vivant comme si elle n'avait jamais entendu parler de Betty Friedan, ce qui est visiblement le cas [s'habillant, cuisinant et vivant comme une femme modèle des années 1950]. Chaque personnalité habite une époque bien précise. Ainsi Buck pense-t-il avoir laissé sa virilité sur un champ de bataille vietnamien (ce qui pose la question de savoir ce que fait ce bonhomme quand il se repaît de sa collection de pornos, mais dès que l'on tente de saisir un tant soit peu de réalisme dans cette fiction, l'édifice s'écroule). Et T, qui vit avec son temps, ne demande qu'à faire voir du pays à sa langue, si possible au centre commercial.

Trauma et frivolité

La personnalité la plus insaisissable reste celle de Tara, ce qui est logique. Que ressent-on dans la tête d'une femme qui entre dans la cuisine les cheveux encore humides de la douche qu'elle a prise pour exorciser son dernier visiteur ? On ne le sait pas vraiment, et on ne veut pas vraiment le savoir. La sœur de Tara mentionne qu'elle a développé sa maladie après avoir été sexuellement agressée au pensionnat. Nous attendons de voir si les prochains épisodes traiteront ce traumatisme en conservant le ton frivole qu'a adopté jusqu'ici cette insolente réponse à Ma Sorcière bien-aimée, à Jinny de mes rêves et à toutes ces séries consacrées aux arcanes du bonheur domestique.

Troy Patterson

Cet article, traduit par Chloë Leleu, a été publié sur Slate.com le 15 janvier 2009.

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