Culture

Pourquoi les déboires des peoples au volant nous intriguent

, mis à jour le 16.02.2009 à 19 h 24

Finalement, sur la route, ils ne sont pas si différents de nous.

Britney Spears arrivant au tribunal de Los Angeles, le 11 octobre 2007. Fred Prouser / REUTERS

Britney Spears arrivant au tribunal de Los Angeles, le 11 octobre 2007. Fred Prouser / REUTERS

Il y a une certaine poésie dans la récente inculpation de la vedette de Melrose Place, Heather Locklear, pour conduite sous l'influence de stupéfiants (de type licite, mais la justice se montre à bon droit aveugle dans la conduite des affaires routières). Le comportement au volant de l'actrice avait été signalé à la police routière de Californie, il y a près d'un an, par un «ancien reporter de US Weekly». Il semble aller de soi qu'un journaliste du magazine people à qui l'on doit la rubrique photos «Les stars sont comme nous!» ait contribué à ce qu'une célébrité se fasse tirer le portrait par l'identité judiciaire - et les clichés du photographe maison de la police de Santa Barbara n'ont-ils pas comme une beauté vaporeuse?

Les déboires de Heather ont remis au goût du jour, une fois de plus, l'intrigant concept culturel du «célèbre conducteur». Certes, la grande époque semble derrière nous, depuis cette année record des Célébrités conduisant sous l'influence de stupéfiants, en 2006, quand toute starlette digne de ce nom était arrêtée au volant en état d'ébriété et son permis suspendu. Et personne n'est encore revenu des infractions sur roue de Britney Spears, dont la trouvaille la plus créative fut de conduire avec son gamin sur les genoux. La question demeure pourtant : pourquoi les termes «conducteur» et «célèbre» ont-ils ainsi fusionné? Et qu'est-ce que notre fascination pour les chauffards célèbres révèle de nous-mêmes?

C'est d'abord et avant tout une question de logistique. La majorité des stars vivent dans le sud de la Californie, région mère de tous les drive-in, des églises aux bureaux de vote, et elles passent en conséquence énormément de temps dans leur voiture. Or, il est avéré que plus on parcourt de kilomètres, plus notre «exposition» aux risques est grande; il y a mécaniquement plus de chances d'avoir des ennuis. Le terme «exposition» prend du reste tout son sens dans ce contexte, car quand elles conduisent, les stars s'exposent aux risques, mais aussi à l'attention du public et des paparazzi - en vadrouille constante sur les autoroutes, ces voies d'accès royales à l'agora de la Cité des Anges.
A l'arrivée, le danger guette au parking, où il n'est pas rare que les voituriers arrondissent leur fin de mois en tuyautant les photographes.

La route est une jungle démocratique impitoyable: conduire une berline à sièges en cuir poli de 300.000$ ne vous empêchera pas d'être coincé dans les embouteillages, de vous faire faire une queue de poisson par une Renault5 de 1983 à autocollant baba-cool, de subir les nids de poule et d'être victime des radars. Conduire fait partie de ces activités essentielles qui rendent les célébrités inéluctablement «comme nous» et, naturellement, les photographes de la vérité [en français dans le texte] sont souvent sur la route: devant un feu à Melrose, à une station essence de Wilshire, immobilisés pour excès de vitesse sur Sunset. (Une scène intéressante a d'ailleurs eu lieu récemment, où l'on vit David Beckham, interpelé dans sa Porsche noire pour excès de vitesse, s'en sortir avec un simple avertissement de la part du policier, qui cherchait vraisemblablement à éviter que l'attroupement de paparazzi - qui à cause de leur conduite imprudente, encouragent parfois les dérapages chez les célébrités - n'entrave encore plus la circulation.)

Image et normalité

Avec les moyens qui sont les leurs, on se demande pourquoi les célébrités ne sont pas plus nombreuses à engager des chauffeurs pour se déplacer d'un gala à l'autre. Question de vie privée, peut-être - on parle de services de limousines qui se doteraient de caméras. Ou peut-être que le gratin hollywoodien préfère conduire, suivi de sa horde journalistique, pour mieux entretenir son image. «Ils ne veulent pas se payer un chauffeur parce qu'ils veulent être pris en photo dans leurs belles voitures,» déclarait à Associated Press un «consultant en image».

Même les arrestations peuvent servir la cause: «Quand Paris Hilton se fait arrêter, elle gagne en notoriété», estimait le chroniqueur Michael Levine après que la jeune fille eut été appréhendée pour conduite sous l'influence de stupéfiants. Son agent, quant à lui, disait à la chaîne MSNBC: «C'est effectivement une bonne vivante.»

En outre, conduire donne aux stars une illusion de normalité. Quand ma femme, l'écrivain Jancee Dunn, interviewa les jumelles Olsen, la «condition» était d'aller faire des emplettes dans une boutique de prêt-à-porter vintage. «J'étais dans la voiture avec Ashley, qui pouvait à peine voir au-dessus du tableau de bord de son énorme Range Rover, » raconte-t-elle dans son livre But Enough About Me [« Mais assez parlé de moi »]. «Ashley restait pendue au téléphone avec sa sœur, qui se trouvait dans son propre Range Rover, car ni l'une ni l'autre ne connaissait le chemin.» Pendant ce temps, leurs discrets gardes du corps les suivaient dans un véhicule encore différent. Plutôt qu'une limousine partagée, on avait donc là une véritable escadrille motorisée. Comme si les chauffeurs n'étaient qu'une relique d'un Hollywood révolu, celui de Boulevard du crépuscule, où une Norma Desmond altière était conduite par son fidèle Max (interprété par Erich Von Stroheim qui, en réalité, ne savait pas conduire).

Pendant un temps, les rubriques «comme nous» furent principalement alimentées par des photographies de célébrités telles Nicole Richie ou Lindsay Lohan, leurs agents sur les talons, à la sortie de «l'école de la route», cette institution californienne où les mauvais conducteurs se livrent à une pénitence de circonstance. (Des études suggèrent que la sécurité routière en sort peu ou prou renforcée.) «Avec son pull à capuche mauve, son short rose et son legging noir, l'actrice de Lolita malgré moi avait l'air d'une fille ordinaire», pouvait-on apprendre sur un site commentant Lohan à la sortie de l'école de la route, avant de lire: «mais elle est vite retournée à sa vie glamour, en participant à la réouverture de la boutique Fendi de Rodeo Drive, à Beverly Hills.»

Voilà qui incarne toute l'ambivalence des sentiments qui nous animent face à la célébrité. Les stars sont par définition inaccessibles au commun des mortels, ce qui explique notre paradoxale délectation à les surprendre dépouillées de ces oripeaux qui entretiennent le fantasme. L'émission anglaise de télé-réalité Britain's Worst Celebrity Driver (« Le pire chauffard célèbre de Grande-Bretagne ») jouait sur ce tableau : elle ramenait sur terre des célébrités qui, quoi qu'il en soit, restaient des célébrités. («Le pire chauffard caissier de Grande-Bretagne» n'aurait pas le même piquant.) Peut-être mépriser quelqu'un permet-il de s'en sentir plus proche. A propos des photos volées de stars dans leur quotidien, Virginia Heffernan observe avec justesse: «Au début, je me suis demandé qui ça intéressait. Mais les magazines m'ont appris à m'y intéresser, et à prendre ces images pour de l'intimité, si tant est qu'on considère que partager sa chambre de clinique psychiatrique avec une star relève de l'intimité.»

«Vitesse de distorsion, Scotty»

Cependant, les célébrités peuvent se sortir des mauvais pas justement parce qu'elles sont célèbres. La sévérité des jugements portés sur les chauffards célèbres dans certains blogs (voir le site TMZ.com) n'y peut rien, certaines stars échappent aux amendes avec un sourire et un autographe. La collision des people avec les forces de l'ordre a ceci de poignant qu'elle rappelle que la route est, pour la plupart des gens, le seul et unique endroit où l'on fait l'expérience directe de la loi. Et qui ne voudrait pas vivre un de ces instants qu'a par exemple vécu Patrick Dempsey quand il fut interpelé pour excès de vitesse : «Le policier a été très sympa. Il m'a dit : "Au moins, vous savez conduire une Porsche." Et puis "Mais je vous reconnais !" Et l'affaire était réglée. » Ou encore, William Shatner : «En général, ils me parlent de Star Trek, et ils concluent par : "Allez, Bill, mollo sur l'accélérateur la prochaine fois." » (Et les policiers à lunettes noires de plaisanter : « Vitesse de distorsion, Scotty».)

Ce phénomène met en lumière notre façon de considérer les célébrités, mais plus encore, la conduite. Dans le Weekly Standard, Louis Wittig souligne à propos des vedettes qui conduisent sous l'influence de stupéfiants que «le crime en lui-même, qui peut être comparé à une tentative d'homicide par imprudence, est supplanté par des considérations esthétiques. Quand Nicole Richie a été arrêtée - roulant à contresens sur une autoroute à six voies, droguée aux analgésiques, tous phares éteints en pleine nuit - les blogs à potins ont été, comme il se doit, en émoi. Pas pour les raisons que l'on croit, mais parce que le rapport de police a révélé que la maigrelette Richie pesait à peine 40 kilos.» Et quand Mel Gibson s'est fait pincer au volant en état d'ébriété, ce sont ses injures d'ivrogne qui ont fait jaser, pas sa conduite.

Cette légèreté d'appréciation révèle que les mauvais comportements au volant sont encore très souvent perçus comme un «crime excusable»; l'erreur est humaine, ce n'est pas un «vrai crime». Prenez le cas de DMX, l'un de ces rappeurs connus pour être un danger au volant. (Les infractions au code de la route constituent, pour les chanteurs de rap agressif, un moyen pratique de soigner leur réputation de rebelles du système sans passer par la case prison.) Il est choquant que ce délinquant récidiviste, arrêté pour conduite sous l'influence de stupéfiants, mais aussi pour s'être fait passer pour un agent fédéral afin d'éviter de payer 9$ de parking à l'aéroport JFK, puisse encore sévir en voiture. Son avocat a d'ailleurs mis au jour ce laxisme culturel vis-à-vis des chauffards en déclarant, après que son client eut été arrêté à 165 km/h dans une zone limitée à 105 : «Ce n'est pas très grave, et nous faisons ce qu'il faut. Mais enfin, ce n'est qu'une contravention au code de la route.»

Jusqu'à ce que la contravention se transforme en délit, comme cela est arrivé à Nick Bollea (pilote professionnel de course de « drift » et fils du lutteur Hulk Hogan) à 17 ans. Le jeune homme a été incarcéré pour «conduite imprudente ayant causé des blessures graves» (un délit pénal) lors d'un accident survenu en 2007, qui a valu au passager des blessures irréversibles. Comme le notait TMZ: «Au vu des douze mois précédents, tout le monde pouvait voir l'accident de Nick Hogan venir - à des kilomètres!». Le casier de Bollea comportait en effet au moins quatre excès de vitesse (et, selon une source, un avertissement pour au moins une autre infraction, sans amende grâce à son embryon de notoriété).

On peut légitimement se demander pourquoi il avait encore son permis, vu ses méfaits et le risque élevé d'accident chez les jeunes conducteurs, qui, proportionnellement, meurent beaucoup plus sur la route que les autres populations. (Au Royaume-Uni, un projet de loi prévoit de retirer leur permis de conduire aux jeunes conducteurs dès le premier excès de vitesse.) Le cas de Bollea, considéré par certains comme un simple chauffard célèbre de plus, donne une idée de l'indifférence de la société devant les violations du code de la route. Les célébrités conduisent comme nous; on en parle plus, c'est tout.

Tom Vanderbilt

Cet article, traduit par Chloé Leleu, a été publié sur Slate.com, le 30 décembre 2008.

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