France

Sarkozy perd les jeunes

Matthieu Josse, mis à jour le 22.03.2009 à 16 h 28

Le candidat avait plutôt réussi à séduire la jeunesse; la loi Hadopi est l'illustration du ratage.

Meeting de campagne du candidat Sarkozy en mars 2007. REUTERS/Eric Gaillard

Meeting de campagne du candidat Sarkozy en mars 2007. REUTERS/Eric Gaillard

Plus encore que la colère qui règne dans les lycées et les universités née d'un antagonisme politique classique, la loi Création et Internet contre le téléchargement illégal en cours d'examen à l'Assemblée nationale, illustre le divorce inéluctable entre une jeunesse et ses représentants. Pourquoi? Parce que tout le discours de Nicolas Sarkozy lors de la présidentielle de 2007 reposait sur le désir d'émancipation des jeunes. Et ce désir est forcément incarné aujourd'hui dans le Web, un domaine que le gouvernement et sa majorité n'ont de cesse aujourd'hui de réguler à coups de lois et de réglementations au risque de créer une fracture à la fois idéologique et générationnelle. Au final, l'actuel président est victime du même syndrome que son prédécesseur : il a raté le coche avec les jeunes de son pays.

En 2007, Nicolas Sarkozy avait pourtant presque réussi le plus dur : non pas gommer son image de ministre de l'Intérieur hyperactif aux accents sécuritaires, mais mobiliser une partie de la jeunesse dépolitisée sur son programme et la France de demain qu'il leur promettait. Le challenge était difficile. Dominique de Villepin, embauché à Matignon pour lutter contre le chômage des jeunes, venait de se vautrer avec son Contrat Première Embauche. Les plaies de la révolte des banlieues que Sarkozy était accusé d'avoir stigmatisées, étaient encore à vif. Le costume de ministre de l'Intérieur lui collait à la peau. Et pourtant, petit à petit, le candidat à la présidentielle a réussi à aller chercher une partie des jeunes sur leur propre terrain : celui de l'espoir. Avec l'intelligence de ne pas convertir les contestataires déjà réfugiés chez Royal ou Besancenot, mais plutôt de parler à une jeunesse en mal de projet de société qui ne croyait plus dans la politique.

«Vivez, aimez, espérez, ne renoncez jamais, n'arrêtez jamais, ne vous inclinez jamais, j'ai besoin de vous, debout», avait-il lancé au Zénith en mars 2007, lors de son grand meeting destiné à la jeunesse (4). Et de mêler Baudelaire, Rimbaud et Môquet : «Vous avez de la chance d'êtres jeunes, parce que la jeunesse, c'est la promesse des commencements, des soleils qui se lèvent sur les mondes endormis». Rayon promesses, Sarkozy avait voulu répondre à ce désir d'indépendance et d'autonomie dans son programme (5) : permettre à des jeunes de 16 à 18 ans de créer une entreprise, prêt à taux zéro pour les moins de 25 ans, contrat d'Union pour les homosexuels, plan Marshall de la formation des jeunes des quartiers...

Le pari s'est avéré gagnant au premier tour de la présidentielle. Même si le score de Ségolène Royal grimpait à 29% des voix des 18-24 ans selon un sondage Ipsos (6), Nicolas Sarkozy avec 26% a réalisé un très bon résultat, d'autant que les instituts de sondages lui promettaient en moyenne 20% d'intentions de vote. A titre de comparaison, Chirac alors populaire chez les jeunes avait récolté 25% de leurs voix en 1995 et Jospin 24% la même année. En 2002, année de cataclysme électoral, les 18-24 ans avaient voté à 12% pour Jospin et à 10% pour Chirac, le même score que Besancenot. C'est dire la «performance» de Sarko.

La droite n'avait jamais été aussi près de réussir son «date» avec une bonne partie de la jeunesse de France. Presque deux ans plus tard, la déception est au rendez-vous: la lutte contre «l'alcoolisme» des jeunes se mène au son du canon, les lycéens se battent contre la réforme de leurs établissements, les universités sont paralysées par la contestation, et les internautes se mobilisent contre la volonté de réguler la Toile, utilisant jusqu'à la guérilla technologique (8). Fin février dernier, un sondage BVA (9) indiquait une baisse brutale de la cote présidentielle chez les jeunes (25% de bonnes opinions chez les 18-24 ans, soit un recul de 26 points par rapport à janvier). Constat similaire chez d'autres sondeurs pour la même période et bien avant donc l'explosion de la polémique autour de la loi Hadopi et de la riposte graduée contre le téléchargement illégal.

Le président n'est pas resté inactif - ce n'est pas son genre - mais l'impact des mesures engagées envers les jeunes (le plan banlieue et son contrat d'autonomie par exemple) reste à mesurer alors que d'autres relèvent presque du cynisme (exonération d'impôt sur le revenu du travail étudiant). Et hormis les réformes de l'Education, la marche en avant de mesures en faveur des jeunes semble bloquée. Il n'y a qu'à taper le mot «jeunes» dans le site dédié au tableau de bord du suivi des engagements pour s'en rendre compte. A la décharge du chef de l'Etat, il faut reconnaître aussi que la crise est passée par là et que son ambition de faire des jeunes les chefs d'entreprise moteurs de la croissance et du dynamisme du pays ne peut qu'être revue à la baisse. Mais au final, le retour de bâton est d'autant plus fort qu'au moment de l'élection présidentielle (11), un jeune sur deux (et même 36% des sympathisants de gauche) estimait que Nicolas Sarkozy était le plus capable de gérer une crise internationale d'envergure, loin devant Ségolène Royal (19%).

Mais que Nicolas Sarkozy se rassure, il n'est pas le premier président, ni le dernier à répondre par la déception aux attentes de la jeunesse. En 1995, Jacques Chirac jouait sur son image « sympa » et un discours sur la fracture sociale en rupture (déjà) avec le balladurisme ambiant. Balladur qui venait justement de se gaufrer avec son contrat d'insertion professionnelle, autrement appelé Smic Jeune, après des manifestations de plus en plus nombreuses et violentes. Elu facilement, Chirac n'a pas profité longtemps de ce capital sympathie auprès des jeunes, notamment avec sa première décision de poursuivre les essais nucléaires puis la rigueur imposée en contradiction avec le thème de la fracture sociale.

Ce sont encore les jeunes qui ont réélu Jacques Chirac en 2002. Mais là, pour une autre raison : faire barrage à l'extrême droite. La caution républicaine donnée par la jeunesse, Chirac n'a jamais su la faire fructifier durant son second mandat. Pire, celui-ci a entériné un divorce définitif en trois événements. Le premier était symbolique, les deux suivants beaucoup moins. Le 14 avril 2005, lors d'un débat télévisé sur le vote de la Constitution européenne organisé avec des jeunes, le président tombe le masque en direct : «Je ne vous comprends pas». Quelques mois plus tard, en octobre, la révolte des banlieues née d'un fait divers tragique à Clichy, dévoile la fracture abyssale entre le pouvoir et cette jeunesse abandonnée. Et début 2006, son gouvernement tentera de faire passer à tout prix, un Contrat Premier Embauche, rappelant fort le Smic Jeune de 1994. En pire.

Nicolas Sarkozy a toujours revendiqué qu'il était président pour réformer et pas pour plaire. Problème: pour le moment, il est perdant sur les deux plans. Il n'a pas réussi le premier, et n'a pas pu éviter de déplaire.

Matthieu Josse

Image de une: meeting de campagne du candidat Sarkozy en mars 2007. REUTERS/Eric Gaillard

A lire sur Slate, nos article sur Hadopi (de Jacques Attali, de Nicolas Vanbremeersch, et de Matthieu Josse) et l'analyse de Monique Dagnaud sur «Les racines du désarroi de la jeunesse».

Matthieu Josse
Matthieu Josse (8 articles)
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