Monde

Quand les manifestations se notent à leur taux d'arrestations...

Christopher Beam, mis à jour le 04.03.2009 à 11 h 48

Faut-il se faire arrêter pour bien manifester ?

«Combien d'entre vous ont déjà été arrêtés?», demande Tom Wetterer, responsable juridique à Greenpeace.

Dans l'église méthodiste unifiée, sur la colline du Capitole, une dizaine de personnes sur 40 lèvent la main. Un des gars s'est même retrouvé en prison plus d'une douzaine de fois pour avoir manifesté contre une centrale nucléaire dans le New Hampshire. Un autre a un ami qui a été inculpé pour complot lié au terrorisme. Tom Wetterer poursuit en expliquant brièvement ce qu'il aurait fallu si jamais vous aviez la chance de vous faire arrêter pendant la manifestation de lundi, devant la centrale thermique du Capitole, à Washington.

Le but immédiat de cette manifestation, organisée par le Capitole Climate Action (CCA), une coalition d'environ 40 associations environnementales, était très concret : bloquer les 4 entrées de la centrale à charbon qui fournit l'énergie au Capitole, le bâtiment où siègent le Sénat et la Chambre des représentants des Etats-Unis. (Il s'agit d'une attaque coordonnée, puisque aujourd'hui, une délégation en costard-cravate est aussi chargée d'exposer aux membres du Congrès ses points de vue en matière de changement climatique.) L'objectif à plus long terme est de déclencher une prise de conscience sur la question du réchauffement, peut-être même la promouvoir au rang de ces rares sujets qui donnent lieu à des manifestations massives, comme la guerre en Irak, l'OMC et les droits civiques.

Mais pour beaucoup de manifestants, le but était plus simplement… de se faire arrêter. Bien sûr, ce n'est pas dit officiellement. «Les arrestations ne sont jamais l'objectif d'une désobéissance civile», explique Joshua Kahn Russel, un des organisateurs. «Ce sont de regrettables dégâts collatéraux.» Officieusement, l'histoire est légèrement différente. «On espère qu'il y aura des arrestations, mais elles ne sont pas indispensables», raconte un des organisateurs présents à la réunion de préparation de la manifestation.

C'est pourtant évident, ils sont excités à l'idée d'être arrêtés. «Les journalistes me demandent si je veux l'être», témoigne l'écrivain Wendell Berry lors du rassemblement devant la centrale à charbon. «La réponse, en bref, c'est non. Mais oui, je suis prêt à me faire arrêter». L'actrice Daryl Hannah, qui a aussi fait le déplacement pour bloquer les portes de la centrale, m'explique qu'elle doit prendre le train pour rentrer en Californie mardi – «si je ne suis pas en prison». Robert F. Kennedy Jr propose même ses deux enfants à la police: «Kyra et John sont venus ici pour se faire arrêter avec vous», dit-il à qui veut l'entendre.

Les organisateurs ont créé un code couleur très simple. Quatre groupes – un rouge, un bleu, un vert et un jaune – devaient défiler autour de la centrale thermique du Capitole et des manifestants de chaque groupe devaient se détacher pour bloquer chacune des 4 entrées de la centrale. Les rouges avaient le plus de chances de se faire arrêter, les jaunes étaient les moins exposés. Les autres peuvent se détendre, écouter les discours et les interludes musicaux.

«Ce n'est pas que je veux être arrêté», dit Alex Thorp, un étudiant de l'American University que j'ai trouvé en train de grelotter devant l'entrée principale de la centrale. «Mais c'est nécessaire pour faire passer le message.» Alex Thorp avait rencontré plus tôt dans la journée l'élu de sa région, le texan Kenny Marchant, mais sans résultat. Celui-ci n'a même pas invité les 5 étudiants à entrer dans son bureau ; il est sorti les voir dans le hall. La rencontre n'a duré que cinq minutes.

Alex Thorp, qui a gardé son costume à fines rayures, est agrippé à sa pancarte en bambou. Dans ce froid glacial, il regarde les flics comme s'il espérait être arrêté pour pouvoir se réchauffer un peu.

A côté de lui, Susan Brown, 76 ans, de Waltham dans le Massachusetts, est également prête à se faire coffrer. «C'est la condition de notre réussite, être prêts à risquer de nous faire arrêter», me confie-t-elle. Pendant le mouvement pour les droits civiques, ses enfants étaient bébés, alors elle n'a pas pu manifester. «C'est la première fois que je peux participer».

On nous a dit que le shift des ouvriers de la centrale se terminait à 15h : il va donc falloir entrer et sortir par ces portes. Alors préparez-vous. «Ni charbon, ni pétrole. Nous ne voulons pas que notre monde bouille.» Il est 15h passées, et toujours pas de confrontation. On savait que les policiers allaient se montrer accommodants, mais pas à ce point !

«Peut-être ont-ils anticipé la situation», suppose un des «observateurs légaux». C'est plausible, puisque les organisateurs ont annoncé la manifestation à la police deux mois à l'avance. Depuis, il y a eu des négociations sur le parcours, sur le déroulement et même sur le nombre de personnes qui seraient arrêtées.

Les rumeurs parlaient de 75 personnes – un nombre auquel on est arrivé par un processus de marchandage aussi bizarre que contre-nature. Les organisateurs demandaient 100 arrestations, à ce qu'on m'a raconté. Du nombre d'arrestations dépend leur visibilité. Mais la police ne voulait pas dépasser 25. Finalement ils sont tombés d'accord sur 75. Mais à 15h passées, difficile de dire si quelqu'un allait finir en prison.

Les manifestants décident alors de faire monter d'un cran la pression. «Si vous voulez vous faire arrêter, dirigez-vous maintenant vers la porte et asseyez-vous», indique une fille avec un casque vert, brandissant un dossier vert. «Ceux qui ne souhaitent pas être arrêtés, venez par ici.» Les deux groupes se séparent. Les «pro-prison» se donnent le bras et s'étendent le long de la clôture. («Se tenir par les bras, je n'aime pas ça», explique Dave Slesinger, un activiste. «Une résistance non-violente ne puise pas sa force dans les muscles mais dans les cœurs.») Les slogans sont scandés de plus en plus forts. «Le charbon propre ? Un sale mensonge ! Le renouvelable, c'est faisable !» La police ne semble pas réagir.

Autour de 17h, le groupe en rouge laisse tomber sa porte, rapidement suivi par le groupe en vert. Alors que le soleil se couche, une organisatrice prend le micro et dit à tout le monde de rentrer chez soi. «Nous partons après une belle, oui une belle journée», crie-t-elle à la foule. «Aujourd'hui, nous avons remporté une victoire.» Susan Brown, la septuagénaire, est déçue : «Quoi ? C'est tout ?»

Un petit groupe se forme devant la porte principale. «Vous racontez des conneries!», se plaint un grand type venu de la Yale Divinity School. «Le but de la désobéissance civile, c'est de forcer les autorités à agir. On n'a forcé personne à rien aujourd'hui.» Son ami de l'Harvard Divinity School est d'accord, cette manifestation est un échec pour le CCA: «Et vous avez Gandhi sur la page d'accueil de votre site», ajoute-t-il. «Personne ne peut nous dire de partir», estime de son côté une jeune femme. Mais pourtant, c'est clairement ce que tout le monde est en train de faire.

«Qu'est-ce qu'une manifestation réussie? Les avis sur la question vont diverger, je le comprends», explique Johanna DeGraffenreid, l'une des organisatrices. «Mais être arrêté ne figurait pas parmi les principaux objectifs que nous avions fixés.»

En tout cas, estime Kahn Russel, le mouvement a pu déclencher un débat sur le climat au niveau national, pousser Nancy Pelosi et Harry Reid à écrire une lettre demandant que la centrale soit convertie au gaz naturel, et perturber le fonctionnement normal de la centrale pendant une journée. Et puis, ajoute-t-il, «finalement, tout le monde préfère les manifestations pacifiques».

Christopher Beam

Cet article, traduit par Aurélie Blondel, a été publié sur Slate.com le 2 mars

Photo : une manifestation Greenpeace à Mexico City le 18 décembre 2008. Felipe Leon / REUTERS

Christopher  Beam
Christopher Beam (57 articles)
En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l’utilisation de cookies pour réaliser des statistiques de visites, vous proposer des publicités adaptées à vos centres d’intérêt et nous suivre sur les réseaux sociaux. > Paramétrer > J'accepte