France

OTAN: fausse et vaine querelle

Jean-Claude Casanova, mis à jour le 24.02.2009 à 13 h 15

Toutes les décisions que prend l'Organisation sont volontaires et se font à l'unanimité

Démonstration d'un chasseur Rafale au Bourget Reuters

Démonstration d'un chasseur Rafale au Bourget Reuters

Contrairement à ce que l'on a dit, les Français n'ont pas la mémoire courte. Au contraire, ils ont la mémoire longue. Souvent nos  politiques — je ne sais pas pourquoi on attribué cette faiblesse aux seuls militaires — mènent les combats du présent avec les souvenirs du passé. C'est pour cette raison que renaît la querelle de l'OTAN (Organisation du Traité de l'Atlantique Nord).

En 1966, le général de Gaulle a voulu quitter l'Organisation, sans quitter l'Alliance. Depuis 2007 Nicolas Sarkozy, successeur du Général à l'Elysée, a entrepris de normaliser nos rapports avec l'OTAN et d'effacer les derniers symboles de notre singularité. Immédiatement, il a fait presque l'unanimité contre lui. Presque, puisque c'est au sein du parti gaulliste qu'il obtient encore quelques soutiens. Mais les socialistes et les centristes, qui avaient condamné la décision du général de Gaulle, rejoignent les communistes et les trotskystes dans ce dernier avatar de la lutte anti-impérialiste.

A l'arrière plan de cette attitude un trouve les traits caractéristiques de la politique française. L'esprit de division: s'opposer consiste à s'opposer à tout, même en matière de politique étrangère et de défense, surtout lorsque l'on éprouve la vague impression d'être en accord avec l'opinion dominante. Le sentiment de l'exception: les Français se désolent tellement de la moindre place que leur pays tient à l'échelle du monde qu'ils vénèrent tout ce qui les distingue et, notamment, tout ce qui les oppose à la première puissance mondiale.

Ces sentiments sont compréhensibles. Ils seraient justifiés s'il existait une raison valable d'adopter cette attitude. J'avoue ma profonde incrédulité devant toutes ces proclamations d'indépendance. Je ne vois aucune raison autre que la vanité ou l'esprit de parti pour condamner, sur ce point, la politique du chef de l'Etat. Je trouve même des raisons de l'approuver, car en ce domaine personne ne le soupçonnera de flatter l'opinion.

En vérité, si tous ses prédécesseurs ont maintenu, par le verbe, la fiction gaulliste à propos l'OTAN, c'est par crainte de l'opinion. Ils ont fait semblant de ressembler au de Gaulle de 1966, tout en s'en écartant progressivement et en se comportant différemment.

En 1974, à Ottawa, Pompidou a admis que la dissuasion nucléaire française contribuait à la sécurité de l'Alliance. En 1979, Giscard, au sommet restreint de La Guadeloupe, a encouragé l'engagement d'engins nucléaires à moyenne portée dans les forces américaines de l'OTAN en Allemagne de l'Ouest. En 1983, Mitterrand a affirmé avec éclat son soutien à l'installation des fusées Pershing à nos portes, en Allemagne, face à l'Est soviétique. En 1994, Chirac a accepté que des troupes françaises, au sein de l'OTAN, pacifient la Bosnie, avant d'autoriser que l'aviation française, toujours intégrée à l'OTAN, ne bombarde Belgrade, seule grande ville européenne à avoir donc subi, avec notre accord et nos encouragements, le feu de l'Organisation atlantique. En 1995 et 1996, le même président, Alain Juppé étant ministre des affaires Etrangères, avait souhaité rapprocher notre pays des structures militaires de l'OTAN et avait même réclamé des commandements en Méditerranée. Enfin, depuis 2003, nos troupes sont engagées, hors d'Europe et au sein de l'OTAN, en Afghanistan, pour instaurer la démocratie, tâche périlleuse, on en conviendra.

L'appartenance à l'OTAN, à l'Alliance comme à l'Organisation, n'impose aucune autre obligation que celle de soutenir un allié attaqué. C'est pourquoi la France a réaffirmé, avec ses alliés européens, ce principe au lendemain du 11-Septembre. C'est pourquoi les Français qui n'étaient pas communistes, et parmi eux, le plus illustre d'entre eux, Charles de Gaulle, applaudirent au pacte Atlantique en 1947.  Il nous mettait à l' abri de l'invasion russe, c'est-à-dire du sort que connaissaient les Polonais, les Tchèques et une partie des Allemands. Toutes les décisions que peut prendre l'OTAN sont volontaires et se prennent à l'unanimité. L'Allemagne a refusé de participer à la guerre d'Irak, sans que cela remette le moins du monde en cause son appartenance à l'OTAN. Il est donc inexact de dire que les décisions de Nicolas Sarkozy remettent en question notre indépendance et notre liberté d'agir hors d'Europe ou en Europe.

Deux raisons justifient et expliquent cette décision. La première est secondaire, il s'agit de ne pas nous couper, de ne pas nous séparer de la réflexion stratégique et militaire que va mener la nouvelle administration américaine. La seconde, celle-là est primordiale, il s'agit de ne pas nous séparer, ne pas nous distinguer de nos principaux partenaires européens en matière de défense. Les Polonais ne rompront jamais avec l'OTAN et les Etats-Unis, tant qu'il n'existera pas en Europe une force équivalente à celle des Américains, sur laquelle ils pourront s'appuyer. De même pour les Allemands, les Anglais, les Italiens et pour tous les autres.

En nous distinguant, nous faisons naitre la suspicion et nous paralysons tout effort commun des Européens. Autrement dit, en réintégrant pleinement l'OTAN nous ne perdons rien, puisque de fait nous sommes déjà dans l'OTAN à un ou deux comités près, et nous gagnons, puisque nos officiers seront associés aux nouvelles réflexions militaires et, surtout, parce que la possibilité d'une défense européenne devient crédible. Tout soupçon d'anti-américanisme étant désormais effacé, nous pouvons pousser nos amis Européens à construire ce pilier européen de la défense, qui restera l'allié des Etats-Unis et qui deviendra un jour leur égal. Le pari de Sarkozy est comme celui de Pascal : d'un côté, il n'y a rien à perdre, et de l'autre un espoir probable de gain. Oui, un espoir, une probabilité. Mais la politique n'existerait pas s'il n'y avait que des certitudes et des nécessités.

Pourquoi alors tant d'adversaires à ce projet? Je ne vois qu'une explication et elle est déraisonnable. Les adversaires du retour à l'OTAN veulent rétrospectivement ridiculiser le général de Gaulle. Celui-ci avait une vision stratégique. Il pensait, en 1966, que l'URSS lâchait prise et que les Etats-Unis quitteraient l'Europe. Il se trompait à court terme. L'invasion de la Tchécoslovaquie par les chars russes, en 1968, devait effacer la perspective qu'il entrevoyait. Mais à long terme, il voyait juste et il voulait que l'Europe soit européenne. En oubliant cette vision, ceux qui invoquent De Gaulle, à propos du retour dans l'OTAN, réduisent sa politique à la vanité et à la posture. Peut être les socialistes et les centristes manifestent-ils ainsi ouvertement, comme le faisait discrètement François Mitterrand, leur antigaullisme? Si les gaullistes s'y mettent aussi, où va-t-on?

Jean-Claude Casanova

Image de une: démonstration d'un chasseur Rafale au Bourget / Reuters.

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