Monde

Obama rattrapé par la realpolitik

Christopher Flavelle, mis à jour le 18.02.2009 à 18 h 54

Les Etats-Unis vont devoir renégocier avec le dictateur ouzbek.

Affiche électorale du président ouzbek Islam Karimov en décembre 2007 à Tachkent. REUTERS/Shamil Zhumatov

Affiche électorale du président ouzbek Islam Karimov en décembre 2007 à Tachkent. REUTERS/Shamil Zhumatov

L'administration Obama n'a pas un mois, et des éditorialistes accusent déjà le nouveau président américain de perdre son innocence après l'abandon forcé de son discours «bipartisan» au sujet du plan de relance économique. Mais une pointe de politique partisane dans son pays n'est en rien comparable avec le douloureux dilemme qui attend Obama en Asie centrale, où il risque de devoir bientôt choisir entre financer un odieux dictateur en Ouzbékistan ou entraver la mission américaine en Afghanistan. Une alliance avec l'Ouzbékistan pourrait être le premier compromis ignoble mais nécessaire d'Obama en matière de politique étrangère.

Le 3 février dernier, Kurmanbek Bakiyev, le président du Kirghizstan (Asie centrale) a annoncé qu'il ferait fermer une base aérienne américaine que les Etats-Unis avaient inaugurée en octobre 2001 à des fins de ravitaillement militaire destiné à l'Afghanistan voisin. Deux jours après cette annonce, Associated Press a indiqué que Washington comptait rouvrir sa base aérienne en Ouzbékistan (pays limitrophe du Kirghizstan et de l'Afghanistan), qui avait été fermée en 2005, pour prendre le relais.

La question de la réouverture de la base américaine en Ouzbékistan est loin d'être mineure. Le département d'Etat américain qualifie ce pays d'Etat autoritaire, où le respect des droits de l'homme occupe peu — et de moins en moins — de place. C'est Islam Karimov, président de ce pays depuis qu'il a obtenu son indépendance à l'effondrement du bloc soviétique (1991), qui détient le pouvoir. Pour y parvenir, il a accumulé arrestations arbitraires, actes de torture, et traitements psychiatriques forcés. Bon nombre de prisonniers politiques sont décédés pendant leur garde à vue, notamment deux membres d'une secte religieuse qui ont été tués à l'eau bouillante en 2002! La liberté de la presse, de religion ou de réunion n'existent pas. Le régime ouzbek est assurément l'un des plus oppressifs de la planète.

Répression sanglante d'une manifestation en 2005

Les droits de l'homme y ont été tellement bafoués que même l'administration Bush — qui ne se laissait pas facilement convaincre par l'opinion internationale — a entièrement coupé les ponts avec ce pays en 2005. Les Etats-Unis avaient ouvert une base en Ouzbékistan en même temps qu'ils ont ouvert leur base au Kirghizstan, et dans le même but: soutenir la campagne afghane. Mais les critiques à propos de la relation américano-ouzbèke ont pris de l'ampleur à mesure que des observateurs s'interrogeaient: était-ce vraiment judicieux que les Etats-Unis se montrent en train de dorloter un dictateur comme Karimov? C'est ce que se demandait Fred Kaplan dans un article publié sur Slate.com.

Tout s'est précipité en mai 2005 quand les forces de sécurité ouzbèkes ont ouvert le feu sur des manifestants dans la ville d'Andijan (située dans l'est du pays), tuant des centaines de civils. Le gouvernement américain s'est joint à d'autres condamnations publiques du régime. La réponse d'Islam Karimov a été d'expulser les soldats américains. Le dernier avion américain a quitté l'Ouzbékistan en novembre de cette année-là. Cet épisode a également mis fin aux récompenses financières que les Etats-Unis accordaient au régime, refermant apparemment l'un des plus sombres chapitres de la guerre de l'Amérique contre la terreur.

Du moins jusqu'aujourd'hui. Washington envisage désormais de renouer avec un pays qui, il y a quatre ans de cela, semblait «paria». Cela ne manquera pas de contrarier certains partisans libéraux d'Obama. Mais la nouvelle administration n'aura peut-être pas le choix. Si l'Ouzbékistan n'a pas changé, la dynamique de la région s'est transformée.

Tout d'abord, rappelons-le, une nouvelle administration est en place. Pendant sa campagne, Barack Obama a promis de renforcer les effectifs américains en Afghanistan. Des responsables haut placés tentent déjà de calmer les attentes de progrès rapides dans ce pays: le week-end dernier, Richard Holbrooke, émissaire des Etats-Unis en Afghanistan et au Pakistan, a déclaré que la guerre en Afghanistan serait «bien plus difficile qu'en Irak». Mais, inévitablement, le succès de Barack Obama sur le front de la politique étrangère sera mesuré par ses progrès en Afghanistan.

Ensuite, le Pakistan, l'autre principal point d'accès pour les produits de ravitaillement destinés à l'Afghanistan, est en plein chaos. Pervez Musharraf, qui a démissionné de la présidence pakistanaise en août 2008, avait beau être un allié instable, son successeur, Asif Ali Zardari, s'est montré encore plus critique vis-à-vis des tentatives américaines d'attaquer les combattants talibans sur la région frontalière du Pakistan. Et, aussi étonnant que cela puisse paraître, ces combattants deviennent encore plus audacieux: le jour où le président kirghize a annoncé son projet de fermer la base américaine, des militants islamistes ont fait exploser un pont au Pakistan, dans la passe de Khyber, une voie de ravitaillement clé située entre le Pakistan et l'Afghanistan. Si Barack Obama souhaite renforcer la présence militaire américaine en Afghanistan, compter sur un accès via le Pakistan semble de plus en plus risqué.

 

Enfin, l'administration Obama doit gérer une Russie dont la confiance et l'agressivité se sont renforcées. L'invasion russe de la Géorgie, à l'été 2008, a marqué un nouveaux creux dans les relations d'après-guerre froide entre la Russie et les Etats-Unis, et a rappelé aux anciens pays satellites que rejeter Moscou peut entraîner plus que de simples réprimandes ou sanctions commerciales. Au mois de janvier, la Russie a interrompu les livraisons de gaz naturel à l'Ukraine. Moscou l'a expliqué par un contentieux tarifaire, mais d'autres y ont vu la tentative de démontrer l'influence de la Russie.

 

Pot-de vin russe au Kirghizstan

Ainsi, Washington croit que le gouvernement russe n'est pas étranger à la décision du Kirghizstan de fermer la base américaine qui y est implantée. Du reste, le président kirghize a annoncé cette décision lors d'un voyage à Moscou, où il a obtenu des promesses d'aides russes d'un montant dépassant 1,5 milliard d'euros. Le site d'information Eurasianet a qualifié ces aides obligeant le Kirghizstan à fermer la base américaine de pot-de-vin.

Le paysage mouvant qui entoure l'Afghanistan laisse de moins en moins de possibilités à Barack Obama. S'il veut faire progresser sa campagne afghane, il doit maintenant envisager des compromis déplaisants. Washington peut encore trouver un moyen de préserver ses voies de ravitaillement sans retourner en Ouzbékistan. Il n'est pas exclu que le sommet de l'Etat kirghize revienne sur sa décision, peut-être en se voyant proposer des rétributions toujours plus généreuses de la part du Pentagone. Quant à l'Ouzbékistan, il n'est pas certain qu'il accepte les ouvertures américaines. En campagne électorale, on suscite plus d'espoir qu'en menant une politique étrangère.

En 2005, le président George W. Bush, même s'il était presque complètement indifférent à l'opinion publique, pouvait se permettre un acte honorable en s'éloignant du régime brutal de l'Ouzbékistan. Car, à l'époque, les perspectives étaient meilleures en Afghanistan et la base située au Kirghizstan était encore disponible. Obama, dont le discours d'investiture promettait que les idéaux de l'Etat de droit et des droits de l'homme «éclairent toujours le monde, et [que le gouvernement américain] ne les abandonne[ra] pas par commodité», devra peut-être faire mentir cette image. Car il ne dispose pas des options de son prédécesseur. C'est hélas l'inconvénient de la réalité: parfois, les personnes qui pâtissent d'une situation ne sont pas les bonnes.

Christopher Flavelle

Image de Une: Affiche électorale du président ouzbek Islam Karimov en décembre 2007 à Tachkent. REUTERS/Shamil Zhumatov

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