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Slate.com, l'esprit pionnier

Christophe Agnus, mis à jour le 02.02.2009 à 18 h 21

En 1995, Christophe Agnus, le futur fondateur du magazine «Transfert», rencontrait le créateur de Slate.

Slate a même essayé le papier. Image DR

Slate a même essayé le papier. Image DR

Michael Kinsley, journaliste star aux Etats-Unis, avait quitté la presse écrite pour créer Slate, magazine d'actualités en ligne, sur l'Internet. Afin d'être lu par l'establishment de Washington, il revient au texte imprimé.

Son pantalon kaki a deux tailles de trop. Ses chaussures de sport sont du gabarit navette spatiale. L'homme, lui, est maigre. Il parle doucement, sans qu'une paupière cille, le regard fixé sur son interlocuteur. Michael Kinsley, 46 ans, est une star. L'un des journalistes les plus redoutés des Etats-Unis. Il y a un an, il quittait Washington et s'installait à Seattle pour créer Slate, magazine d'actualités diffusé sur Internet: «Notre métier est de donner de l'information, pas de détruire les forêts», disait-il. Aujourd'hui, après neuf mois en ligne, Slate fait sa révolution: désormais, chaque semaine, on le trouve aussi sur papier dans tous les kiosques des Etats-Unis. Washington jubile: l'enfant terrible rentre dans le rang.

C'est qu'il est agaçant, Michael Kinsley. Sa carrière a divisé les Américains en deux clans: ceux qu'il énerve et ceux qui le détestent. Personne, cependant, ne lui conteste un véritable talent: tour à tour directeur de The New Republic, l'hebdomadaire influent de l'intelligentsia de gauche, rédacteur en chef des pages américaines de The Economist, de nouveau directeur de The New Republic, il se retrouve enfin vedette du petit écran avec Crossfire, l'émission politique phare de CNN. A la télévision, son ton sarcastique et son rythme de parole effréné (caractère qu'il n'affiche qu'à l'antenne) exaspèrent plus qu'ailleurs. Son influence est énorme...

En novembre 1995, il annonce son départ pour Seattle et le campus de Microsoft. Les costumes croisés de Washington le prennent pour un fou: vivre au milieu des arbres? Travailler en jean? Ne plus baigner dans l'atmosphère de complot permanent et d'inusables rumeurs de la capitale? Un dingue. «Partir fut difficile, reconnaît-il. Mais j'ai découvert qu'il était agréable de bosser à cinq minutes de chez soi et d'entendre les oiseaux le matin en se réveillant.»

Son ambition sur la côte ouest: montrer qu'on peut faire un véritable magazine sur Internet. «Nous sommes au début d'une nouvelle ère technologique, explique-t-il, et j'avais l'occasion d'inventer une autre forme de presse. Cela ne se refuse pas.» Surtout qu'on ne lui avait rien demandé: c'est lui qui, après avoir entendu l'un des dirigeants de Microsoft parler de presse en ligne, les a contactés, par courrier électronique. Après plusieurs dizaines de messages, Bill Gates donnera son feu vert sans même rencontrer Kinsley, qui devra attendre deux bons mois après son arrivée à Seattle pour échanger quelques mots avec son nouveau boss... Le magazine, baptisé «Slate» (ardoise: n'y cherchez pas de sens caché, cela sonnait bien, c'est tout), va recruter plusieurs grandes plumes de la presse traditionnelle et, dès les premiers numéros, s'attaquer à son propriétaire pour prouver son indépendance. Mais il va surtout explorer les possibilités du média, mélangeant textes, images et sons. Kinsley s'amuse.

En termes d'audience, chaque semaine, 700 000 pages du magazine (dont les seuls revenus viennent de la publicité) sont consultées. Pourtant, il y a un problème: à Washington, l'establishment, qui a du mal à se mettre à l'écran, ne lit pas Slate... Depuis deux semaines, le pas est donc franchi: une version hebdomadaire imprimée est disponible partout. Cependant, le journaliste refuse de dresser un constat d'échec de la presse en ligne. Et prévient, avec cette ironie décapante qui a fait sa réputation: «Nous avons beaucoup hésité, car le papier est un média dangereux, trop souvent utilisé par les pédophiles et les extrémistes politiques. Mein Kampf, de Hitler, a été écrit sur du papier.» Son conseil: «Lisez Slate en ligne, mais, si vous voulez absolument utiliser la version imprimée, faites très attention...»

Christophe Agnus / © L'Express 1995 / Article reproduit avec l'accord amical de l'auteur et de «L'Express».

[Mis à jour : après avoir grandi sur la côte Ouest, chez MSN, Slate a retraversé les Etats-Unis. En 2004, Slate.com a été acheté par le Washington Post. Depuis 2008, le site fondé par Michael Kinsley est dirigé par David Plotz. Il fait partie du «Slate Group», une entité crée par le Post pour développer des magazines web.]

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