Culture

Shepard Fairey, de l'art de rue à la Maison Blanche

Anne de Coninck, mis à jour le 24.02.2009 à 18 h 33

Il se présente comme un « criminel patriote » et a dessiné le portrait d'Obama devenu le symbole de la campagne

Au début du mois de février, tandis qu'il se rendait au vernissage, à Boston, de la première rétrospective qui lui est consacrée par un musée américain, «The Institute of Contemporary Art de Boston», l'artiste Shepard Fairey se faisait une fois encore interpeller par la police. Une habitude, sa quinzième arrestation en près de vingt ans de carrière. La justice lui reprochait une campagne d'affichage sauvage qui remonte à près d'une décennie. Vite relâché, il a pu finalement retrouver la foule venue assister à la réception qui suivait le vernissage.

En tout cas, c'était la première arrestation de Shepard Fairey depuis que son affiche créée pour soutenir la campagne présidentielle de Barack Obama est devenue une icône et qu'il y a gagné en respectabilité. Dans cette image désormais célèbre, le candidat Obama a le regard au loin, surligné aux couleurs du drapeau américain bleu, blanc, rouge avec un mot «HOPE» (espoir). Plusieurs versions de cette affiche existent, avec des slogans différents, «PROGRESS» (progrès) ou «CHANGE» (changement). Depuis janvier un collage, une version commissionnée de ce portrait, est même entrée à la National Portrait Gallery, à Washington. Une autre première, ce musée collectionne généralement les images des présidents américains une fois qu'ils ont quitté leur poste, pas quand ils entrent la Maison Blanche.

Même s'il a toujours des ennuis avec la police et la justice, la vie de Shepard Fairey a été profondément transformée il y a tout juste un an au début du mois de février 2008. Il avait quelques temps auparavant pris contact avec l'équipe de campagne de Barack Obama pour lui demander si elle accepterait un projet artistique de soutien. «Je ne voulais pas être un poids ou desservir Obama parce que j'avais dans le passé était souvent arrêté pour avoir pratiqué du street art», explique-t-il aujourd'hui. Dans l'émission de télévision satirique quotidienne «Colbert Report», alors que Stephen Colbert faisait remarquer qu'il était un «criminel», il nuançait un «criminel patriote».

Montant son projet seul, il commence à distribuer une première série d'affiches d'Obama tout en laissant sur l'Internet une version imprimable pour que la diffusion soit facilitée. En quelques mois, le succès atteint des proportions incroyables. L'affiche devient un symbole si fort que l'équipe d'Obama l'adopte, et la vend 25 dollars pièce pour récolter des fonds. Lors de la convention démocrate à Denver, le portrait de Fairey est omniprésent, de la couverture du magazine local aux murs de la ville. Proche des milieux underground, du mouvement politique à la gauche du parti démocrate Move On, Shepard Fairey est omniprésent. Il participe même à des collages d'affiches sauvages qui lui valent... une arrestation durant cette même convention.

Diplômé de l'école de design de Rhode Island, l'artiste américain a depuis le début de sa carrière toujours voulu partager son travail avec le plus grand nombre, et ne pas attendre la reconnaissance par le circuit classique d'expositions dans les galeries. Avant l'âge d'Internet, la rue était le plus sûr moyen pour toucher le plus de gens. Il est issu d'une mouvance artistique qui au début des années 1990 a su mêler deux mondes artistiques, l'un venu de la cote Est et l'autre de la cote Ouest, en fusionnant hip hop et graffiti d'une part, musique punk/rock et pratique du skate de l'autre. Un mélange inédit entre deux environnements urbain et suburbain.

Shepard Fairey se fait connaître pour une série de portraits de musiciens punk/rock et hip hop et des pochettes d'albums, notamment ceux des Black Eyed Peas et des Smashing Pumpkins. En multipliant le mot «obey» (obéi) sur les murs des villes, il explique avoir «toujours voulu confronter les gens au concept de l'obéissance». Il s'approprie les figures de la contre-culture et de la révolution comme Angela Davis ou Che Guevara et n'oublie pas le Big Brother de George Orwell. Son graphisme autour de messages sociaux et politiques s'inspire de la propagande soviétique autant par les couleurs utilisées, les formes géométriques que l'héroïsation des personnages. A partir 2003, date du début de la guerre en Irak, il s'en prend directement à George W Bush.

Dans son atelier de Los Angeles en Californie, il emploie pas moins d'une vingtaine de personnes et produit aujourd'hui à la fois des couvertures d'albums, des livres, des affiches de film... ou une campagne pour la chaîne de grands magasins Saks Fith Avenue. Avouant prendre son inspiration un peu partout, «googleisant» pour trouver la bonne image, Shepard Fairey n'hésite pas à «se servir» d'Internet comme d'une base de données pour son travail. Plusieurs controverses sont nées sur les origines de son art. Il a été accusé d'être un plagiaire à de multiples reprises, la dernière fois justement après l'utilisation de la photo ayant servie au fameux portrait de Barack Obama.

L'agence de presse américaine AP ainsi que le photographe auteur de la photo prise en avril 2006 ont engagé des poursuites demandant le paiement pour l'utilisation de la photo et un pourcentage sur d'éventuels gains commerciaux. La contre-attaque ne s'est pas fait attendre sur le plan légal et médiatique. Shepard Fairey fait remarquer que de prestigieux prédécesseurs ont par le passé agi de façon similaire de Marcel Duchamp et sa Mona Lisa à moustache en passant par bon nombre d'artistes du pop art d'Andy Warhol et ses boîtes de soupe Campbell à Roy Lichtenstein et ses images détournées de Mickey. Une proximité artistique qui est loin de déplaire à Shepard Fairey.

Anne de Coninck

Image de une: Capture d'écran du compte Flickr de la galerie ICA, pour l'exposition de Shepard Fairey.

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