Economie

Que veut dire "protectionnisme"?

Eric Leser, mis à jour le 18.02.2009 à 10 h 44

L'EXPLICATION - La crise économique a remis cette notion au cœur du débat idéogique.

Fils barbelés. Image Wikipedia Drut_kolczasty

Fils barbelés. Image Wikipedia Drut_kolczasty

Historiens et économistes sont loin d'être unanimes sur ce qui a permis à l'économie mondiale de sortir de la grande dépression des années 1930. Pour certains, le New Deal de Franklin Roosevelt a joué un rôle majeur, pour d'autres il a en fait fallu attendre le réarmement général avant la Seconde guerre mondiale. Mais sur un point, quelles que soient leurs positions politiques et idéologiques, ils sont tous d'accord : le protectionnisme, les barrières douanières et l'effondrement du commerce ont amplifié et prolongé le marasme. Entre 1929 et 1934, les échanges internationaux ont plongé de 66%. Assistons-nous à la répétition d'un tel scénario, le chacun pour soi mène-t-il à la catastrophe, et le monde de 1929 est-il comparable à celui de 2009 ?

Officiellement, les dirigeants de tous les grands pays ne cessent de mettre en garde contre le protectionnisme et ses conséquences néfastes. La semaine dernière, les ministres des Finances du G7 (les sept pays les plus industrialisés) ont promis la main sur le cœur «d'éviter toute mesure protectionniste qui ne ferait qu'aggraver la récession». A Pékin, le gouvernement chinois (qui ne participe pas au G7) exhorte Européens et Américains à ne pas céder à la pression des opinions publiques qui veulent être protégées de la concurrence et du chômage. Entre les discours et la réalité, il y a déjà une marge. Tout le monde cherche à soutenir plus ou moins ouvertement son industrie nationale. Le meilleur exemple est celui de l'automobile. Washington, Paris, Berlin et Tokyo aident, d'une façon ou d'une autre, leurs constructeurs.

Mais le protectionnisme, de quoi s'agit-il exactement? C'est une politique économique dont la finalité est de protéger les marchés et les entreprises nationales de la concurrence internationale. Elle consiste à limiter les importations en utilisant pour cela différents moyens dont les plus courants sont l'augmentation des droits de douane ou les quotas sur les produits venant de l'étranger.

Historiquement, le protectionnisme est associé à des théories économiques anciennes comme le mercantilisme. La plupart des économistes modernes sont partisans du libre échange et adversaires du protectionnisme. A commencer par Adam Smith. Il mettait en garde dans «La Richesse des Nations» (1776) contre «l'intérêt sophiste» de l'industrie qui cherche à obtenir des avantages aux dépends des consommateurs. Un peu plus de 230 ans plus tard, Paul Krugman, prix Nobel d'économie 2008, affirme que «s'il existait un serment des économistes, il contiendrait surement les affirmations suivante: “je crois aux principes de l'avantage comparatif” et “je crois au libre échange”».

Le principe de l'avantage comparatif a été défini par l'économiste David Ricardo. Il montre que les inconvénients liés au protectionnisme sont supérieurs à ses avantages immédiats. Le libre échange crée, selon cette théorie, plus d'emplois qu'il n'en détruit parce qu'il permet aux pays de spécialiser leurs productions de biens et de services dans des domaines où ils ont des avantages comparatifs.

Pour Paul Krugman, économiste de gauche, le libre échange permet aujourd'hui aux travailleurs des pays en voie de développement de voir leur situation s'améliorer, même lentement. Parce que « la croissance de l'industrie - et de la myriade d'autres emplois que les exportations engendrent - à un effet d'entraînement sur toute l'économie».

Alan Greenspan, ancien président de la Réserve fédérale américaine, expliquait en 2000 que «si la voie du protectionnisme est empruntée, les industries modernes n'auront pas les moyens de se développer et l'économie en souffrira dans son ensemble». Le protectionnisme a enfin été souvent accusé d'être un fauteur de guerres. «Quand les marchandises ne traversent pas les frontières, les armées le font», écrivait l'économiste français Frédéric Bastiat.

Les nouveaux partisans du protectionnisme ne remettent pas en cause le principe de l'avantage comparatif. Ils considèrent seulement qu'il n'a plus de signification dans un monde financier intégré. Pour Herman Daly, économiste et écologiste, «la totale liberté de mouvement des capitaux réduit à néant le raisonnement de Ricardo. L'avantage comparatif dans le commerce des biens et des services est lié explicitement et essentiellement au fait que le capital et les autres facteurs ne peuvent pas se déplacer entre les nations. Avec la mondialisation, le capital tend simplement à aller là où les coûts sont les plus faibles pour obtenir un avantage absolu».

Certains altermondialistes partagent enfin les théories de l'économiste Friedrich List. Selon lui, les pays développés ont d'abord construit leurs industries en utilisant le protectionnisme, puis une fois celles-ci devenues dominantes, ils ont ouvert leurs frontières afin de bénéficier de la réciprocité, qui leur permet de prévenir l'émergence de concurrents et d'acquérir des matières premières à moindre coût.

Européens comme Américains, notamment parmi les classes moyennes, sont de plus en plus nombreux à considérer que la mondialisation et le libre échange sont les principaux responsables de leur insécurité économique grandissante. L'accélération depuis le début du siècle de la mondialisation, les délocalisations et la disparition dans les pays industrialisés de certaines activités industrielles traditionnelles font grossir les rangs des partisans du protectionnisme. La crise économique et financière qui a éclaté en 2007, l'entrée en récession de la quasi-totalité des économies développées et les craintes de dépression ne font que rendre plus pressante la demande de protection par tous les moyens des emplois et des industries nationales. Comme il y a 80 ans, les gouvernements auront du mal à y résister.

Eric Leser

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Journaliste
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