Monde

Schisme sur le sida

Henri Tincq, mis à jour le 19.03.2009 à 7 h 10

Le rejet par l'opinion catholique de la position officielle de l'Eglise sur le sida est massif.

A Rio de Janeiro, pour la journée mondiale contre le sida le 1er décembre 2007. REUTERS/Bruno Domingos

A Rio de Janeiro, pour la journée mondiale contre le sida le 1er décembre 2007. REUTERS/Bruno Domingos

Dans l'avion qui le menait au Cameroun mardi, pour son premier voyage en Afrique, le pape Benoît XVI s'est engagé pour la première fois publiquement, devant les journalistes qui l'accompagnaient, dans la controverse qui atteint l'Eglise catholique, depuis trois décennies, sur la question de la prévention du sida - qui a tué 30 millions de personnes, depuis les années 1980, dans le seul continent noir - et de l'usage du «préservatif». Un terme qu'un pape a aussi prononcé pour la première fois, alors que ses prédécesseurs, Paul VI, à propos de la contraception interdite (dans l'encyclique Humanae vitae), et Jean Paul II, à propos du sida, s'étaient toujours gardés d'employer ce mot tabou, même pour se défendre de contestations bruyantes. Cette censure du mot «préservatif» dans les discours pontificaux, écrits ou oraux, permettait aux inconditionnels d'affirmer qu'aucun pape ne l'avait en fait jamais explicitement désavoué!

Benoît XVI n'a pas eu de telles pudeurs. Interrogé sur la position de l'Eglise dans la lutte contre le sida, il a répondu: «On ne peut pas dépasser ce problème avec la distribution de préservatifs. Au contraire, le préservatif l'aggrave». Pour lui, «la solution est double : une humanisation de la sexualité, qui passe par de nouveaux modes de comportement, et une compassion à l'égard des personnes qui souffrent».

Voilà qui a le mérite de la clarté et sans doute du bon sens. Mais, devant l'ampleur du mal, devant l'urgence et l'absence de programmes éducatifs appropriés, un tel propos peut-il être compris, surtout en Afrique? Déjà, Jean Paul II avait déclenché une polémique mondiale, en 1993, en déclarant à Kampala, en Ouganda, l'un des pays au monde les plus touchés par le virus HIV: «La chasteté est l'unique manière, sûre et vertueuse, de mettre fin à cette plaie tragique».

Des polémiques qui nuisent à la réputation des catholiques

Le sida ne peut donc être vaincu «avec la distribution de préservatifs», assure Benoît XVI. Il reprend là la position traditionnelle de l'Eglise pour laquelle le préservatif n'est pas un moyen de protection techniquement sûr. Et sa promotion inefficace, si elle n'est pas soutenue par des campagnes recommandant la fidélité dans la relation sexuelle et la maîtrise de soi. Mais les autorités catholiques, ainsi que les «lobbies» anti-préservatifs qu'elles soutiennent dans les pays pauvres (favorables aux seules méthodes naturelles de contraception, de type Billings ou Ogino), sont irresponsables s'ils ne préconisent que la chasteté, l'abstinence et la fidélité dans le cadre du mariage hétérosexuel, alors que les médecins du monde entier sont unanimes à affirmer que le préservatif est l'unique moyen connu - en dehors des traitements médicaux qui bénéficient peu aux pays pauvres - pour enrayer la tragique expansion du sida.

Sur un tel sujet, des polémiques désastreuses ont beaucoup nui au crédit et à la réputation des catholiques, alors qu'une grande partie d'entre eux, dans de nombreux pays, particulièrement en Afrique, sont aux avant-postes pour soulager et accueillir les malades, pour éviter leur exclusion sociale, pour contribuer aux campagnes d'information et de prévention. Qui peut ignorer les distributions collectives de préservatifs, au plus loin de villages d'Afrique ou d'Amérique latine, à l'initiative de prêtres et de religieuses, parfois en cachette de leurs supérieurs?

Autodafé

De même, de nombreuses voix se sont-elles élevées — comme en France, celles de l'abbé Pierre et du cardinal Jean Marie Lustiger, tous deux décédés — et continuent de s'élever pour rappeler qu'en bonne morale chrétienne, il est nécessaire d'apprécier, d'abord, le «moindre mal», et d'appliquer des règles hygiéniques plutôt que d'«aggraver un désordre et de donner la mort». Autrement dit, il vaut mieux se protéger, quand on est séropositif, que de risquer de transmettre la mort à un partenaire sexuel. Plusieurs épiscopats ont tenu ce même langage de raison: si le changement de comportement sexuel reste une voie sûre pour empêcher la transmission du sida, le préservatif est un «mal nécessaire pour éviter d'être infecté ou d'infecter un partenaire».

Quant aux évêques africains, principalement concernés, ils sont très divisés. Si plusieurs d'entre eux, irresponsables, ont brûlé des préservatifs dans des lieux publics - comme dans une sorte d'autodafé des temps modernes, d'autres, comme le Sud-Africain Kevin Dowling, du diocèse de Rustenburg, en font une large promotion dans leur pays.

Le désaccord de l'opinion catholique avec la position officielle de l'Eglise sur le sida s'exprime de plus en plus nettement. Selon un sondage international commandé par l'organisation américaine Catholics for Choice (pour le libre choix de l'avortement), 79% des catholiques américains jugent incompréhensible l'attitude du Vatican sur le sujet. Dans le même cas, ils sont 90% au Mexique, 86% en Irlande, 77 % aux Philippines, 59% au Ghana, etc.

Depuis l'encyclique sur la contraception Humanae vitae de juillet 1968, sévèrement critiquée dans le monde entier, y compris dans ses propres rangs, l'Eglise catholique condamne tout moyen chimique (pilule) ou prophylactique (préservatif), qui a pour effet de barrer la voie à la transmission de la vie. Celle-ci n'appartenant qu'à Dieu, l'homme ne peut en disposer librement. Mais le moyen — préservatif — qui consiste à empêcher la transmission de la mort, dans le cas du sida, peut-il être sérieusement confondu avec celui qui empêche la transmission de la vie, dans le cas de la contraception? C'est à une distinction claire, sur cette question grave, que sont appelés le pape et le magistère catholique.

Or, le propos entendu de Benoît XVI en vol vers le Cameroun — où il devait aussi rendre visite à des malades du sida dans un hôpital — montre que la réflexion de l'Eglise n'a pas du tout avancé. En 2006, sous la pression de progressistes comme le cardinal Giovanni-Maria Martini, ancien archevêque de Milan, aujourd'hui trop âgé et malade pour incarner une alternative au sommet, une commission de théologiens et de médecins avait été créée au Vatican en vue d'un assouplissement de la position de l'Eglise. Elle n'a, depuis, strictement rien produit.

Henri Tincq

A lire aussi sur le sujet, l'analyse de Kléber Ducé sur la radicalisation de l'Eglise qui complique la lutte contre le sida.

Image de une: à Rio de Janeiro, pour la journée mondiale contre le sida le 1er décembre 2007. REUTERS/Bruno Domingos

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