Sciences / Société

Deux bébés morts et des erreurs mathématiques: le long calvaire de Sally Clark

Temps de lecture : 11 min

[Épisode 1] Accusée d'avoir tué ses deux nourrissons en treize mois, la Britannique a notamment subi les conséquences d'un mauvais calcul de probabilités.

Roy Meadow, le pédiatre a qui l'on doit l'introduction du syndrome de Münchhausen par procuration, a convaincu la cour de la culpabilité de la mère endeuillée à coups de biais statistiques.  | t.kunikuni via Flickr
Roy Meadow, le pédiatre a qui l'on doit l'introduction du syndrome de Münchhausen par procuration, a convaincu la cour de la culpabilité de la mère endeuillée à coups de biais statistiques.  | t.kunikuni via Flickr

Pour peu qu'il soit utilisé par des personnes qui ne le maîtrisent pas, même le plus prodigieux des outils peut se muer en arme. C'est aussi le cas des mathématiques, qui, au lieu d'aider Sally Clark à s'en tirer, lui ont maintenu la tête sous l'eau en lui laissant peu de chances de s'en sortir.

Née Sally Lockyer en 1964, la juriste britannique épouse en 1990 l'un de ses congénères, Steve Clark. Après avoir vécu quelques années à Londres, le couple déménage à Manchester pour des raisons professionnelles. Le 26 septembre 1996, Sally Clark donne naissance à leur premier fils, Christopher, bébé d'apparence robuste, aux nuits tranquilles et aux pleurs relativement rares.

Le premier drame de la vie de Sally et Steve Clark survient le 13 décembre de la même année. C'est elle qui trouve le petit Christopher dans son lit, inanimé, le visage grisâtre. C'est elle aussi qui appelle une ambulance. Trop tard: une dizaine de semaines après sa venue au monde, Christopher Clark meurt. L'autopsie indique que ses poumons présentaient une infection.

Ensuite, les choses vont très vite: Sally Clark tombe en dépression, rencontre des problèmes d'alcool, mais ne tarde pas à remonter la pente, l'annonce de sa nouvelle grossesse n'y étant peut-être pas pour rien. On ne remplace pas un bébé par un autre, mais l'idée de pouvoir toucher de nouveau le bonheur du doigt a forcément quelque chose d'attirant.

Série noire

C'est ainsi que le 29 novembre 1997, Harry Clark vient au monde. Ce bébé très en forme est tout de suite surveillé de près dans le cadre du programme CONI («Care of Next Infants»), qui offre aux parents endeuillés un suivi rigoureux de la naissance de leur nouveau bébé. Au programme: gestes de premiers secours, dispositif médical permettant d'alerter immédiatement les services hospitaliers en cas de chute des constantes de l'enfant...

Après quelques alertes dues, c'était en tout cas l'hypothèse de l'époque, à un matériel défaillant, Harry connaît la même fin que son frère Christopher: le 26 janvier 1998, il perd connaissance avant de décéder, n'ayant pu être ranimé par les secours. Quelques heures plus tôt, Harry, huit semaines, avait reçu l'un des vaccins imposés par le système de santé britannique.

En treize mois, Sally et Steve Clark ont successivement perdu leurs deux bébés. Ces deux tragédies consécutives ont fait naître le doute.

Là encore, il est procédé à une autopsie, laquelle révéle une hémorragie rétinienne chez Harry, souvent constatée dans les cas de morts par étouffement. En examinant le corps du bébé, le médecin légiste affirme également sentir une côte cassée, impossible à dater et invisible sur les radiographies effectuées.

En treize mois, Sally et Steve Clark ont perdu leurs deux bébés successivement. Ces deux tragédies consécutives n'ont pas fait qu'émouvoir: elles ont également fait naître le doute. Car quelle était la probabilité pour qu'un couple vivant dans de bonnes conditions sanitaires et matérielles vive le même drame deux fois de suite? C'est justement la clé de ce qui va suivre.

Le père vite innocenté

Une enquête plus approfondie est alors initiée. Il allait falloir faire la lumière sur cette affaire: le couple Clark était-il coupable d'un double meurtre perpétré sur deux bébés âgés respectivement de 10 et 8 semaines? Assez vite, Steve Clark est mis totalement hors de cause. C'est sur Sally Clark que se tournent tous les projecteurs. Parce que, comme la majorité des mères, elle s'était principalement consacrée à Christopher puis à Harry pendant que son époux reprenait le travail, Sally Clark était la mieux placée pour les avoir tués l'un après l'autre.

Vers la date d'ouverture du procès, Sally Clark donne naissance à un troisième fils, qui est immédiatement placé dans une famille d'accueil. Une précaution compréhensible mais absolument terrible. Comment survivre à ça, si on est innocente? Subir deux deuils atroces puis devoir vivre loin d'un troisième enfant qu'on voudrait aimer de tout son cœur, et dont on doit certainement craindre à tout moment qu'il ne succombe comme ses deux aînés, on ne peut souhaiter cela à personne.

La défense de Sally Clark s'avère solide, contredisant de façon convaincante certaines constatations réalisées par des expert·es manquant de discernement ou d'objectivité. Au cœur du débat, il y a le fait que rien ne pouvait réellement prouver que Christopher et Harry étaient morts d'avoir été trop secoués ou parce qu'on avait tenté de les étouffer. À la barre, il est régulièrement expliqué que Sally Clark était une bonne mère, attentionnée et dévouée.

La daronne de Münchhausen

Le procès fut difficile, évidemment, l'accusation ne reculant devant rien pour tenter de faire passer Sally Clark pour un monstre absolu. Mais tout cela n'était rien jusqu'à l'entrée en scène de Roy Meadow. Ce pédiatre britannique n'est pas n'importe qui, comme on aime à le dire: c'est à lui que l'on doit l'introduction du syndrome de Münchhausen par procuration (SMPP), dans un article publié par la revue médicale The Lancet en 1977.

Cette appellation correspond aux situations dans lesquelles un·e adulte exagère ou provoque volontairement les problèmes de santé d'un être dont elle ou il a la charge (généralement un enfant) afin d'attirer compassion et attention sur sa propre personne. On doit à Roy Meadow cette phrase lisible dans son ouvrage ABC of Child Abuse: «Une mort subite d'enfant est une tragédie, deux morts c'est suspect et trois c'est un meurtre, jusqu'à preuve du contraire.»

C'est à son expertise que la cour a recours pour tenter de déterminer si, oui ou non, Sally Clark est une meurtrière. À plusieurs reprises, Roy Meadow avait déjà contribué à prouver que des mères, ou des infirmières, avaient volontairement donné la mort à des enfants dans le cadre d'un syndrome de Münchhausen par procuration.

Pour Roy Meadow, le syndrome de Münchhausen par procuration est la clé d'un grand nombre de morts chez les jeunes enfants.

Loin d'être infaillible, le diagnostic lié au SMPP engendra quelques erreurs terribles, comme sur l'affaire Phillip Patrick, un bébé qui fut retiré à la garde de sa mère à la suite d'une détection supposée de Münchhausen par procuration, et qui mourut peu après, loin de sa famille, parce que les problèmes gastro-entérologiques soulevés par sa mère étaient bien réels. Dans le courant des années 1990, plusieurs articles appelèrent à ne pas abuser du recours à ce syndrome, souvent diagnostiqué de façon excessive.

Mais pour Roy Meadow, le SMPP est au contraire la clé d'un grand nombre de morts chez les jeunes enfants. Persuadé que le syndrome se cachait derrière une quantité insoupçonnée de décès attribués par erreur à la mort subite du nourrisson, Meadow se fit connaître pour des propos et des comportements de plus en plus radicaux. Gravissant les échelons (il devint notamment le président de l'Association britannique de pédiatrie en 1994, avant d'être anobli en 1997), le pédiatre gagna ses galons d'expert absolu. Il témoigna dans plusieurs centaines de procès qui aboutirent à la condamnation de l'accusée.

L'expert qui séchait les maths

Roy Meadow arrive au procès Sally Clark avec, en bandoulière, ses statistiques savamment choisies. Il explique notamment que la probabilité que la mort subite du nourrisson s'abatte sur une famille comme les Clark, c'est-à-dire britannique, stable, avec des revenus confortable et un état de santé globalement satisfaisant, est d'environ 1 sur 8.543. Et, utilisant la formule des probabilités indépendantes, il en déduit aussi sec que la probabilité que deux décès de ce type surviennent dans la même famille est d'environ 1 sur 73 millions.

Pour obtenir ce résultat, il suffit d'élever la fraction 1/8.543 au carré, ce qui donne très exactement 1/72.982.849. Ou encore 0,0000014%. Un résultat qui scandalise le camp de Sally Clark: avancer un tel chiffre revient à affirmer qu'en Angleterre, il n'y aurait qu'un cas de mort subite du nourrisson tous les cent ans. Or, rien qu'au sein du programme CONI, on a pu constater que sur 5.000 familles où avait eu lieu une première mort subite du nourrisson, 8 ont subi un deuxième décès du même type. En Angleterre, il existe même des familles ayant vécu trois drames de ce genre, qui ont écrit aux Clark pour les soutenir. Or, selon les calculs de Roy Meadow, la probabilité que cela se produise n'est que de 1 sur 623 milliards environ.

Meadow conteste la méthode de collecte utilisée dans le cadre du programme CONI, préférant vanter les mérites d'un autre rapport, le CESDI SUDI (ces quatre dernières lettres signifiant «sudden unexpected death in infancy», traduit en français par «mort subite du nourrisson»). Plusieurs chiffres importants sont soulevés par cette étude: on y apprend notamment que la probabilité qu'une famille choisie au hasard (donc ne correspondant pas forcément au profil des Clark) connaisse la mort subite d'un nourrison est de 1 sur 1.300 environ. Utiliser cette statistique plutôt que la précédente fait tomber la probabilité d'une double mort subite du nourrisson à 1 sur 1,7 million environ, soit un cas tous les deux ans... Soudain, il semblait bien moins probable que Sally Clark ait tué ses deux premiers fils.

Question d'indépendance

L'erreur commise par Meadow vient d'ailleurs. Le rapport CESDI SUDI mettait en lumière trois facteurs majeurs pouvant faire augmenter les risques de mort subite du nourrisson dans une famille: un parent au chômage, une mère âgée de moins de 26 ans et la présence d'une personne fumeuse dans la famille. Le même rapport indique que d'autres facteurs encore non identifiés, et peut-être génétiques, existent probablement. Cela signifie que non, la mort subite du nourrisson ne frappe pas au hasard. Et que non, le décès de Christopher et celui de Harry ne sont sans doute pas indépendants.

Multiplier 1/8.543 par 1/8.543 avait donc tout d'une grossière erreur mathématique. Premièrement, il y avait peut-être des prédispositions dans la famille Clark pour que Christopher succombe quelques semaines après sa naissance. Deuxièmement, le décès du petit Christopher a fait augmenter la probabilité qu'il y ait chez les Clark un terreau propice à la mort subite du nourrisson. Par conséquent, le risque que Harry meure à son tour était plus élevé.

En mathématiques, c'est ce que l'on nomme les probabilités conditionnelles. En France, elles sont enseignées en fin de lycée. Si l'événement E1 désigne le fait que l'aîné·e de la famille soit emporté·e par la mort subite du nourrisson, et si E2 désigne l'événement dans lequel c'est la deuxième enfant qui succombe, alors la formule est la suivante :

P(E1 ⋂ E2)=P(E1) x PE1(E2)

Autrement dit, la probabilité que Christopher et Harry meurent tous les deux de façon naturelle est égale au produit de la probabilité de la mort de Christopher et de la probabilité que Harry meure sachant que Christopher est mort.

Malgré les vociférations de Sally Clark et de ses avocats, le chiffre avancé par Roy Meadow est pourtant retenu par la cour, qui considére que la probabilité de perdre deux très jeunes enfants de mort naturelle était bien d'environ 1 sur 73 millions. Mais l'interprétation de ce chiffre erroné ne fit que plonger Sally Clark dans un marasme toujours plus inextricable.

Mauvaise interprétation

Lorsqu'on n'a pas toutes les cartes mathématiques en main, on raisonne de la façon suivante: s'il y a une chance sur 73 millions pour que ce soit le hasard, cela signifie qu'il y a une chance sur 73 millions pour que Sally Clark soit innocente... donc elle est forcément coupable. Mais ce raisonnement est faux.

Imaginons une tombola dans laquelle il y aurait 73 millions de tickets et un seul lot à gagner. Imaginons que Madame X gagne le gros lot. Raisonner comme dans le paragraphe précédent, c'est se dire la chose suivante: puisqu'il n'y avait qu'une chance sur 73 millions pour que le hasard la désigne, c'est donc qu'il n'y a qu'une chance sur 73 millions pour qu'elle n'ait pas triché. Donc elle a triché. Avec un raisonnement pareil, on peut abandonner tous les tirages au sort et toutes les loteries du monde, puisque 100% des gagnant·es seront considéré·es comme ayant triché.

En outre, jamais le tribunal n'a envisagé que la cause des décès de Christopher et Harry puisse n'être ni la mort subite du nourrisson, ni l'infanticide. Or il est plus qu'envisageable que leur mort s'explique autrement, et que les médecins ne soient juste pas parvenus à identifier clairement cette cause.

Difficile de blâmer le jury, à qui on a longuement martelé qu'il y avait une chance sur 73 millions pour que Sally Clark soit innocente: en novembre 1999, elle est reconnue coupable et condamnée à la prison à vie, sans possibilité de remise de peine puisqu'elle n'a pas reconnu avoir causé la mort de ses deux fils. Cette condamnation est confirmée en appel en janvier 2000. Quant au recours déposé par Steve Clark devant la Cour européenne des droits de l'homme, il est lui aussi rejeté.

Sally Clark meurt le 16 mars 2007 d'une intoxication alcoolique aiguë, tuée par les erreurs mathématiques, l'incompétence et le zèle mal placé.

Détestée par tout le pays, vertement accueillie par ses codétenues en raison de la nature du double crime qui lui avait été attribué, Sally Clark est finalement libérée en 2003, un deuxième appel ayant permis de prouver qu'Alan Williams, le médecin légiste qui avait successivement examiné Christopher et Harry, avait gardé pour lui un rapport établissant que Harry souffrait d'une grave infection bactérienne qui aurait même pu entraîner une méningite. Un tel élément aurait pu faire voler en éclats les statistiques de Roy Meadow et la tenue même du procès.

La Royal Statistical Society s'en étant elle-même mêlée pour expliquer notamment à quel point les calculs de Meadow ne tenaient pas debout, tous les cas de condamnation pour infanticides furent réexaminés, et d'autres mères furent finalement innocentées après avoir passé plusieurs années en prison. Parmi elles, Angela Cannings, mère de trois enfants décédés prématurément, et qui fut condamnée alors que les cas de mort subite du nourrisson étaient fréquentes dans sa famille.

Roy Meadow n'est guère inquiété. Il est temporairement exclu de l'Ordre des médecins en 2005, puis prend sa retraite au moment où il allait être réintégré. Peu avant son départ, il avait profité d'un discours afin de présenter de vagues excuses pour avoir apporté une «preuve fallacieuse» de la culpabilité de Sally Clark. En revanche, cette dernière ne reçut jamais le moindre mot d'excuses, pas plus qu'Angela Cannings ou les autres mères (Donna Anthony, Trupti Patel...) condamnées abusivement.

Le mal était évidemment fait. Personne ne se remet d'avoir perdu deux enfants, d'avoir été désignée comme leur meurtrière et d'être devenue en prime la souffre-douleur des autres prisonnières. «Elle n'ira plus jamais bien», prévient Steve Clark lorsqu'elle est libérée. La suite lui donne raison: touchée par d'importants problèmes psychatriques dus au traumatisme subi, elle retombe lourdement dans l'alcool et meurt le 16 mars 2007 d'une intoxication alcoolique aiguë. Tuée par les erreurs mathématiques, l'incompétence et le zèle mal placé.

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