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Pourquoi Guillon est-il si méchant?

Titiou Lecoq, mis à jour le 24.12.2009 à 14 h 49

L'humoriste de France Inter ne respecte rien ni personne. Surtout pas ceux qui ont choisi de se donner en spectacle.

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Si vous n'avez pas surfé sur Internet, lu la presse, allumé la télé ou écouté la radio, vous ignorez peut-être que Stéphane Guillon se paie les politiques le matin sur France Inter. Et qu'ils prennent cher. Dans le milieu des «petites phrases» à double sens et des vacheries chirurgicales, l'individu Guillon déboule avec un char d'assaut. A l'impertinence badine, il préfère les armes de destruction massive. La méthode est simple, il s'agit de pilonner la victime - comme Jean-Michel Apathie en a récemment fait les frais. Disons-le clairement, c'est un carnage, une véritable boucherie et la boucherie ce n'est pas propre.


Comme il l'explique lui-même «pour comprendre, il faut savoir que les Guillon sont une longue longue dynastie d'enculés. Mon grand-père était un enculé, père était un enculé, mon fils est une belle petite saloperie.»

Mais comment ça marche?

Règle n°1 : dire les pires horreurs.
Il est grand temps de mettre bas l'imposture: Guillon est évidemment un personnage de fiction inventé par David Shore et les autres scénaristes de Dr House pour recaser leur surplus de vannes.

Règle n°2 : très important, n'hésitez jamais à attaquer le physique, l'âge ou l'orientation sexuelle de sa victime.
Oui, bien sûr, le procédé est immonde, mais pourquoi se priver d'une blague facile? Surtout quand on a le regard par en dessous du fourbe qui finit toujours par trahir le héros dans les cinq dernières minutes du film.

Règle n°3 : quand on vous demande de vous calmer, faites pire.
Si, par exemple, au hasard, vous avez traité Martine Aubry de «petit pot à tabac» et que votre direction vous a signalé que ce n'était pas très élégant, ne pas hésiter la fois suivante à enfoncer le clou en rappelant que 2009 sera une année faste pour Martine puisque c'est l'année du buffle.

Règle n°4: allez-y carrément sur le mode de vie de votre victime.
Dénoncez ses revenus, son mode de vie de châtelain, ses vacances de rêve. Evoquez les yaourts périmés que mangent les Français, tandis que vous avez vous-même à votre service une laitière personnelle, Francesca, qui vous prépare des yaourts faits maison tous les matins, vers 4h, heure à laquelle Augustin, votre Premier Valet de Chambre, installe les bancs desquels vos favoris sont autorisés à assister à votre lever.

Règle n°5 : Ridiculisez vos propres employeurs.
Evidemment, là, il y a une injustice flagrante. C'est éminemment plus facile à faire quand votre patron a posé en costume de catcheur pour un calendrier — et ce n'est pour le moment pas le cas des rédac-chefs de Slate. Ce qui est au demeurant fort dommage, n'est-ce pas? Johan Hufnagel en combinaison latex doré est une image pourtant réclamée à corps et à cris par une large partie du lectorat — toutes tendances politiques confondues. L'avantage pour votre patron sera alors de passer pour un homme ouvert d'esprit, prêt à accepter le sarcasme (ou à perdre son poste). Et vous dédouanera au passage de tout soupçon de favoritisme dans vos attaques.

On peut quand même se demander pourquoi le cas Guillon est devenu problématique alors que ses attaques ne sont pas plus méchantes que les chroniques qu'il faisait sur Canal dans «20h10 pétantes» ou plus tard dans «Salut les terriens». A l'époque, le fait qu'il épingle au hachoir des vedettes passait pour de la broutille entre gens du showbiz. Il semble donc que l'indignation générale suive une géométrie mystique dont la variable est peut-être la profession de la victime.

Méchanceté gratuite contre people-isation

Parce que soyons clairs, les attaques sur Lorie, aussi blessantes soient-elles, tout le monde s'en contrefout. En revanche, ce traitement est nettement moins bien toléré vis-à-vis des politiques. A l'exception notable de Le Pen: les vannes sur son œil de verre ou sa vie privée sont considérées de salubrité publique.

Bien sûr, on attend d'un humoriste qui dresse le portrait des politiques qu'il les attaque sur leurs idées plus que sur leur physique. Ce que Lech Walesa avait résumé après une des chroniques de Guillon «Monsieur, vous avez le talent de dire avec humour des choses inintéressantes».

Plutôt qu'inintéressantes, certaines attaques manquent de fond et sont l'expression de la fameuse «méchanceté gratuite». Mais en cela, Guillon est sans doute la réponse exacte à une classe politique qui se sert de plus en plus de sa vie privée et de ses luttes de pouvoir internes comme d'un programme électoral.

Libre à chacun de trouver qu'il va trop loin, qu'il n'est pas respectueux de la personne humaine, que ses attaques sont basses, que le procédé est méprisable. Mais entre juger ses chroniques de mauvais goût et suggérer qu'il mérite une sanction, il y a un gouffre qui a pourtant été allégrement franchi ces derniers temps. Plutôt que de réfléchir à l'opportunité de laisser s'exprimer Stéphane Guillon, il vaudrait peut-être mieux se demander pourquoi les gens qui, à 7h55, partent au travail se réjouissent d'entendre pendant 4 petites minutes des saloperies sur ceux qui les dirigent.

Il y a bien entendu la fonction d'exutoire. La jubilation pure d'entendre, et par procuration de dire, des horreurs comme le fait le susnommé Dr House. Ce que les codes sociétaux interdisent, «il ne faut pas se moquer du physique de tes petits camarades». Transgresser l'interdit. Plus profondément, c'est peut-être aussi la posture de perpétuel spectateur qui rend nécessaire ce genre de défoulement. Que Stéphane Guillon s'attaque à des politiques, des journalistes médiatisés, des présentateurs, des acteurs, des chanteurs, des sportifs, le processus de destruction est le même. Il n'hésite pas à viser précisément là où ça fait mal, là où une certaine notion de la bienséance voudrait qu'on détourne pudiquement le regard (un handicap, une situation personnelle difficile). La conséquence, c'est qu'il met en avant les faiblesses humaines, les failles de personnalités qui sont dans le sur-contrôle de leur image.

Ainsi, du portrait de DSK en obsédé sexuel incapable de dominer ses pulsions primaires.

C'est ce rabaissement qui est jubilatoire, voir les «puissants», comme le président du FMI, ramené au rang de simples individus. Dans le même esprit, Anne Roumanoff expliquait que les blagues sur la taille de Sarkozy fonctionnaient toujours, que le public en était friand. Evidemment, ça ne fait pas appel à ce qu'il y a de meilleur dans l'humain mais c'est le symptôme d'une forme de malaise dans une société divisée en deux clans. La posture de spectateur dans laquelle la majorité de la «foule» est cantonnée produit rancœur et frustration contre tous ceux qui sont médiatisés. Une rancœur d'autant plus profonde que la seule morale qui semble désormais prévaloir est qu'il faudrait précisément à tout prix s'extraire de cette foule, intégrer le clan de ceux qui sont regardés plutôt que celui des spectateurs.

Conséquemment un décrochage toujours plus important se creuse entre ceux qui regardent la télé et ceux qui y apparaissent, un rapport pervers se développe entre les deux catégories d'individus et il devient jubilatoire d'assister au lynchage de ceux qu'on nous donne en spectacle perpétuel.

Titiou Lecoq est journaliste indépendante et blogueuse sur Girls and Geeks.
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Titiou Lecoq (197 articles)
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