Obama ne doit surtout pas écouter Wall Street

Traders sur le parquet du New York Stock Exchange   Brendan McDermid / Reuters

Traders sur le parquet du New York Stock Exchange Brendan McDermid / Reuters

L'époque où les cours de Bourse faisaient la pluie et le beau temps à Washington doit être enfin révolue.

Les professionnels de l'investissement et les experts en économie qui prétendent parler pour Wall Street mettent les récentes séries de pertes boursières sur le dos du président Obama. Selon eux, les investisseurs de par le monde expriment en fait quotidiennement leur accord ou leur désaccord avec les multiples initiatives du gouvernement. «Le radicalisme d'Obama est en train de tuer le Dow Jones», a par exemple titré une chronique du Wall Street Journal, écrite par l'économiste de Stanford Michael Boskin, un ancien conseiller de George Bush senior.

«Le S&P 500 a perdu près de 8,5% depuis la présentation du budget: il est clair que les investisseurs ne croient pas que le plan du gouvernement va nous sortir de la crise financière», estimait le 3 mars Dan Clifton, analyste de la société de courtage Strategas. Même le journaliste de la CNBC James Cramer, qui a pourtant soutenu Obama pendant la campagne, s'en est pris au président - il l'a traité de «destructeur de richesse».

C'est de la colère mal placée. Wall Street a construit une maison en bois, l'a bourré de matériel inflammable, a mis le feu puis a versé de l'essence sur les flammes. Et maintenant il met ce brasier sur le dos du pompier, qui n'a pris ses fonctions que lorsque le feu était déjà bien engagé?

Hélas, l'investisseur en chef prête attention à tout cela. Début mars, il a essayé de revigorer les marchés. "Ce qui se passe, c'est que les bénéfices et les multiples de valorisation commencent à s'approcher du point où acheter des actions peut être une bonne affaire, dans une perspective de long terme", a-t-il estimé. (Qui sait, si toute cette histoire de leader du monde libre ne marche pas, il pourra toujours devenir consultant pour CNBC.) Mais cette tendance, louable, qu'a Obama à écouter ses détracteurs le dessert cette fois-ci. Il devrait ignorer le Dow Jones. L'indice a chuté d'environ 50% depuis son pic de clôture à 14164 points du 9 octobre 2007. (C'était la semaine où a été lancée la chaîne d'infos financières Fox Business Channel. Une coïncidence ? Je vous laisse juge.) Tout ce qui concerne les marchés a été coupé en deux - leur valeur, leur autorité morale et donc l'attention qu'ils peuvent revendiquer de Washington. Après avoir privé les Américains d'une telle part de leur richesse, le marché est aujourd'hui comme Rush Limbaugh : une grande gueule impopulaire sujette à des explosions d'émotion.

Quand Obama a comparé le Dow Jones à «un sondage quotidien en politique», il a répété une erreur souvent entendue de Washington à Wall Street. Les marchés des actions et obligations ne sont définitivement pas des sondages d'opinion. A l'automne 2007, quand le Dow Jones était à son maximum, seulement 25% des Américains pensaient que le pays était sur la bonne voie, selon un sondage NBC/Wall Street Journal. Avec l'élection d'Obama, ceux qui pensent cela sont passés de 11% début novembre à 41% ce mois-ci, alors que les Bourses ont plongé. En outre, les marchés ne sont pas partisans. Ils ne sont pas pour ou contre tel président.

Ceux qui affirment qu'Obama est responsable de la chute des cours ont tendance à oublier que ce sombre épisode de destruction des richesses a commencé en octobre 2007 et a fait la majeure partie de ses ravages sous la présidence d'un homme dont on ne prononce plus le nom. Et quand les cours se rétablissent, comme en début de semaine dernière, des types comme Boskin et Clifton ne disent pas que le marché soutien tout à coup les dernières annonces fiscales. "Je ne crois pas que les gens, assis devant leur télé, regardent parler le secrétaire au Trésor Tim Geithner et gagnent ou perdent en confiance", explique le sondeur Scott Rasmussen, qui gère un indice quotidien mesurant la confiance des investisseurs. Ces dernières semaines, remarque-t-il, les investisseurs démocrates ont gagné en optimisme, les investisseurs républicains en pessimisme.

Surtout, je ne suis pas d'accord avec l'idée que le marché "pense" quoique ce soit de cohérent. Le marché est composé de toutes sortes de participants : des rationnels, des irrationnels, les uns se concentrent sur le passé, les autres sur le futur, certains sont obsédés par Washington, d'autres par la Chine. En octobre 2007, avec le Dow Jones à 14000 points, les marchés savaient-ils qu'une récession était sur le point d'arriver et qu'ils allaient être frappés par un tsunami financier ? Hum... non. Certes, sur le long terme, le marché réagit à des fondamentaux comme les bénéfices et les versements de dividendes. Mais durant les six derniers mois, les fondamentaux ont été fondamentalement douteux. Si le S&P 500 avoisine les 700 points, c'est peut-être parce qu'Obama est un coco et qu'il veut tuer la liberté d'entreprise. Ou alors c'est parce 700 c'est, en gros, 15 fois les bénéfices opérationnels par action estimés de l'indice.

Même si le Dow Jones et le S&P 500 étaient objectifs, rationnels et avisés, ce serait toujours une l'erreur de les considérer comme des jauges de l'économie américaine. Ceux qui les composent sont en fait des citoyens du monde qui s'avèrent domiciliés aux Etats-Unis. En 2007, la société exportatrice moyenne du S&P 500 déclarait tirer 45,8% de son chiffre d'affaires de l'étranger. Pour nombre des 30 sociétés qui composent le Dow Jones, le pourcentage est, selon Compustat, beaucoup plus élevé encore, notamment General Electric (54,3%), Caterpillar (66%) et Intel (85,6%). La semaine dernière, Dominique Strauss-Kahn, le directeur du FMI, a annoncé qu'il s'attendait à une récession de la croissance mondiale pour la première fois depuis les années 1940. Rien de surprenant à ce que les actions les plus exposées à l'économie globale soient flinguées.

Certains disent qu'Obama essaie d'en faire trop à la fois. S'il cherche à supprimer quelque chose de sa to-do liste, il pourrait commencer par effacer la ligne "Regarder ce que pensent les marchés".

Daniel Gross

Traduit par Aurélie Blondel