Société / Monde

Comment le conflit ukrainien est devenu le laboratoire du terrorisme d'extrême droite

Temps de lecture : 10 min

[Épisode 4] Depuis 2014, des milliers de suprémacistes blancs étrangers utilisent ce combat comme un prélude à la guerre globale pour la défense de la «race blanche».

Des recrues du régiment ukrainien Azov, composé de miliciens d'extrême droite, à Kiev le 13 juin 2015 avant leur départ pour aller se battre à l'est de l'Ukraine. | Genya Savilov / AFP
Des recrues du régiment ukrainien Azov, composé de miliciens d'extrême droite, à Kiev le 13 juin 2015 avant leur départ pour aller se battre à l'est de l'Ukraine. | Genya Savilov / AFP

Un nouveau nuage brun s'est élevé au-dessus de l'Europe. Depuis le mois d'avril 2014, un violent conflit oppose les séparatistes pro-russes de la région minière du Donbass, à l'est de l'Ukraine, aux loyalistes du gouvernement central de Kiev. En février 2014, le mouvement pro-européen EuroMaïdan chasse du pouvoir le président ukrainien pro-russe Viktor Ianoukovytch. Ce qui exacerbe les velléités séparatistes des Ukrainien·nes russophones –dont beaucoup se considèrent plus Russes qu'Ukrainien·nes– en Crimée et dans la région du Donbass, où elles et ils sont majoritaires. En mars 2014, la Russie annexe la Crimée après un référendum très contesté. En avril 2014, une insurrection armée dans le Donbass, soutenue par Moscou, conduit à la proclamation de deux républiques séparatistes, Donetsk et Lougansk. C'est le début de la guerre du Donbass.

Depuis les guerres de Yougoslavie (1991-2001), aucun conflit armé d'une telle intensité n'avait secoué l'Europe.

Après la Seconde Guerre mondiale, les militant·es d'extrême droite radicale ont cherché des conflits où s'engager militairement pour une cause qui leur semblait juste. Ainsi des volontaires, principalement en provenance de France, sont parti·es se battre au Liban dans les années 1970 aux côtés des phalangistes chrétien·nes de Bachir Gemayel, dans les rudes combats de rues qui ont ravagé Beyrouth. On retrouve ces mêmes volontaires en Birmanie, auprès de la minorité Karen en rébellion contre le gouvernement, ou en Angola dans les rangs de l'UNITA, qui combat le régime marxiste soutenu par Cuba dans la décennie suivante.

Des combattants de l'UNITA au camp d'entraînement de Capolo le 28 janvier 1976. | STF / AFP

Les guerres de Yougoslavie donneront également l'occasion aux va-t-en guerre de l'extrême droite radicale de faire le coup de feu, notamment dans les rangs des forces croates.

Faute de conflit d'envergure où combattre depuis la fin des conflits balkaniques, nombres de personnes qui étaient passées du côté du militantisme radical avaient choisi de s'engager dans leurs armées nationales mais aussi dans le milieu du mercenariat, où elles sont légion.

Le creuset ukrainien

Le déclenchement du conflit ukrainien a permis à toute une frange de l'extrême droite radicale d'assouvir ses fantasmes de guerre dans un conflit de haute intensité, qui a déjà fait plusieurs milliers de morts et qui n'est toujours pas résolu. Tous viennent se battre au nom de leur idéologie xénophobe et racialiste, même si l'on retrouve ces radicaux d'extrême droite aussi bien dans le camp loyaliste que chez les séparatistes.

Chacune des parties du conflit cherche à attirer l'attention médiatique autour de cette guerre qui se déroule aux confins de l'Europe. Pour les loyalistes, il s'agit de faire vivre leur combat auprès des puissances occidentales tandis que la Russie, qui soutient les séparatistes, cherche à rétablir sa position de premier plan sur la scène internationale et à rappeler son pouvoir de nuisance. Pour les acteurs suprémacistes blancs du conflit ukrainien, quelle que soit leur allégeance, l'objectif est d'attirer le plus de personnes possibles au combat dans cette guerre présentée comme un prélude à un conflit racial global. Un thème fédérateur, qui, comme d'autres conflits auparavant, pourrait servir de terreau voire de mythe fondateur à toute une génération de militant·es d'extrême droite et faire émerger une nouvelle mouvance violente, racialiste et transnationale.

Dans les rangs des loyalistes, plusieurs unités de miliciens se sont constituées en enrôlant massivement des membres d'organisations et des hooligans d'extrême droite qui avaient fait le coup de poing dans les manifestations d'EuroMaïdan, qui ont conduit au renversement du président pro-russe Viktor Ianoukovytch. Le régiment Azov est la plus connue de ces anciennes milices.

Alors que l'unité n'était encore qu'un bataillon de volontaires, elle s'est illustrée lors des combats pour reprendre le port stratégique de Marioupol aux mains des séparatistes en avril 2014. Le groupe ne cache alors pas ses convictions néonazies, en témoignent le Soleil noir et la Wolfsangel –«crochets du loup», ancien insigne héraldique germanique que se sont appropriés les nazis et symbole du parti d'extrême droite Svoboda avant 2003– qu'elle arborait sur son ancien blason.

L'ancien blason du bataillon Azov utilisant le symbole nazi du Soleil noir. |
MrPenguin20 via Wikimedia

Un reportage de la télévision norvégienne auprès des combattants d'Azov avait permis de constater que certains d'entre eux arboraient sur leurs casques le symbole de la SS ou la croix gammée.

Des membres du régiment Azov paradent dans la ville de Marioupol à l'occasion du cinquième anniversaire de la libération de la ville le 15 juin 2019 avec un drapeau expurgé d'une partie de sa symbolique néonazie. | Evgeniya Maksymova / AFP

L'idéologie nazie promue par cette milice n'a pas empêché l'ancienne unité paramilitaire d'être intégrée à la garde nationale ukrainienne fin 2014, la rattachant ainsi directement au ministère de l'Intérieur, pour pallier les faiblesses d'une armée régulière en pleine déliquescence.

Le régiment Azov a depuis tenté de dédiaboliser son image à la fois en Ukraine et à l'étranger. Le nouveau blason de l'unité, plus neutre, a été expurgé de son Soleil noir. Ses dirigeants ont également tenté de rejoindre le jeu politique ukrainien en créant en 2016 le parti Corps national dont les membres sont quasi uniquement d'anciens combattants de l'unité. Le parti est dirigé par Andri Biletsky, par ailleurs commandant du régiment Azov.

Pôle d'attraction néo-nazi

Opposé à la fois à l'impérialisme russe et à l'influence de l'Union européenne, Corps national fait reposer son projet international autour de «l'Intermarium», un concept géopolitique porté dans l'entre-deux-guerres par l'autoritaire chef de l'État polonais (1918-1922) Józef Piłsudski d'union territoriale de la Baltique à la Mer noire avec pour modèle la République des Deux Nations, née de l'union de la Pologne et de la Lituanie au XVIe siècle.

L'avatar politique du régiment Azov y voit une union politique de la «vraie Europe», qui constituerait à la fois un bloc face à l'expansionnisme et l'agressivité de la Russie de Poutine à l'Est –volontiers qualifiée de «néo-bolchevisme»– mais aussi un rempart face aux valeurs honnies de l'Occident: le libéralisme, le multiculturalisme, la laïcité, le féminisme et la défense des droits des minorités. C'est en quelque sorte la Troisième voie tant recherchée par les nationalistes-révolutionnaires, par exemple le GUD et ses héritiers en France avec lequel des liens sont entretenus.

Le régiment Azov a accueilli un nombre conséquent de volontaires venus de l'étranger, principalement d'Europe (France, Allemagne, Grèce, Croatie, Suède…) mais aussi d'Amérique du Nord et du Sud, d'Australie et même de Russie. Si dans les premiers temps du conflit tous n'adhèrent pas à l'idéologie de l'unité, celle-ci a ensuite constitué un pôle d'attraction pour de nombreux militants suprémacistes blancs occidentaux, ouvertement nazis. Une milice d'extrême droite radicale, la Misanthropic Division (dont des membres ont déjà été condamnés pour des faits en lien avec le terrorisme), a même développé des réseaux dans les pays occidentaux pour favoriser l'arrivée en Ukraine de ces militants particulièrement radicaux.

«Mon engagement en Ukraine, c'est un peu comme un laboratoire du fascisme. Les conditions sont optimales.»
Joachim Furholm, vétéran norvégien de la guerre du Donbass

Sur place, ils ont acquis une expérience au combat qu'ils jugent cruciale pour l'avenir. Nombre de ceux qui ont rejoint les rangs d'Azov considèrent la guerre civile ukrainienne comme un terrain d'entraînement en vue de la guerre raciale qui viendrait pour la défense de l'Europe blanche. «On a là des individus qui sont des combattants endurcis, probablement plus radicalisés qu'au moment de leur départ. On a aussi désormais affaire à un réseau international de suprémacistes blancs violents qui peuvent facilement dialoguer entre eux via différentes plateformes puis revenir chez eux, diffuser leur propagande, organiser des entraînements ou passer au prochain combat», expliquait en juin 2019 à Vice Mollie Saltskog, analyste renseignement au sein du cabinet de conseil stratégique Soufan Group.

En témoigne l'interview dévoilée par le site d'investigation Bellingcat d'un vétéran norvégien, Joachim Furholm, par une radio suprémaciste, Radio Wehrwolf. L'homme se décrit lui-même comme «un révolutionnaire national-socialiste» et un «admirateur d'Anders Behring Breivik». Il est suspecté d'avoir tenté de favoriser le départ de volontaires suprémacistes blancs américains vers l'Ukraine pour rejoindre les rangs d'Azov, par l'entremise de son aile politique Corps national.

«Je me suis retrouvé à diriger un petit groupe de volontaires originaires de tout l'Occident pour engranger un peu d'expérience militaire et, espérons-le, être capable de renvoyer quelques-uns de ces gars chez eux pour qu'ils transmettent leurs compétences et leurs connaissances», a expliqué Furholm à l'auditoire de la radio suprémaciste au sujet de son engagement en Ukraine. «C'est un peu comme un laboratoire du fascisme. Les conditions sont optimales», avait-il poursuivi. Et de conclure: «Ils [le régiment Azov] ont réellement la ferme intention d'aider le reste de l'Europe à reprendre les terres qui lui appartiennent de droit.»

Les messages de propagande de ce type sont abondements relayés sur les réseaux sociaux: celui d'une «Reconquista européenne» qui partirait d'Ukraine, pour reprendre les termes employés par Olena Semenyaka, figure de Corps national et chargée de son développement à l'international. On trouve ainsi dans plusieurs langues européennes, et notamment en français, des chaînes Telegram qui glorifient les actions du régiment Azov, jusqu'aux crimes de guerre comme les décapitations de combattants séparatistes. Certaines d'entre elles, plus radicales que les autres, n'hésitent pas à faire la promotion des attentats de Brenton Tarrant ou d'Anders Breivik. Pour les administrateurs de ces chaînes, le conflit ukrainien et les actes terroristes de l'extrême droite sont deux batailles dans une guerre plus globale au nom de la «défense de la race blanche».

Des deux côtés de la ligne de front

Particularité du conflit ukrainien, on retrouve également des combattants d'extrême droite de l'autre côté de la ligne de front. Par fascination pour la Russie de Vladimir Poutine –dont la figure est très populaire dans ces milieux–, par nationalisme panslave, par opposition à l'Union européenne ou à l'OTAN ou encore parfois par simple volonté d'aller faire le coup de feu, plusieurs milliers de volontaires étrangers ont rejoint les rangs des combattants des deux républiques séparatistes de Lougansk et de Donetsk. Ces combattants se sont dispersés dans une multitude d'unités au début du conflit se regroupant généralement par nationalités, comme le groupe franco-serbe Unité continentale, avant d'être progressivement repris en main par les autorités locales courant 2015 sous la pression de Moscou.

Parmi ces multiples groupes, la Légion impériale, dirigée par Denis Gariev, a permis à plusieurs centaines de Russes de se déployer dans la région minière de l'est de l'Ukraine pour combattre les loyalistes. Branche militaire d'une organisation ultranationaliste russe, elle considère à la fois que l'Ukraine est un territoire historiquement russe à reprendre et que les Ukrainien·nes sont des «schismatiques» qu'il faut combattre au nom de l'orthodoxie.

Dmitry Gaydun surnommé «Donskoy», un membre du Mouvement impérial russe le 28 février 2015 se prépare à aller se battre auprès des rebelles séparatistes pro-Russes à l'est de l'Ukraine. | Olga Maltseva
/ AFP

Diplômé de la prestigieuse université d'État de Saint-Pétersbourg, Denis Gariev est donc à la fois un chef milicien et le dirigeant d'une organisation d'extrême droite radicale russe, le Mouvement impérial russe (MIR).

Cette dernière présente la particularité d'être la première formation suprémaciste blanche à avoir été placée par les États-Unis sur sa liste noire des organisations terroristes mondiales en avril dernier. Fort de quelques centaines de militants, le MIR est un parti monarchiste qui exalte le souvenir du régime tsariste en y agrégeant d'un profond sentiment islamophobe et une volonté de défense de la civilisation «blanche». Un logiciel xénophobe qui s'inscrit parfaitement dans le mouvement racialiste global émergent.

Pour cette formation, une nouvelle croisade serait «la seule réponse adéquate et possible à l'expansion islamique agressive». Le parti revendique avoir envoyé des combattants en Syrie pour se battre aux côtés des forces de Bachar el-Assad mais également en Libye (où au moins deux combattants seraient morts) et en République centrafricaine. «Les chrétiens doivent se défendre en attaquant l'ennemi sur son territoire, dans son antre», justifie un manifeste du MIR diffusé sur les réseaux sociaux.

Propagande du Russian Imperial Movement capturé sur l'une d'une de leur page.

Alimenté par une propagande efficace sur les médias sociaux et par des relais au sein d'autres partis d'extrême droite d'Europe de l'Ouest –Stanislav Vorobyov, leader du groupe, était par exemple à Paris en mai 2018 pour prendre la parole au quatrième forum de l'Europe organisé par la mouvance néofasciste française autour d'Yvan Benedetti– l'organisation russe a réussi à attirer des volontaires venus de tout l'Occident et même des extrémistes américains d'Atomwaffen. Des membres de cette organisation combattaient pourtant dans le camp adverse, dans les rangs du régiment Azov ou au sein d'autres milices néonazies loyalistes ukrainiennes.

Stages d'instruction paramilitaires

En effet, selon le Centre sur le terrorisme, l'extrémisme et le contre-terrorisme (CTECT) basé à Monterey, en Californie, «le MIR est une organisation extrémiste dangereuse impliquée dans l'entraînement de suprémacistes blancs afin de participer à des violences à la fois à l'intérieur et à l'extérieur de la Russie».

Le groupe propose à des citoyen·nes non-russes de venir assister à des stages de préparation au combat de «Camp Partizan» dont le siège est installé à Saint-Pétersbourg, à proximité du parc de Sosnovka. Des volontaires, dont nombre de membres de la jeunesse européenne affiliée à des partis d'extrême droite, y apprennent le maniement des armes, des rudiments de médecine de guerre, le déplacement tactique ou encore la topographie. Début juin, le magazine Focus, s'appuyant sur des informations des services de renseignements allemands, a révélé que des jeunes de la mouvance néonazie du parti Troisième Voie («Der Dritte Weg») et de la branche jeunesse du NPD («Junge Nationalisten») s'étaient rendus sur place et avaient participé à ces stages.

Parmi les «stagiaires» en provenance d'Europe du Russian Imperial Mouvement, certains sont déjà passés à l'action terroriste dans leur pays. Ainsi, Viktor Melin, Jimmy Jonasson et Anton Tulin, trois Suédois, ont été condamnés à huit ans et demi de prison par le tribunal de Göteborg en 2017 pour des attentats à la bombe commis en novembre 2016 dans les locaux d'une organisation syndicale et d'un camp de réfugié·es.

À la suite des attentats, des protestations ont eu lieu le 12 novembre 2016 dans le centre de Stockholm pour s'opposer au mouvement néonazi auquel appartiennent les trois terroristes. | Jonathan Nackstrand / AFP

Tous trois membres du Mouvement de résistance nordique, une organisation néonazie pan-nordique suédoise fondée en 1997, ils avaient été formés au maniement d'explosifs au «Camp Partizan» en août 2016 pendant onze jours. Preuve que le conflit ukrainien participe à la radicalisation et à l'entraînement d'individus qui rentreront ensuite dans leur pays, tel ces djihadistes partis se former en Afghanistan auprès d'al-Qaïda. Avec les suites que l'on connaît.

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