Economie

Quand les marchés exigent des nationalisations

Eric Le Boucher, mis à jour le 24.02.2009 à 13 h 07

Une course poursuite est engagée entre la création de banques poubelles et la prise de contrôle publique

Un cadre quitte le siège de Lehman Brothers à Londres Reuters

Un cadre quitte le siège de Lehman Brothers à Londres Reuters

Si le 15 septembre 2008, l'Etat fédéral américain avait nationalisé Lehman Brothers au lieu de la laisser faire faillite, la crise n'aurait peut être pas pris cette ampleur vertigineuse. Depuis de jour-là, plus aucune banque ne fait confiance à une autre banque, la suspicion demeure générale, les marchés financiers sont à sec, ou presque, le crédit manque cruellement à l'industrie. Des milliers de PME sont à l'agonie et même des grands groupes, des vedettes du CAC40!, se voient refuser de l'argent.

On peut rétorquer que l'empilement des crédits titrisés était tellement vertigineux qu'on n'aurait pas échappé à la crise. Lehman n'a fait que la précipiter. Certes! Il est difficile de refaire l'histoire. Mais je ne peux m'empêcher de penser que sa nationalisation eût coûté moins cher. Si au sortir de l'été 2008, les gouvernements des deux côtés de l'Atlantique avaient pu anticiper la vrille financiaro-économique dans laquelle nous sommes, s'ils avaient mis la main d'un coup et conjointement sur le système bancaire dans son ensemble, ils auraient pu mettre sur la table tous les actifs toxiques et mesurer l'ampleur réelle du trou. Il eût été gigantesque mais moindre que ce que sera la note finale du processus actuel de dégradation continu qui rend toxique chaque couche de crédits l'une après l'autre sans que l'on n'atteigne jamais le fond.

Aujourd'hui, fin février, une course poursuite s'est engagée entre la création des banques poubelles et les nationalisations. Pour l'heure, les marchés semblent penser que la victoire reviendra aux nationalisations. Pour l'heure, les gouvernements en tiennent pour les «bad banks», une solution, j'en conviens, beaucoup plus vendable dans les pays anglo-saxons, plus «market friendly», comme dit Nouriel Roubini, professeur à la Business School Stern de l'université de NY.

Nouriel Roubini en pince, lui, pour les nationalisations, à l'image de ce qu'ont fait les Suédois, dans les années 1990, confrontés à une crise bancaire similaire: on nationalise les banques sans barguigner, on les nettoie, on les revend. In fine, le contribuable s'y retrouve. En tous cas, le débat n'est pas clos outre-Atlantique. Alan Greenspan lui-même ayant admis «qu' il est peut-être nécessaire de nationaliser temporairement des banques pour faciliter une restructuration ordonnée et rapide».

La semaine dernière, les banques ont été mises sous forte pression des marchés. Wall Street a dégradé la valeur de Citicorp de 41% et celle de Bank of America de 31%, les deux plus grands établissements aux Etats-Unis. La somme de la capitalisation de Citigroup (10 milliards de dollars) et de Bank of America (19 milliards) est désormais bien inférieure aux 45 milliards injectés par l'Etat dans leur capital. La crise continuant de creuser les pertes, le sénateur démocrate Christopher Dodd, président de la commission bancaire du Sénat, a jugé «possible» leur nationalisation. Les présidents des deux banques ont, bien entendu, répondu qu'elles étaient «solides» et qu'elles n'avaient pas besoin de nouveaux fonds publics.

La Maison Blanche a dit et redit que la nationalisation n'était pas dans sa ligne politique. L'Etat est déjà intervenu deux fois depuis l'automne au secours de ces établissements mais au travers d'actions préférentielles sans droit de vote. Le plan de sauvetage rendu public il y a dix jours par Tim Geithner, secrétaire au Trésor, repose sur une «bad bank». Le gouvernement Obama a écarté les deux autres moyens disponibles: la garantie publique de plafonner les pertes sur les actifs toxiques ou la nationalisation. Comme le plan Geithner est encore imprécis, il soulève toujours le scepticisme. D'où la conviction des investisseurs sur les marchés financiers que des nationalisations en bonne et due forme seront, tôt ou tard, inévitables.

La Grande-Bretagne a nationalisé Northern Rock dès l'an passé pour arrêter la panique qui s'était emparée des épargnants. Depuis, la politique est la même qu'aux Etats-Unis, l'Etat refinance sous la forme d'actions préférentielles, mais en ajoutant des contraintes fortes de gouvernance (rémunérations, bonus..). Il prépare, là aussi, un mécanisme de bad bank. La situation des établissements de Sa Majesté s'est tellement dégradée que Londres a du injecter 47 milliards d'euros dans leur sauvetage en octobre. L'Etat a pris alors 58% du capital de la Royal Bank of Scotland pour, au mois dernier, porter cette part à 70%. Les marchés suivent maintenant avec inquiétude les faiblesses de Lloyds Banking Group et de Barclays qui avait, elle, refusé l'aide de l'Etat en octobre.

En Europe continentale, l'attention s'est portée sur les pays de l'est où les systèmes bancaires sont à l'agonie. Des prêts d'urgence, conjoints de l'Union européenne et du FMI, ont été adressés à la Hongrie et la Lettonie pour respectivement 19 et 7,5 milliards de dollars. Mais ce n'est là que la partie émergée de l'iceberg. Toutes les banques de ces pays sont dans le rouge et, les marchés ont vite fait de calculer ce que cela va coûter aux banques d'Europe de l'ouest fortement exposées à l'est. Les plus menacées sont les banques allemandes qui ont pour 1.600 milliards d'euros de prêts, les françaises 1.000 milliards, les belges 600 milliards.

L'effet château de cartes se poursuit et même les banques françaises ne sont pas à l'abri d'une déferlante. A Paris, les banques privées, ayant moins pris de risques que leurs homologues anglo-saxonnes, sont encore profitables. Mais tel n'est pas le cas des mutualistes comme le démontre la part de 20% qui viendra détenir l'Etat dans le capital de la banque résultant de la fusion des Caisses d'Epargne et des Banques populaires.

Les nationalisations sont-elles inévitables? Les marchés les réclament contre l'avis des gouvernements. Et pour l'heure, ils dominent le match.

Eric Le Boucher

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Eric Le Boucher (543 articles)
Cofondateur de Slate.fr
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