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Seulement des mots

Anne Applebaum, mis à jour le 25.02.2009 à 12 h 06

Qui s'intéresse à ce que dit Hillary Clinton aux dirigeants chinois sur les droits de l'homme?

La Secrétaire d'Etat américaine Hillary Clinton et le Président chinois Hu Jintao à Beijing le 21 février Reuters/Oliver Weiken

La Secrétaire d'Etat américaine Hillary Clinton et le Président chinois Hu Jintao à Beijing le 21 février Reuters/Oliver Weiken

"Nous savons plus ou moins ce qu'ils vont dire."  - voilà ce que disait Hillary Clinton, secrétaire d'Etat, à propos des réactions chinoises aux discussions sur les droits de l'homme, la liberté religieuse et le Tibet.
Amnesty International se dit  "extrêmement déçu," et à juste titre. La directrice de Human Rights Watch en Asie a peur que les discussions entre l'Amérique et la Chine sur les droits de l'homme ne soient « un dialogue de sourds » sans issue, et elle a raison. Pour ce qui est des fondateurs du nouveau mouvement de la Charte 08  -le plus grand groupe de dissidents en Chine depuis des années- nous ne savons pas ce qu'ils ont pensé, parce qu'ils étaient tous en résidence surveillée pendant la visite de Hillary Clinton à Pékin. Je suis sûre que, eux aussi étaient déçus par l'incapacité de notre nouvelle secrétaire d'Etat à discuter des droits de l'homme avec ses hôtes pendant son séjour en Chine.  

Bien que je sois d'accord avec ces critiques, je m'intéresse de moins en moins à ce que dit Clinton aux dirigeants chinois au sujet des droits de l'homme.  Et ce devrait être leur cas aussi.  Elle a raison: ces échanges sont devenus des rituels. Je ne m'intéresse pas non plus à ce qu'elle dit des droits de l'homme aux dirigeants de l'Iran, du Zimbabwe, ou de la Corée du Nord car ces mots n'ont en pratique aucune portée.  Ces discours grandiloquents sur les droits de l'homme qui ne mènent à rien sont devenus caractéristiques de la politique étrangère américaine depuis au moins 1956, quand nous ne sommes pas venus à l'aide d'une rébellion hongroise que nous avions suscitée. Cinquante ans de promesses non tenues suffisent, et si nous nous décidons à arrêter cette pratique maintenant, tant mieux.

Par contre, je m'intéresse beaucoup à ce que la nouvelle administration va faire pour les droits de l'homme, et, jusqu'à ce jour, Clinton et Obama ont été tous les deux complètement muets sur la question.  Les hommes politiques parlent souvent de « moralité » dans la politique étrangère comme si le choix était entre tout ou rien.  En fait, des alternatives sont possibles entre la proclamation de slogans creux dans des séances de négociation internationales - ne parlons même pas de menace d'invasion - et ne rien faire du tout.  Beaucoup de pays renversent des dictateurs, et beaucoup deviennent plus démocratiques, ou tout au moins plus ouverts. Dans le passé, nous avons parfois aidé ce processus.  L'administration Obama, si elle s'y met maintenant, peut le faire également - mais elle n'est pas obligée de commencer par faire la leçon au ministre des affaires étrangères chinois.

Evidemment, nous pouvons aider en donnant des petites, voire minuscules, sommes d'argent à ceux qui promeuvent la liberté d'expression - et non pas la rébellion armée - dans les pays répressifs.  Il est possible que les sous que nous avons donnés à Radio Free Europe ou aux magazines anti-communistes comme le maintenant défunt Encounter pendant la guerre froide aient été beaucoup plus efficaces que les milliards que nous avons dépensés dans l'équipement militaire.  Mais bien que l'équivalent moderne, Radio Free Afghanistan, a un public plus important que n'importe quel autre radiodiffuseur en Afghanistan, nous n'augmentons pas son financement - au contraire, nous avons réduit considérablement son budget en termes réels.  Et nous n'avons pas non plus trouvé une façon innovante de promouvoir une remise en question profonde de l'Islam radical dans le monde musulman modéré, comme Encounter avait promu une remise en question du communisme parmi les social-démocrates.

Nous pouvons aussi utiliser les techniques traditionnelles de la diplomatie d'état mais avec plus d'efficacité.  Plutôt que de nommer des potes et des collecteurs de fonds aux ambassades, Obama pourrait, dans les prochains mois, nommer des personnes pourvues d'un véritable talent pour porter la parole de la politique des Etats Unis -à la télévision locale, dans la langue locale, ou dans la presse locale.  Ceci dit, Obama pourrait lui-même s'adresser aux Chinois ou aux Coréens du Nord, si ce n'est à la télévision locale, mais sur CNN ou à la BBC.

Il est peut-être complètement inutile de marchander sur la question des droits de l'homme avec le gouvernement chinois, mais des prises de parole publiques sur la démocratie ou les droits de l'homme -comme celle que Clinton a fait elle-même la semaine dernière en Indonésie- seront entendues, si ce n'est par tous, mais au moins par quelques uns.  En Chine, où les croyants sont harcelés, tous les leaders américains en visite devraient aller à l'église -ce que Clinton a fait.  En Russie, un pays encore ambivalent sur son passé répressif, tous les leaders américains de passage devraient insister pour visiter le mémorial aux victimes de Staline.  Même sans formuler la phrase « les droits de l'homme », beaucoup vont comprendre le message.

Ce genre de politique ne va pas porter ses fruits rapidement, mais il est probable qu'elle soit non seulement plus efficace sur le long terme mais aussi plus réaliste que les autres alternatives. Des décennies d'amitié américaine avec les souverains autoritaires de l'Arabie Saoudite n'ont pas empêché l'émergence d'al-Qaïda. Etre très copain-copain avec les dirigeants actuels de la Chine ne va pas non plus garantir la stabilité éternelle en Asie.  Le Président Obama avait raison, dans son discours d'investiture, quand il s'est adressé à « ceux qui s'accrochent au pouvoir par la corruption, la duperie ou la réduction au silence des dissidents » et quand il leur a dit qu'ils étaient « du mauvais côté de l'histoire. »  C'est maintenant à lui et à sa secrétaire d'Etat de mettre ces principes en pratique.

Anne Applebaum

Cet article, traduit par Holly Pouquet, a été publié sur Slate.com le 23 février 2009.

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