L'erreur du «Liseur»
Nous n'avons pas besoin d'un autre film «rédempteur» sur la Shoah.
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En février 2009, Ron Rosenbaum rédigeait l'article ci-dessous, quelques jours avant la cérémonie des Oscars avec le titre «Ne donnez pas un Oscar au “Liseur”». Son réquisitoire n'a pas été entendu puisque Kate Winslet a obtenu l'Oscar de Meilleure actrice. Nous republions l'analyse (mis en ligne sur Slate le 20 février) de Rosenbaum alors que le film sort en France mercredi 15 juillet.
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Si je n'avais pas employé si récemment la locution, j'appellerais sans doute «Le Liseur» «le pire film sur la Shoah de tous les temps». Quelqu'un doit le dire. Je n'ai vu personne le faire dans la presse écrite. Et si je ne suis pas la personne la plus qualifiée pour le faire, j'ai tout de même un peu d'expertise. Et donc je le ferai: il s'agit d'un film dont le projet est, métaphoriquement, de disculper les Allemands de l'époque nazie d'avoir été complices de la Solution Finale.
Le fait qu'il a été nommé pour l'Oscar du Meilleur film apporte la preuve, surprenante, qu'Hollywood semble croire que dès lors qu'un film parle de la Shoah il mérite forcement l'approbation, point. Et donc un film qui nous demande d'éprouver de la sympathie pour une tueuse de juifs non repentie et qui suggère que les «Allemands ordinaires» était ignorants de l'extermination avant la fin de la guerre, a maintenant de fortes chances de gagner une statuette.
On trouvera dans un compte rendu récent du New York Times sur la course aux Oscars une indication assez déprimante de la manière dont le film dénature la Shoah. Le journal a porté une attention disproportionnée au Liseur en présentant une photo de Kate Winslet avec un air triste et rêveur au-dessus du titre «Les films où les héros surmontent leurs problèmes personnels touchent les spectateurs pendant la saison des prix» ("Films About Personal Triumphs Resonate With Viewers During Awards Season" ).
Qu'était-ce, précisément, le «problème personnel surmonté» par le personnage joué par Kate Winslet? Pendant son incarcération pour un acte de génocide particulièrement sordide et engageant sa responsabilité personnelle, dans le contexte plutôt «impersonnel» du processus d'extermination - quand elle était gardienne dans un camp, elle s'est assurée que 300 juives enfermées dans une église en flammes mourraient dans l'incendie, elle a appris à lire! Quelle fable réconfortante sur les merveilles de l'alphabétisation et sa capacité à améliorer la vie d'une tueuse d'Auschwitz!
C'est vrai, elle ne se repent pas pour avoir laissé ces femmes et ces enfants brûler vifs. (Il y a quand même une scène où le spectateur apprend qu'elle a économisé quelques centimes en prison qu'elle veut donner aux enfants des femmes qu'elle a assassinées — merci!). Mais ce que nous voyons de son expérience en prison est l'excitation croissante qu'elle éprouve au fil de ses progrès dans l'apprentissage de la lecture. Regardez ces pages qui se tournent! Lire, c'est amusant!
On a dit qu'aucune fiction ne peut rendre justice aux événements de 1939-45, que seuls des documentaires comme «Nuit et brouillard» d'Alain Resnais ou le documentaire de neuf heures de Claude Lanzmann peuvent commencer à transmettre la vérité sur le mal absolu de la Shoah. Et il y a eu des échecs lamentables (par exemple, La Vie est belle). J'ai écrit que la plupart des fictions montraient une rédemption factice ou faisaient une exploitation sexuelle agressive de la Shoah — ce que certains critiques ont appelé du «porno nazi».
Walkyrie
Mais ces dernières années, une nouvelle façon de la dénaturer est apparue, qui dévoile un désir de disculper les Allemands pour les crimes de l'époque hitlérienne. J'ai parlé récemment à Mark Weitzman, directeur du bureau de New York du Centre Simon Wiesenthal, qui a même dit que «Le Liseur» était le symptôme d'un nouveau type de «révisionnisme», pour employer l'euphémisme qualifiant le négationnisme.
Weitzman a parlé spécifiquement de trois films, en plus du Liseur, dont «Walkyrie» de Tom Cruise donne l'impression que la Wehrmacht était remplie d'honnêtes gens (identifiables dans le film par leurs accents britanniques) qui s'étaient toujours opposés à ce salaud d'Hitler et à sa drôle d'obsession avec les juifs, bien que plus on en sache sur le rôle de la Wehrmacht, plus on découvre sa complicité avec les tueries des SS. Oui, quelques officiers de la Wehrmacht ont ourdi un complot contre Hitler, mais ils ont attendu le succès du débarquement en Normandie pour agir, quand il semblait que Hitler allait perdre la guerre.
«L'opération Walkyrie s'est passée en 1944», m'a dit Weitzman. «Si elle était survenue en 1941, cela aurait peut-être fait une différence.»
Et puis il y a le personnage joué par Cruise, Claus von Stauffenberg, bien courageux, il est vrai, en 1944. Mais pendant le crime de guerre barbare constitué par l'invasion de la Pologne en 1939 (le magazine britannique History Today nous le rappelle), il décrivait les civils polonais que son armée massacrait comme « de la racaille invraisemblable », constituée de « juifs et de bâtards ». Avec des amis comme ça ....
La morale: ne cherchez pas de héros dans la «Résistance allemande» à Hitler, qui est surtout mythique. La résistance allemande n'a pas été beaucoup plus réelle ou efficace que la résistance française — sa légende après la guerre a dépassé ses actes. (Bien que ça vaille le coup de regarder les deux films au sujet de la petite résistance courageuse mais désespérée de «la Rose blanche», La Rose Blanche et Sophie Scholl: Les derniers jours, qui racontent l'histoire de quelques étudiants qui n'ont pas cru — comme les comploteurs de Walkyrie — que l'objectif était d'aider l'Allemagne à gagner la guerre plus efficacement, mais seulement de témoigner contre les exterminateurs. Pour cela, ils ont été guillotinés à Munich en 1943.)
Le troisième film que Weitzman cite comme exemple de ce révisionnisme «soft» est «Le Garçon en pyjama rayé», que je n'ai pas pu m'obliger à regarder, mais qui est l'histoire d'un garçon allemand, fils de nazis, qui vit près d'un camp de concentration et devient ami avec un «garçon en pyjama rayé» du camp. Ce conte n'est pas sans rappeler le témoignage frauduleux récemment révélé au sujet de cette jeune fille qui donnait des pommes à un enfant dans un camp de concentration, bien qu'il évite le «happy end».
Mais au moins on ne les a pas nommés pour des prix ou des Oscars comme celui donné à «La Vie est belle».
Dans l'ensemble, Weitzman croit qu'ils ont un effet déplorable: «Bien que le négationnisme a échoué à s'afficher en Amérique, à l'inverse d'autres pays, ces films représentent une forme de révisionnisme qui falsifie le rôle des Allemands, dont la responsabilité ne se limite pas au cercle intime de Hitler». (Ce qui me rappelle un autre exemple de cette volonté scandaleuse de disculper: La Chute, qui fait exactement cela, nous faire croire que Hitler et Goebbels et quelques autres étaient la source de tout le mal en Allemagne, pendant que les pauvres Allemands ignorants étaient des victimes. C'est dégueulasse.)
Dans cette forme répugnante de révisionnisme, la plupart des Allemands (vous savez, ceux qui ont aidé à mettre Hitler au pouvoir, qui ont partagé sa haine pour les juifs, qui ont participé avec enthousiasme à ses pogroms et ont soutenu ses déportations «à l'Est») étaient ignorants de l'extermination des juifs «à l'Est». Ils ont apparemment remarqué la disparition des juifs parmi eux (puisqu'ils n'ont pas hésité à voler leurs appartements et tous les objets de valeur qu'ils ont été obligés de laisser). Une fois, j'ai pris à partie sur un plateau un porte-parole du Consulat allemand qui soutenait cette idée; il avait fait allusion à un sondage récent qui prétendait que la majorité des Allemands vivants à l'époque de l'extermination des juifs n'en avait pas connaissance.
«Qu'est-ce qu'ils ont pensé?», lui ai-je demandé. «Que tous les juifs étaient partis en vacances et ont oublié de rentrer à la maison?»
Par pitié, ne permettons pas que des films comme «Le Liseur» donnent une image fausse de l'Histoire en prétendant que les Allemands — même ceux qui étaient trop jeunes pour se battre — n'ont su ce qui se passait qu'après la guerre (comme «Le Liseur» le suggère), quand ils ont appris toutes les choses troublantes que leurs compatriotes avaient fait «à l'Est.»
Ce n'était qu'à ce moment, le film nous demande de le croire, que les Allemands ordinaires ont été choqués de découvrir la tuerie industrielle, les chambres de gaz. Des Allemands ont véritablement participé ? Si difficile à croire! Il y avait si peu d'indices!
En fait, un des documents les plus compromettants que j'ai découvert pendant mes recherches pour mon livre Pourquoi Hitler est une information parue dans un journal anti-Hitler de Munich, le Münchener Post, le 9 décembre 1931. Il avait disparu jusqu'à ce que je le trouve dans le sous-sol des archives d'Etat. Les reporters courageux de ce journal social-démocrate avait obtenu le plan secret des nazis relatif au sort des juifs et qui employait pour la première fois le terme qui deviendrait l'euphémisme pour l'extermination : «la Solution finale» (Endlössung), un mot qui laissait peu de doute sur la tuerie qu'il suggérait. J'ai décrit les difficultés que j'ai rencontrées en essayant de tirer un film de leur histoire : Hollywood ne s'intéresse pas aux films sur Hitler qui finissent mal. Mais c'est clair que les Allemands auraient pu savoir dès 1931 (ou 1926 s'ils avaient fait l'effort de lire Mein Kampf.)
Ils auraient pu savoir s'ils avaient lu dans les lois de Nuremberg de 1935 la déshumanisation légalisée des juifs ou regardé les pogroms soutenus par l'Etat après la Nuit de Cristal en 1938. Et s'ils étaient aussi illettrés que dans «Le Liseur» (quelque chose que Cynthia Ozick décrit comme une excuse métaphorique tendancieuse dans un essai critique sur le livre), ils auraient pu l'entendre directement de la bouche de Hitler dans sa communication radio à l'Allemagne et au monde en 1939 dans laquelle il menace d'exterminer les juifs si la guerre éclate. Il fallait être sourd et aveugle, pas simplement illettré, pour rater ce que le personnage de Kate Winslet semble avoir manqué (en travaillant comme gardienne à Auschwitz !). Il fallait être complètement stupide. Aussi stupide que les personnes qui ont nommé Le Liseur pour un Oscar parce que c'est «un film sur la Shoah».
C'est ça le sujet du «Liseur»: cette lutte supposée difficile pour reconnaître ce qui s'est passé, après-guerre. Comme l'écrit Cynthia Ozick dans son essai, « Après la guerre, quand elle passe en jugement, le narrateur ['Michael Berg'] reconnaît qu'elle est coupable de crimes méprisables - mais il croit aussi que son analphabétisme altère sa culpabilité. Si elle avait su lire, elle aurait été ouvrière dans une usine, non pas l'agent d'un génocide. Ses crimes sont un accident lié à l'analphabétisme. L'illettrisme la disculpe.»
L'lllétrisme plus honteux que le meurtre!
Effectivement, on en fait tellement sur cette honte de l'illettrisme — même si tuer par le feu 300 personnes ne demande pas d'aptitude particulière à la lecture — que certaines revues élogieuses au sujet du roman (écrites par ceux qui donne foi à cette thèse ridicule, peut être parce qu'on a déclaré le roman «classique» et «profond») semblent affirmer que l'analphabétisme est plus honteux que la participation à un massacre. Ainsi le résumé du roman sur le site de Barnes & Noble: «Michael reconnaît son ancienne amante au barreau, accusée d'un crime odieux. En regardant Hanna refusant de se défendre contre les accusations, Michael se rend compte peu à peu qu'elle garde un secret plus honteux que le meurtre.» Oui, plus honteux que le meurtre! L'incapacité de lire est plus honteuse qu'écouter dans un silence bovin les cris de 300 personnes mourantes derrière les portes fermées à clé d'une église en flammes que vous gardez pour les empêcher de s'échapper. Ce qui est le crime d'Hanna, bien qu'il ne soit pas montré dans le film.
A une projection du Liseur, j'ai appris du réalisateur que la scène a été omise car elle aurait influencé notre opinion sur Hanna en donnant trop d'importance à la tuerie qu'elle a commise, au détriment de son incapacité à lire. Il aurait été plus difficile de développer de l'empathie pour le personnage, bien qu'il ne soit jamais expliqué pourquoi nous devrions en avoir.
Et donc le film ne met jamais en doute la thèse selon laquelle personne ne savait alors même que certains étaient témoins des tueries. Qui aurait pu l'imaginer? L'illettrisme du personnage de Kate Winslet traduit métaphoriquement l'incapacité supposée des Allemands à déchiffrer les signes de la tuerie qui était en train de se dérouler, en leur nom, et du fait de leurs propres concitoyens. On pourrait répondre: vous vous moquez de nous ! Mais voilà, c'est Hollywood qui décide : alors voici votre Oscar.
C'est difficile à croire, mais c'est en partie injuste de dire que c'est de la faute aux ignares de la Côte Ouest. J'ai moi-même assisté à une manifestation de cette ignorance révérencieuse auprès d'un public de New-Yorkais, supposés d'être sophistiqués, dont beaucoup étaient juifs.
C'était une avant-première pour les «leaders d'opinion» donnée par une figure des relations publiques. Harvey Weinstein, un des producteurs du film, a passé la tête pour saluer ce public influent (Ne me demandez pas pourquoi j'étais invité, probablement parce que j'ai écrit «Pourquoi Hitler») avant de prendre un vol pour Londres.
Il y avait déjà un peu de controverse à Hollywood sur le film parce que le co-producteur Scott Rudin a fait retirer son nom du film — officiellement à cause d'une dispute sur la date de sortie car le film n'était selon lui pas «prêt». Mais après l'avoir vu, je me demande s'il n'y a pas anguille sous roche.
On disait que cette projection faisait partie d'une offensive de Weinstein pour la pauvre Kate Winslet qui n'avait toujours pas son Oscar, mais qui était en lisse lice pour une nomination pour deux films, Les Noces rebelles (non produit par Weinstein) et «Le Liseur».
C'est pourquoi j'ai reçu un coup de téléphone furieux du ponte des relations publiques le lendemain matin suite à la polémique que j'ai créée (indirectement) lors de la séance de questions-réponses avec le réalisateur, Stephen Daldry, après la projection. Comme ma copine était en déplacement, j'étais allé à la projection avec un ami qui était en colère et ouvertement critique sur le film (et il n'est même pas juif).
La plupart des questions au réalisateur britannique étaient polies et déférentes, presque insipides. En effet, c'est un réalisateur britannique et le scénario a été écrit par un célèbre dramaturge britannique, David Hare. Tout de même, une question a révélé quelque chose d'intéressant que peu de critiques semblent avoir remarqué.
Daldry a dit qu'il avait eu une grosse dispute avec l'auteur du Liseur, Bernhard Schlink. Dans le roman, quand la tueuse jouée par Kate apprend à lire, une des choses qu'elle lit est — devinez — des ouvrages sur la Shoah. On nous fait croire qu'elle la découvre, au moins dans son étendue, en lisant Primo Levi, Elie Wiesel et Hannah Arendt; et elle en est, comme il se doit, horrifiée. Vous voyez l'idée: la lecture peut aider à développer un sens moral, à ouvrir un chemin vers la rédemption. (Cette morale à la guimauve est sans doute ce qui a attiré Oprah quand elle a sélectionné «Le Liseur» pour son club de lecture, faisant ainsi d'un obscur roman allemand le best-seller américain de la décennie).
Mais Daldry nous a dit que lui et Hare ont éliminé cet aspect du roman (au grand dam de Schlink) parce qu'il ne voulait pas que la rédemption soit le sujet du film; trop de films sur la Shoah mettent en scène une rédemption trompeuse.
Bien lui en a pris, mais malgré cela, il a fait un film qui emploie toutes les techniques hollywoodiennes pour susciter de l'empathie pour une tueuse de juifs non repentie. La suppression de Primo Levi de sa liste de lecture élimine le lien entre son alphabétisation et la Shoah, ce qui évacue cette rédemption artificielle, mais il rend aussi le film incohérent en tant que réponse à la Shoah. Quel est l'intérêt de savoir qu'elle a lu «La Dame au petit chien» de Tchekhov?
Nudité manipulatrice
Pendant ce temps, je sentais que mon ami rageait. Pour ma part, j'étais dans une sorte de stupeur et de toute manière je n'aime pas trop attirer l'attention sur moi en posant des questions dans ce genre de forums. Mon ami n'a pas les mêmes préventions. Il était outré par le film, non seulement pour ses tentatives de disculpation mais aussi pour la façon dont il réussit à susciter de l'empathie pour le personnage de Kate Winslet : ce qu'il a appelé la nudité «manipulatrice». (Si vous n'avez pas vu le film, la première demi-heure est dédiée à Kate - dans les années d'après-guerre avant son arrestation - séduisant un adolescent, qu'elle persuade de lui faire lecture avant leurs rapports sexuels. Il y a beaucoup plus de sexe que de lecture et un nombre presque choquant de gros plans du corps dénudé de Kate Winslet. L'adolescent devient plus tard un étudiant en droit qui assiste à la procédure judiciaire et aide son ancienne amante à apprendre à lire en prison. L'alphabétisation est sexy! Ou quelque chose de ce genre.)
Cette nudité, à laquelle j'ai déjà eu l'occasion de faire référence dans un article sur l'attraction irrésistible (pour les gens du monde de la culture) entre les nazis et le sexe, donne un sens nouveau au mot gratuit. Pour mon ami, c'était une technique de manipulation utilisée pour créer de l'intimité et donc de l'empathie pour la tueuse non repentie. Et il l'a dit au réalisateur lors de la séance de questions - à la stupéfaction des présents. Et il ne s'est pas arrêté là, traitant «Le Liseur» de film «malhonnête et médiocre» qui emploie la nudité humaine pour cacher sa nudité thématique.
Il y avait de la consternation dans la salle, surtout parmi les professionnels des relations publiques, dont les grouillots ont bien pris nos noms après la projection. La conséquence en a été le coup de fil furibard du lendemain matin par le ponte des relations publiques, qui disait qu'il avait reçu «50 appels» de participants à la projection pour se plaindre que mon ami était «mal élevé», qui me condamnait pour avoir emmené un intrus aussi impoli à la projection, qui me disait comment il était important pour «l'industrie» que les films réussissent dans ces temps difficiles, et qui m'accusait de tout à part d'avoir mis une tête de cheval dans le lit de Harvey Weinstein.
«Vous voulez dire que je peux causer la mort de Hollywood?» ai-je dit, incrédule quant à mes pouvoirs surhumains secrets. J'ai essayé d'expliquer mon point de vue : ce n'était ni moi ni mon ami le problème, c'était le film. (Elle m'a rappelé après, un peu contrite.)
De toute manière, j'avais pensé que ceux qui votent pour les nominations aux Oscars verraient les vices de ce film incohérent. Mais j'avais tort. Kate a eu sa nomination aux Oscars pour le film de Harvey, et non pas pour l'autre. Et Le Liseur en a eu une aussi.
S'il vous plaît, Hollywood, n'aggravez pas l'erreur en donnant un Oscar au Liseur.
Ron Rosenbaum
Cet article, traduit par Holly Pouquet, a été publié sur Slate.com le 9 février.
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Mis à jour le 13/07/2009 à 13h28



















































Vous avez cent fois, mille fois, raison monsieur Rosenbaum et je n'irai pas plus voir ce film que je n'ai accepté de lire Les Bienveillantes. Mais qui s'est élevé contre la démarche de Littell au moment de la sortie de son livre ? Qui n'a pas crié au génie ? Qui ne s'est pas extasié sur les millions et les millions gagnés honnêtement par ce monsieur ? Alors de quoi se plaint-on.
Il y a donc un syndrome Littel ? Intéressant de penser qu'un livre est cloué au pilori par certains sans même avoir été lu... Pour moi ça reste un des plus grand livres de ces dernières années, je ne suis certes pas un critique littéraire mais j'ai le mérite ( finalement tout relatif... ) de l'avoir lu ce roman. Car oui c'est un roman, pas un livre d'histoire, confusion faite par le pourtant très estimable Claude Lanzman. Ceux qui ont lu les Bienveillantes savent bien qu'une bonne partie du livre est surréaliste, onirique et sans rapport avec la Shoah.
Alors bien sûr on peut ne pas aimer, il y a peut-etre des critiques négatives à faire sur le plan littéraire, mais critiquer d'emblée le sujet ? Pourquoi n'aurait-on pas droit de faire un roman sur un officier SS ? On est quand meme loin de l'apologie, on ne ressort pas du cette lecture avec la moindre sympathie pour la machine SS.
Desproges se demandait si on peut rire de tout, j'ai l'impression désormais que d'autres se disent qu'on ne peut plus écrire sur tout. La justice punit et c'est heureux un certains nombre d'idées jugées dangeureuses, pour le reste on aime ou pas, on peut critiquer mais on n'a pas à se poser en censeurs.
Sinon entièrement d'accord que les oeuvres sur la Shoah sont trop souvent jugées avec une très grande indulgence...
Vous me faites trop d'honneur de penser que ma modeste expression : "Le syndrome de Littell" puisse "clouer au pilori" un livre qui s'est vendu à des millions d'exemplaires et qui, de surcroît, a obtenu le prix Goncourt.
Souffrez cependant que je vous cite en partie le point de vue d'Edouard Husson, historien et spécialiste de l'époque nazie, qui à la sortie du livre avait fait paraître dans le Figaro un article intitulé : "Un canular déplacé".
"Le point de vue du narrateur celui d'un nihiliste post moderne qui promène son ennui le long des charniers causés par des nihilistes de l'âge totalitaire, conduit à relativiser la gravité du national-socialisme. L'idée juste selon laquelle tout homme peut devenir un bourreau sert en fait, sous la plume de Jonathan Littell, à relativiser les crimes du nazisme."
Vous voyez bien qu'il y a plusieurs lectures possibles de ce livre, libre à moi de préférer celle d'Edouard Husson à la vôtre.
Bien sur il y a plusieurs lectures possibles. Ce que je ne comprends pas c'est qu'on refuse de se faire sa propre idée et adopter "aveuglement" celle de quelqu'un d'autre, aussi cultivé et brillant soit-il. On peut ne pas avoir envie de lire ce livre ou un autre mais dans ce cas pourquoi le critiquer ?
Quant à la relativisation des crimes du nazisme : il ne faudrait pas oublier que c'est une autobiographie imaginaire d'un officier SS. Quoi d'étonnant à ce que cet officier relativise d'une certaine façon ses crimes ? Ce n'est pas ce que ferait n'importe quel criminel ? Je ne vois pas de plus quelle logique permet de conclure que le fait que le personnage soit nihiliste et oisif implique une quelconque relativisation du nazisme, il faudrait m'expliquer.
Vous m'avez mal lue. Je n'ai pas critiqué le livre de Littell, j'ai dit que je ne le lirais pas. Je n'ai donc aucune explication à fournir.
La raison aussi a quelquefois ses raisons que certains ne veulent pas connaître.
Merci pour cette mise au point indispensable.
Baldur Von Schirach (un orfèvre en la matière…) écrira en 1967, peu après sa sortie de prison :
« La catastrophe allemande ne provient pas seulement de ce que Hitler a fait de nous, mais de ce que nous avons fait de Hitler. Hitler n'est pas venu de l'extérieur, il n'était pas, comme beaucoup l'imaginent, une bête démoniaque qui a saisi le pouvoir tout seul. C'était l'homme que le peuple allemand demandait et l'homme que nous avons rendu maître de notre destin en le glorifiant sans limites. Car un Hitler n'apparaît que dans un peuple qui a le désir et la volonté d'avoir un Hitler».
Juste une petite remarque concernant le film « La chute », auquel vous faites allusion : pour ma part, je n’y ai pas vu une quelconque volonté de « rédemption », mais plutôt une preuve que beaucoup d’entre nous (une majorité ?...) aspireront toujours à devenir les soldats d’une Grande Armée et, chacun à son poste, de suivre un quelconque Petit Caporal. Certainement pensent-ils en retirer suffisamment de fruits. Tout est affaire de circonstances…
merci pour cet article qui remet en place quelques vérités historiques ; d'ailleurs ,en janvier 1933, l'hebdomadaire français "L'illustration " présentait ainsi l'arrivée d'Hitler au pouvoir : une dictature nationaliste et anti sémite... mais les allemands ne lisaient pas ce journal.
merci aussi pour le commentaire sur le livre de Littel,je me trouvais bien seul à être mal à l'aise devant ce porno texte .
Je ne comprends pas les remarques acerbes contre ce livre. Il s'agit d'un des écrits les plus complexes et informatifs de ce qu'a pu être la machine à massacrer Nazi. C'est un livre dont la lecture est insupportable, éprouvante, et c'est en cela que c'est un livre sans complaisance, sans une once de révisionnisme.
Une personne qui m'est proche possédant toutes les qualités morales, intellectuelles et sociales qu'on s'attend à trouver chez un interlocuteur de bon aloi, à qui je parlais du "syndrome de Littell", m'a coupé la parole, disant : Le Liseur de Bernard Schlink est un très bon livre.
Comme je voulais continuer, elle me dit : Je ne suis pas une personne avec qui on peut polémiquer.
Diable, diable ! comme disait Victor Hugo, me voilà donc réduite à polémiquer avec moi-même !
Ca s'est mis à bouillonner dans la cafetière !
J'ai pensé à tous ces jeunes Allemands qui, depuis plusieurs décennies, voient au cinéma ou sur Arte, leur pays, leurs parents, dépeints sous les traits les plus atroces, alors qu'eux n'y sont pour rien.
J'ai pensé à tous ces jeunes Juifs d'Israël ou d'ailleurs, obligés de contempler les files innocentes et passives de ce peuple qu'on a mené à l'abattoir.
Et je me suis dit : STOP !
Si on demandait un moratoire, disons jusqu'en 2050. Que jusque là plus personne ne publie, ne filme, ne parle ou pérore sur le sujet, afin qu' au moins toutes les personnes ayant vécu cette période de trop près, aient disparu de la surface de la terre.
Après tout, Jacques Attali n'a pas traité le mot "shoah" dans son Dictionnaire amoureux du Judaïsme.
Comme on pouvait s'y attendre, Le liseur, a eu un Oscar.
Consolons-nous en nous disant qu'il n'a pas eu celui du meilleur film, et que sans doute Kate Winslet méritait celui de la meilleure actrice.
Avec mes très sincères condoléances.
Je suis un peu étonné que Slate.Fr participe à cette campagne visant à discréditer cett figure de la Résistance allemande qui a débuté à ma connaissance avec un article d'Olivier Guez publié dans le Monde.fr. On se fonde en général sur une citation, toujours la même d'ailleurs, tirée d'une lettre envoyée à sa femme durant la campagne de Pologne, pour dénoncer implicitement le soi-disant antisémitisme du comte von Stauffenberg. En réalité si encore dans les années 1930, Stauffenberg est contaminé par cette idéologie racialiste qui inonde toute la société allemande, il s'en détache complétement par la suite. L'historien Jean-Louis Thiériot à bien décrit cette évolution dans la seule biographie disponible aujourd'hui en langue française.
Quand vous dites du reste que "quelques officiers de la Wehrmacht ont ourdi un complot contre Hitler, mais ils ont attendu le succès du débarquement en Normandie pour agir, quand il semblait que Hitler allait perdre la guerre", vous semblez ignorer qu'il y eut d'autres tentatives d'attentat bien avant Walkyrie, mais qui ont lamentablement échoué. Deuxièmement, selon moi il faut mettre à égalité le désir de sauver une certiane idée de l'Allemagne, et la volonté de stopper la "solution finale" dont Stauffenberg avait été assez tôt informé grâce à un ami en poste eu Ukraine.... Pour plus de détails sur cette affaire, je conseille la lecture d'un texte répondant à Olivier Guez, auquel d'ailleurs celui-ci, probablement très embarrassé, ne veut pas répondre.
http://jazzthierry.blog.lemonde.fr/2009/02/08/stauffenberg-etait-il-antisemite-reponse-a-olivier-guez/
Je n’ai pas lu le livre dont le film est une adaptation. Je ne parlerai donc que du film.
Si je n'avais pas employé si récemment la locution, j'appellerais sans doute «Le Liseur» «le pire film sur la Shoah de tous les temps». Quelqu'un doit le dire. Je n'ai vu personne le faire dans la presse écrite. Et si je ne suis pas la personne la plus qualifiée pour le faire, j'ai tout de même un peu d'expertise. Et donc je le ferai: il s'agit d'un film dont le projet est, métaphoriquement, de disculper les Allemands de l'époque nazie d'avoir été complices de la Solution Finale.
Je n'ai pas vu même film que Ron Rosenbaumm.
J’ai vu un film sur la banalité du mal .
Ce n'est pas un film sur le racisme et l'antisémitisme (et c'est sans doute ce qui gêne Ron Rosenbaumm), mais c'est bien un film sur la Shoah. Sur la question fondamentale de l’adhésion et de la participation de millions de gens qui n'étaient nécessairement pas tous antisémites (en fait la question n'est même pas abordée dans le film) à un génocide. Le film ne cherche pas réellement à donner une explication. L’important je pense, c’est précisément que le scénario ne donne aucune excuse au personnage interprété par Kate Winslet. Elle ne participe pas à la solution finale par ignorance, pour sauver sa propre peau, ou parce qu’elle a été victime d’un endoctrinement. Ce n’est ni une idéologue façon Himmler, ni un barbare ordinaire à la Fofana. Le scénario ne lui donne même pas l’excuse du repentir. Elle n’a pas de regret parce qu’elle ne peut pas envisager qu’à l’époque son comportement aurait pu être différent.
La seule piste évoquée pour expliquer son comportement, c’est son goût de l’ordre. Que ce soit comme gardienne à Auschwitz ou comme contrôleuse dans un tram, elle est toujours appréciée de ses supérieurs. C’est d’ailleurs un passage très angoissant, dans la mesure où le goût de l’ordre est un sentiment largement partagé.
Quelle fable réconfortante sur les merveilles de l'alphabétisation et sa capacité à améliorer la vie d'une tueuse d'Auschwitz!
L’alphabétisation n’est pas une rédemption. On a pas une happy end à l’américaine où au moment de sa mort elle prendrait conscience de sa vilénie et serait accueilli par un Dieu qui lui donnerait l’absolution.
Dans le passé, la littérature s’interrogeait déjà sur l’énigme de l’officier SS qui pouvait pleurer le soir dans son baraquement en entendant du Schumann après avoir passé sa journée à tuer ou à faire tuer des enfants juifs ou tziganes. Ici on a quelqu’un d’inculte, mais intelligent et curieux qui agit monstrueusement et n’en a pas de regret. C'est quelqu'un d'ordinaire, dont le seul trait extraordinaire, est la soif de culture. Mais cette soif de culture ne lui donne pas plus de discernement qu'à ses compatriotes. L’alphabétisation l’occupe plus qu’il n’améliore sa vie, puisque à la fin de sa peine et malgré tous les livres qu’elle a enfin pu lire par elle-même, elle se pend.
Le film ne cherche pas à exonérer les allemands de leurs responsabilités, bien au contraire. Pendant le procès une allusion est faite aux 8000 personnes qui sont passées à un titre ou à un autre à Auschwitz du coté allemand. Il n’oppose pas les gentils allemands aux méchants Nazis, mais affirme qu'après la guerre, les allemands ont sacrifié quelques individus pour vivre dans l’hypocrisie, malgré la culpabilité du plus grand nombre. Hypocrisie de ceux qui avaient vécu cette époque, et qui se disent ignorants ou complices passifs, hypocrisie de leurs enfants qui voulaient tout ignorer de la responsabilité de leurs parents. Les étudiants se sauvent littéralement hors de l’amphi lorsque commence le seul séminaire consacré à cette période de l’histoire allemande.