Sciences / Société

Christopher Havens, «Breaking Bad» à l'envers

Temps de lecture : 6 min

[Épisode 5] Contrairement au héros télévisuel joué par Bryan Cranston, l'Américain est passé par la méthamphétamine et le meurtre avant de devenir un prodige des sciences.

«Moins d'un an après mon arrivée en prison, mon indiscipline m'a conduit à être placé en isolement. C'est là que ma vie a changé, car j'y ai découvert que j'adorais les maths», relate Christopher Havens. | Quinn Dombrowski via Flickr 
«Moins d'un an après mon arrivée en prison, mon indiscipline m'a conduit à être placé en isolement. C'est là que ma vie a changé, car j'y ai découvert que j'adorais les maths», relate Christopher Havens. | Quinn Dombrowski via Flickr 

C'est le genre de trajectoire à laquelle on ne croirait pas si elle faisait l'objet d'une adaptation cinématographique. Pourtant, l'histoire de Christopher Havens est bien réelle. Né au début des années 1980, cet Américain a d'abord vécu et fait vivre le pire, avant de trouver enfin sa voie et de tenter de devenir un homme meilleur... par le biais des mathématiques.

Peinant à trouver un sens à sa vie, le natif d'Olympia (capitale de l'État de Washington) a rapidement emprunté les chemins de l'illégalité, en participant dès les années 2000 à un vaste trafic de méthamphétamine. Également connue sous le nom de speed ou de crystal meth, cette drogue fut rendue célèbre dès 2008 via la série Breaking Bad, signée Vince Gilligan.

La série suivait Walter White (Bryan Cranston, le gentil papa de Malcolm), prof de chimie frustré et atteint d'un cancer, qui décidait de se lancer dans la production et le trafic de meth, afin de mettre sa famille à l'abri du besoin. Très populaire, la série mettait particulièrement en avant le mode de fabrication de cette drogue (personne n'a oublié les fameux cristaux bleus), mais aussi les dégâts irréversibles subis par celles et ceux qui se risquaient à la goûter.

Havens rejoint définitivement le côté obscur lorsque, en mars 2010, il tue Randen S. Robinson, l'un de ses complices, d'une balle dans la tête, après une énième dispute liée à la répartition des bénéfices et aux suites à donner à leur petite entreprise. Condamné à vingt-cinq ans de réclusion en 2011, le meurtrier purge actuellement sa peine dans le complexe pénitentiaire de Monroe, situé dans l'État de Washington.

La meth, puis les maths

Dans le cas de Christopher Havens, rien ne semble expliquer pourquoi c'est dans les mathématiques qu'il a tenté de trouver le salut. Aussi irrationnelle puisse-t-elle sembler à celles et ceux pour qui cette discipline évoque avant tout quelques traumatismes, cette attirance pour les maths a permis à Havens de vivre son emprisonnement autrement.

Les bibliothèques des prisons ne regorgeant pas d'ouvrages spécifiques sur les mathématiques, Chris Havens décide un beau jour d'envoyer lui-même quelques courriers afin de demander la documentation dont il avait besoin pour aller plus loin dans sa compréhension de la théorie des nombres, domaine qu'il affectionne tout particulièrement. En janvier 2013, il contacte notamment la prestigieuse université de Princeton, se disant intéressé par un abonnement à sa revue Annals of Mathematics:

«J'ai décidé d'utiliser ma peine pour m'améliorer. J'étudie le calcul et la théorie des nombres, et les nombres sont devenus ma mission. Pourriez-vous m'envoyer des informations à propos de votre revue mathématique? Christopher Havens, #349034.

PS: J'apprends sur le tas, et je reste souvent bloqué sur des problèmes pendant de longues périodes. Y a-t-il quelqu'un avec qui je pourrais correspondre, si je lui fournis des enveloppes déjà affranchies? Ici, il n'y a pas de profs qui peuvent m'aider, et je dépense souvent des centaines de dollars pour des livres dont je ne sais pas s'ils m'aideront. Merci.»

D'après Caroline Delbert, du site Popular Mechanics, la première partie de la demande est relativement courante, qu'elle concerne les maths ou n'importe quel autre domaine; et elle est tout à fait recevable, à condition que les expéditeurs et expéditrices respectent tout un tas de règles (couverture souple, pas de reliure spirale, jamais plus de trois ouvrages à la fois...).

Un trou comme tremplin

Plus tard, Havens racontera comment il en est arrivé là: «Moins d'un an après mon arrivée en prison, mon indiscipline m'a conduit à être placé en isolement. C'est là que ma vie a changé, car j'y ai découvert que j'adorais les maths. Je me suis mis à passer dix heures par jour à étudier...»

En sortant de sa cellule d'isolement, Christopher Havens demande à intégrer l'ITP (Programme de Transition Intensive), dispositif aidant les prisonnièr·es à reprendre leur existence par le bon bout. «Ce fut une période importante de mon existence.» C'est à l'issue de son année d'ITP que Havens finit par envoyer l'e-mail en question.

Le message finit par arriver jusqu'à Marta Cerruti, professeure et spécialiste en science des matériaux à l'université de McGill (Montréal), et Matthew Cargo, cadre de Mathematical Sciences Publishers, organisme à but non lucratif de publication de textes scientifiques. Le couple se tourne rapidement vers les parents de Marta Cerruti, dont la théorie des nombres constituait justement le champ professionnel principal.

Pour The Conversation, Marta Cerruti raconte que son père Umberto a d'abord fait passer un test à Christopher Havens, dans le but de savoir à qui il s'adressait. Cet ancien professeur de l'université de Turin envoie un problème de théorie des nombres au prisonnier, qui ne tard pas à lui répondre sous la forme d'une gigantesque feuille de 120 centimètres de long, sur laquelle figure une formule aussi longue que complexe. Une formule absolument correcte.

Stupéfait, Umberto Cerruti prend conscience que Chris Havens n'est pas un taulard comme un autre et qu'il présente d'incroyables prédispositions en tant que mathématicien. Il décide alors de le faire collaborer sur l'un des problèmes auquel il travaille. Ce problème porte sur les fractions continues, expressions de la forme suivante:

Les fractions continues peuvent présenter un nombre fini ou infini d'étages. On peut démontrer que tout nombre réel peut s'écrire sous cette forme, en précisant que a0 est un entier relatif, et que a1 et les suivants sont des entiers strictement positifs. Ces fractions continues peuvent être reliées à de nombreuses branches des mathématiques, à commencer par le célèbre algorithme d'Euclide, qui permet de déterminer le PGCD (plus grand commun diviseur) de deux nombres entiers.

Les fractions continues permettent d'obtenir ce qu'on peut estimer être les meilleures approximations de nombres réels par des nombres rationnels (les nombres qui peuvent s'écrire comme quotient de deux nombres entiers relatifs). Cela fonctionne également avec des nombres qui ne sont pas rationnels, comme par exemple le fameux nombre pi. On peut écrire que ce nombre vaut environ 3,14159265358979, avec autant de décimales que l'on souhaite. Mais grâce aux fractions continues, on peut aussi écrire des choses de ce genre, là aussi en utilisant autant d'étages que l'on veut (il y en a une infinité...).

Quand on aime les maths, on trouve ça joli. Quand on n'aime pas ça, on a probablement envie de s'enfuir loin, très loin. En réalité, l'intérêt des fractions continues est très loin de n'être qu'esthétique, puisqu'elles interviennent par exemple en cryptographie, ce qui peut à la fois toucher le domaine bancaire ou la transmission d'informations confidentielles.

Embûches

Les époux Cerruti se mirent à envoyer de nombreux ouvragres de mathématiques à Chris Havens, mais dans un premier temps, celui-ci n'a pas eu le droit de les réceptionner: selon l'administration pénitentiaire, ils ne provenaient pas d'un vendeur autorisé. Déterminé à obtenir un accès aux ouvrages, Havens décide de créer, avec l'accord des dirigeants de la prison, un club mathématique lui permettant de transmettre sa nouvelle passion à ses codétenus. Une initiative vue d'un très bon œil, qui finit par lui permettre d'obtenir l'autorisation pour utiliser les livres si convoités.

Les échanges entre Christopher Havens et Umberto Cerruti se font de plus en plus réguliers, et de plus en plus intenses: ce dernier réalise vite qu'en pensant faire une bonne action désintéressée, il a peut-être trouvé un partenaire inespéré pour approfondir encore ses recherches. Ils continuent à travailler à distance, avec l'aide de deux autres mathématiciens, Stefano Barbero et Nadir Murru. Tous durent s'armer de patience: disposant uniquement de feuilles et de stylos, Havens envoyait ses avancées par courrier postal aux trois autres, tous installés en Italie. Un travail de longue haleine, placé sous le signe de la passion, qui finit par aboutir à la publication, en janvier dernier, d'un article cosigné par Christopher Havens.

Paru dans la revue Research in Number Theory (Recherche en Théorie des Nombres), le travail mené par les quatre hommes ouvre vraisemblablement de nouvelles perspectives en théorie des nombres.

Utilisant les rares coups de téléphone autorisés pour s'entretenir par bribes avec Maria Cerruti, Chris Havens lui explique qu'il voit dans les mathématiques une façon de «payer sa dette à la société», ajoutant qu'il a bien conscience que cette dette, inestimable, ne pourrait jamais être totalement remboursée. «Cela pourra sembler stupide, conclut-il. Mais je passe tout mon temps en compagnie de l'âme de ma victime. Je lui dédie bon nombre de mes plus grandes réussites.» On est décidément très loin de Breaking Bad.

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