Sciences / Société

Lucia de Berk, infirmière face à l'improbable

Temps de lecture : 12 min

[Épisode 6] Suspectée d'avoir multiplié les tentatives de meurtre contre des patient·es, elle était juste coupable d'avoir été là.

Le procès finit par tourner principalement autour de quelques chiffres. | r. nial bradshaw via Flickr 
Le procès finit par tourner principalement autour de quelques chiffres. | r. nial bradshaw via Flickr 

Quand Lucia de Berk a embrassé le métier d'infirmière, elle ne se doutait pas qu'elle finirait un jour devant les tribunaux, accusée d'avoir semé la mort alors qu'elle voulait au contraire la repousser le plus loin possible. L'erreur judiciaire dont elle a été victime tient aux mathématiques, mais pas seulement: le fait qu'elle ait produit un faux diplôme pour poursuivre sa carrière universitaire a forcément joué en sa défaveur.

Un autre élément fut utilisé comme élément à charge contre elle lors de son procès: à l'âge de 17 ans, Lucia de Berk s'est prostituée pendant quelques temps. Dans un monde qui ignore, méprise et maltraite les travailleuses du sexe, la société considère que c'est forcément mauvais signe.

C'est pendant l'été 2001 que les ennuis commencèrent pour l'infirmière néerlandaise. Elle exerçait alors à l'hôpital Juliana de La Haye, ville où elle avait obtenu son diplôme quelques années plus tôt. En juillet, une petite fille âgée de 6 mois avait été opérée du cœur à Juliana, où elle séjournait depuis sa naissance en raison d'un état de santé préoccupant. Une maladie touchait plusieurs de ses organes vitaux, n'épargnant ni le cerveau, ni les poumons, ni le système digestif.

À la fin du mois d'août, après un mois d'accalmie très relative, l'état de la petite Amber se dégrada de nouveau, lui valant d'être placée sous oxygène et de recevoir des quantités non négligeables de diurétiques. Début septembre, elle commença à être prise de diarrhées et de vomissements. Simple inflammation de l'intestin, diagnostiquèrent les médecins.

Placée sous monitoring par Lucia de Berk afin de surveiller sa respiration et sa fréquence cardiaque, Amber connut plusieurs chutes brutales de la fréquence respiratoire et du rythme cardiaque. L'une d'elles lui fut fatale, et le bébé mourut dans la nuit du 4 septembre, après plusieurs tentatives de réanimation infructueuses. Un avis de décès fut établi et signé par l'hôpital quelques heures plus tard.

Premiers soupçons

Dès le lendemain, Arda Derksen demanda un rendez-vous avec sa direction. Selon la cheffe pédiatre de l'hôpital Juliana, la présence de l'infirmière De Berk coïncidait avec un nombre anormalement élevé de séances de réanimation (cinq en deux ans), auxquelles il fallait ajouter cinq décès de patient·es. Statistiquement parlant, il semble que ce chiffre ait semblé inhabituellement élevé par rapport au score des autres infirmières et infirmiers du service.

Il n'en fallut guère plus pour que le décès de la petite Amber fasse l'objet d'une enquête approfondie. La mort fut qualifiée de «non naturelle», tout comme les cinq autres décès pointés du doigt, alors qu'ils vaient tous été classés comme naturels dans un premier temps. Paul Smits, le directeur général de l'hôpital, décida d'éplucher les dossiers liés à Lucia de Berk, afin d'établir si sa présence à l'hôpital était effectivement synonyme d'un plus grand nombre de morts ou de réanimations. Une brève enquête qui confirma apparemment les soupçons formulés.

Lucia de Berk. | Carole Edrich via Wikimedia

Après avoir contacté deux autres hôpitaux dans lesquels Lucia de Berk avait travaillé, il décida de monter un dossier et de déposer plainte contre l'infirmière pour treize meurtres et quatre tentatives de meurtres. Le dossier en question fut constitué en quelques jours à peine, Paul Smits souhaitant monter au créneau le plus vite possible. On imagine bien son double objectif. D'abord préserver la réputation de l'hôpital Juliana et de l'hôpital de la Croix-Rouge, l'autre établissement hospitalier qu'il dirigeait et où elle avait également travaillé. Ensuite pouvoir rapidement suspendre la suspecte afin d'éviter de nouvelles victimes.

Le contenu du dossier reste relativement opaque, d'autant que Paul Smits affirme ne pas l'avoir transmis à la police dans son intégralité. En fait, le directeur de Juliana avait surtout pris le temps —tout est relatif— de réaliser quelques calculs statistiques afin de déterminer si ses accusations contre Lucia de Berk seraient crédibles lors d'un dépôt de plainte. Il laissa aux autorités le soin de repartir de zéro, ou presque, et de s'adonner elles-mêmes à quelques calculs. Avec cette question centrale: les temps de présence de l'infirmière coïncidaient-ils réellement avec une augmentation significative des décès ou des réanimations?

Un dossier en lambeaux

Rapidement vilipendée par la presse, qui fit ses choux gras de cette affaire bien que peu d'éléments aient filtré, Lucia de Berk fut arrêtée en décembre 2001 et jugée plusieurs mois plus tard. Dès le début du procès, rien ne semblait tenir debout: parmi les morts qui lui étaient attribuées, deux étaient survenues en son absence, et au moins l'une d'elles concernait un·e patient·e pour qui le pronostic vital des médecins était plus qu'engagé. Par un tour de passe-passe, ces cas furent supprimés de la liste des crimes imputés à l'infirmière, et le procès continua à se dérouler comme s'ils n'avaient jamais fait partie d'aucun dossier.

La défense rappela rapidement que tous les décès figurant dans le dossier avaient, au moment où ils avaient été constatés, été classés dans la catégorie «mort naturelle». Aucun cas n'avait particulièrement éveillé l'attention des médecins ou des proches des défunt·es, et c'est uniquement le fait que Lucia de Berk soit présente lors de chacun de ces décès, tous relativement différents les uns des autres, qui a retenu l'attention de la justice.

Pas d'empoisonnement, pas de traces de coups: rien chez les victimes potentielles n'aurait pu faire penser qu'elles avaient été victimes d'un meurtre ou d'une tentative de meurtre. De même, rien dans le comportement de l'infirmière ne semblait réellement suspect. Au tribunal, les expert·es interrogé·es furent bien en peine d'expliquer pourquoi, à leur sens, Lucia de Berk était coupable.

Rien chez les victimes potentielles n'aurait pu faire penser qu'elles avaient été victimes d'un meurtre.

Reste que deux cas continuaient à susciter pas mal d'interrogations et de doutes. Une autopsie pratiquée sur la petite Amber avait montré que son corps contenait une quantité non négligeable de digoxine, un médicament pouvant être mortel en cas de surdosage. D'après la Cour suprême, bien qu'elle ait reçu de la digoxine lors des quatre premiers mois de son existence, Amber n'aurait plus dû en avoir la moindre trace au moment où elle est décédée. Lucia de Berk disposant de la clé de l'armoire dans laquelle était rangée la digoxine, et les appareil de monitoring d'Amber ayant été débranchés pendant vingt minutes durant l'heure et demie précédant sa mort, une partie de la cour semblait avoir l'intime conviction que l'infirmière y était pour quelque chose. Sans pour autant disposer de la moindre preuve.

Le deuxième cas concerne Achmad, petit garçon tombé dans le coma en janvier 2001 après une overdose d'hydrate de chloral... médicament qui lui avait été prescrit en grande quantité par la neurologue de l'hôpital Juliana. En février, devant être anesthésié pour passer des examens, Achmad reçut deux sédatifs différents de la part de médecins qui ignoraient qu'il prenait également de l'hydrate de chloral. Il mourut peu après, d'une mort jugée naturelle, fruit de sa maladie grave, du choc opératoire et de l'absorption excessive de médicaments. Mais Lucia de Berk, qui lui avait administré sa dernière dose d'hydrate de chloral, fut accusée (toujours sans preuve) de lui avoir fourni une quantité excessive de ce produit.

Tous les coups semblent permis

Parce que le dossier Lucia de Berk n'était pas suffisamment épais pour lui permettre d'obtenir la condamnation de l'infirmière, l'accusation décida de multiplier les attaques, interprétant certaines phrases de son journal intime de façon à la faire passer pour une psychopathe, ou fouillant dans son passé pour se saisir de quelques étapes de sa vie jugées peu compatibles avec la vie d'une infirmière respectable (dont son expérience de prostituée).

Le procès finit par tourner principalement autour de quelques chiffres, sans doute voisins de ceux réunis par Paul Smits avant son dépôt de plainte. Un tableau à double entrée fut présenté, qui se basait sur les neuf mois au cours desquels Lucia de Berk avait travaillé à l'hôpital Juliana. Ces neuf mois équivalent à 1.029 plages de travail, réparties en quatre catégories par l'accusation, selon deux critères: présence ou absence de Lucia de Berk, et présence ou absence d'un «incident suspect».

Les chiffres obtenus étaient les suivants. Sur les 142 plages de travail pendant lesquelles Lucia de Berk avait officié, on dénombrait 8 plages «avec incident suspect» (donc 134 sans). Sur les 887 plages de travail réalisées en l'absence de l'accusée... 887 s'étaient déroulées sans incident suspect. On comprend ce qui, sur le moment, a pu mettre la puce à l'oreille de Paul Smits: présente 13,8% du temps, Lucia de Berk était dans les parages dans 100% des incidents relatés. En tout cas d'après ces chiffres.

L'accusation décida de multiplier les attaques, interprétant certaines phrases de son journal intime de façon à la faire passer pour une psychopathe.

C'est à un professeur de droit et de psychologie, également titulaire d'une licence de mathématiques (ce qui semble insuffisant pour un tel procès), que fut confiée l'analyse de ces données. Le dénommé Henk Elffers procéda à un test de Fisher, afin de déterminer si les résultats décrits ci-dessus pouvaient relever du hasard. À chaque tableau à double entrée comportant deux lignes et deux colonnes, le test de Fisher permet d'attribuer un nombre p compris entre 0 et 1, qui indique la probabilité qu'un cas particulier se déroule naturellement. Par exemple, un p de 0,25 indique que la situation étudiée se déroulera naturellement dans 25% des cas (donc une fois sur quatre). Plus p est élevé, plus il est probable que la situation survienne de façon naturelle.

Au sujet de Lucia de Berk et des incidents suspects de l'hôpital Juliana, il aboutit à l'obtention d'une valeur p égale à environ 0,000000110572, soit environ 1 sur 9 millions. Autrement dit, pour une infirmière choisie au hasard, il n'y a qu'une chance sur 9 millions pour qu'autant d'incidents suspects se déroulent en sa présence. Un chiffre que Elffers multiplia par 27, comme le nombre d'infirmières travaillant à Juliana. Finalement, il obtint la conclusion suivante: à Juliana, il y avait environ une chance sur 350.000 pour qu'une des infirmières soit présente pendant autant d'incidents suspects. De quoi éveiller quelques soupçons, surtout en mettant ce chiffre en parallèle du suivant: aux Pays-Bas, il n'y a que 250.000 infirmières.

Henk Elffers procéda de la même façon pour les deux emplois précédemment occupés par Lucia de Berk, dans deux services différents de l'hôpital de la Croix-Rouge (l'autre hôpital dirigé par Paul Smits). Il obtint des valeurs de p respectivement égales à 1 sur 14 et 1 sur 73, ne permettant pas de conclure à une répartition anormale.

Multiplication malhonnête

C'est là qu'Elffers, même s'il s'en défendit ultérieurement, commit une erreur mathématique, à moins qu'il ne s'agisse d'une manœuvre purement malhonnête destinée à faire pencher en faveur de la culpabilité de Lucia de Berk. Celle-ci étant passée par trois postes successifs, il décida de multiplier les trois p correspondants pour obtenir ce qu'il considérait comme la valeur p ultime. Ce résultat était de 1 sur 342 millions, et ne permettait apparemment plus de douter: s'il y avait une chance sur 342 millions pour que la répartition des incidents soit le fruit du hasard, alors Lucia de Berk était très probablement coupable. C'est en tout cas comme ça que Ellfers, ainsi que la cour, interprétèrent les résultats.

«Ça ne peut pas être un hasard», dit en somme Elffers à la cour, sans oublier de préciser que Lucia de Berk pouvait très bien n'être qu'une infirmière totalement incompétente, ou encore la victime d'une terrible machination. L'accusée se chargea elle-même de rejeter ce genre d'hypothèses, expliquant qu'elle était totalement compétente et qu'elle n'imaginait pas une seconde que quelqu'un ait pu tout manigancer contre elle. Le 24 mars 2003, elle fut condamnée à la réclusion à perpétuité pour quatre meurtres et trois tentatives de meurtre.

Après qu'elle a fait appel, un deuxième procès eut lieu en juin 2004, et Lucia de Berk fut cette fois condamnée pour trois tentatives de meurtre et sept meurtres (trois des quatre pour lesquels elle avait été précédemment condamnée, et quatre nouveaux). Après un nouvel appel, la condamnation fut définitivement prononcée, et son annonce déclencha chez Lucia de Berk une attaque cérébrale, qui lui fit perdre la parole et une partie de sa mobilité.

Contre-enquête

Lucia de Berk ne doit son salut –là encore, tout est relatif– qu'au travail acharné de Metta de Noo, gériatre, et de son frère Ton Derksen, professeur de philosophie, lui-même époux d'Arda Derksen, la cheffe pédiatre à l'origine des premiers soupçons. Rongé·es par le doute depuis le début de l'affaire, la sœur et le frère décidèrent de mener leur propre enquête, établissant notamment la totale incompétence des avocat·es de l'infirmière et des expert·es appelé·es à la barre. Le résultat a donné un livre, dont on peut traduire le titre par Lucia de B., reconstitution d'une erreur judiciaire.

Écrit par Ton Derksen, l'ouvrage explique entre autres que Lucia de Berk n'aurait pas eu le temps d'empoisonner la petite Amber, et qu'une contre-expertise menée par un laboratoire renommé avait démontré que le taux de digoxine trouvé dans le corps du bébé était en fait parfaitement normal. De Noo et Derksen démontèrent également les arguments ststiatiques avancés par Henk Elffers, et notamment la multiplication des trois valeurs p correspondant aux trois tests de Fisher réalisés successivement.

Par exemple, le fait que Lucia de Berk ait travaillé dans trois services différents n'aurait pas dû entrer en ligne de compte. Multiplier des nombres compris entre 0 et 1, c'est obtenir un résultat lui aussi compris entre 0 et 1, mais encore plus petit que les précédents. De sorte que plus on multiplie ce genre de nombre entre eux, plus on obtient des résultats ridiculement petits. Allons plus loin: quitte à séparer les trois services, Elffers aurait aussi pu séparer les services du matin et ceux de l'après-midi, ou ceux des jours pairs et des jours impairs, ce qui lui aurait permis d'obtenir encore plus de nombres p intermédiaires... et d'aboutir à un p minuscule après les avoir tous multipliés entre eux. Tout cela de façon aussi peu rigoureuse que dans la méthode qu'il a choisi d'employer.

Pire, Ton Derksen finit par découvrir que les chiffres utilisés par Elffers étaient hautement contestables. On rappelle que dans tous les cas qui ont valu à Lucia de Berk d'être condamnée, les morts ont d'abord été considérées comme naturelles, et que ce n'est qu'une fois l'affaire lancée (et les rumeurs qui vont de pair) que les cas en question ont été requalifiés en tant qu'incidents suspects. On peut légitimement se demander si la nature des décès n'a pas été requalifiée en raison de la présence de Lucia de Berk sur les lieux, alors qu'il aurait fallu réexaminer chaque événement avec autant d'objectivité que possible, puis d'observer le nombre d'incidents suspects coïncidant avec la présence ou l'absence de l'infirmière.

La notion même d'«incident suspect» avait de quoi être remise en cause, puisque Ton Derksen découvrit que certains incidents n'avaient pas été pris en compte, et qu'ils avaient eu lieu en l'absence de Lucia de Berk... ce qui aurait permis d'obtenir des résultats nettement moins alarmants. Après de nouveaux calculs, le premier p (qui, rappelons-le, était censé valoir 1 sur 9.000.000) ne valait plus que 1 sur 1.230, résultat bien plus dérisoire que le précédent. Cela signifie qu'au cours de sa carrière, une infirmière sur 1.230 risque de se retrouver confrontée à pareille répartition d'incidents. Soit un peu plus de 200 rien qu'aux Pays-Bas...

Lucia de Berk fut finalement innocentée en 2010, une demande de révision du procès ayant été lancée en 2008. Aux Pays-bas, son histoire est connue de toutes et de tous, et un long-métrage lui a même été consacré en 2014 par la réalisatrice Paula van der Oest. Bien que relativement académique et réducteur, Lucia de B. se fraya un chemin jusqu'à la liste des neuf derniers films en lice pour l'Oscar du meilleur film étranger 2015.

On ne sait rien de la suite de l'existence, si ce n'est qu'elle se déroule dans l'ombre. On ne se relève pas, ou en tout cas pas complètement, de ce genre d'épisode. Lucia de Berk a beau avoir reçu un dédommagement financier de la part du ministère néerlandais de la justice, elle restera à jamais la victime d'une justice trop brouillonne et d'outils mathématiques utilisés sans rigueur.

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