Economie

Obama-DSK contre Sarkozy-Merkel

Eric Le Boucher, mis à jour le 23.03.2009 à 7 h 28

Washington, le FMI et de nombreux économistes exhortent les Européens à mettre en oeuvre, et vite, un nouveau plan de relance - PAR ERIC LE BOUCHER.

La  chancellière allemande Angela Merkel et Nicolas Sarkozy  Francois Lenoir / Reuters

La chancellière allemande Angela Merkel et Nicolas Sarkozy Francois Lenoir / Reuters

«Il faut un nouveau plan de relance !» Les manifestants du jeudi 29 mars le réclament pour la France. La crise a commencé à provoquer des coupes claires dans les effectifs de l'industrie. Les salariés du privé, absents dans les défilés de janvier, sont venus manifester leur angoisse. Les syndicats et l'opposition de gauche estiment que le plan de relance français est d'un montant trop faible. Il est, en volume, l'un des plus petits des pays comparables et ils demandent à Nicolas Sarkozy de «changer la donne». Ont-ils raison ? Faut-il un plan plus musclé ? Faut-il une relance de la consommation ? Faut-il d'autres mesures et lesquelles ?

Les syndicats ne sont pas seuls dans leur combat. Ils ont reçu l'appui, et ce n'est pas rien, et des Américains, du FMI (Fonds monétaire international) et de nombreux économistes qui demandent globalement aux Européens «d'en faire plus». Tous ces «relanceurs» considèrent que l'économie mondiale, prise comme un tout, souffre d'un déficit de demande. Le consommateur américain qui était le grand dépensier de la période précédente fait maintenant défaut ; pire, il épargne. Nous sommes à l'échelle globale dans une classique crise keynésienne d'un déficit de demande, il faut combler le manque à dépenser sinon la crise ne cessera de s'aggraver, c'est aux Etats d'agir. Selon  Dominique Strauss-Kahn, directeur général du FMI, le plan français représente un «stimulus» de 1,3% du PIB (Produit intérieur brut), l'italien de 0,3%, et l'allemand de 3,4%. En face, l'effort américain est de 4,6% du PIB, largement deux fois plus que l'Union européenne. Il faut d'urgence que les Européens adoptent de nouveaux plans qui doublent leur contribution actuelle.

Les Européens ont répondu sèchement non. Les plans actuels, a déclaré Angela Merkel, «sont suffisants et il faut d'abord les laisser produire leurs effets» avant d'en décider de nouveaux. Même registre, mot pour mot, pour François Fillon à la télévision le soir de la manifestation : il faut «attendre» que le premier plan de relance annoncé en décembre, d'un montant de 26 milliards d'euros, «produise ses effets».

Pour les «stoppeurs» de Bruxelles, Paris ou Berlin, les Européens n'ont pas besoin de relancer autant que les Américains parce qu'ils ont des meilleurs «stabilisateurs» sociaux (l'Etat pèse en France la moitié de l'économie). Les salariés qui perdent leur emploi, conservent une couverture sociale et bénéficient d'allocations chômage. Deuxième argument : le «choc» est moindre. La croissance s'est effondrée plus aux Etats-Unis car elle partait de plus haut que chez nous, elle a perdu 5,1 points (en % du PIB) outre-Atlantique et seulement 2,3 points en France, 3,8 points en Allemagne.  Dernier argument et non des moindres en vérité : cette crise est venue des Etats-Unis, c'est à d'abord à eux de payer pour nous en sortir ! Ce qui revient, en termes clairs, à se dire qu'on va attendre que l'économie américaine reparte. Bref, la France avec 26 milliards d'euros et l'Europe avec 400 milliards d'euros sur 2009 et 2010, en font «assez».

Cette position des « stoppeurs » est très contestable. D'abord parce que la situation s'aggrave plus vite que ne l'admettent Berlin et Paris. Le gouvernement français a révisé il y a dix jours ses prévisions pour 2009 à une récession de -1,5%. Mais au vu des derniers indices, les économistes tablent maintenant sur une chute deux fois plus rapide, la récession sera sans doute proche de -2,9% cette année selon Goldman Sachs. Frappée par l'effondrement de ses exports l'Allemagne fera -5,2%, l'Italie -3,3%, l'Espagne -3,6%, la Grande-Bretagne (qui semble retrouver du tonus ces dernières semaines) -2,5%. Le FMI attend -3,2% dans la zone euro. Or, compte tenu du plan de relance Obama, la chute ne serait que de -2,6% aux Etats-Unis cette année. Autrement-dit, l'économie européenne, faute de relance suffisante, va souffrir plus que l'économie américaine, pas moins ! L'argument du choc inférieur ne tient plus.

Ensuite, parce que les pays européens raisonnent chacun dans leur coin, en se comparant les uns les autres, sans perspective d'ensemble. Les raisons sont multiples déplore Jean Pisani-Ferry de l'institut Bruegel : un excès d'optimisme des Allemands, une réticence européenne au stimulus keynésien qui relève d'une idéologique d'inspiration germanique, les contraintes du Pacte de stabilité que Bruxelles s'évertue à défendre et «plus fondamentalement, l'absence d'une politique budgétaire intégrée».

Comme les déficits et les dettes des pays pris individuellement sont déjà élevés, chacun craint d'être puni par les marchés s'il adopte un plan plus massif. C'est la division européenne qui cause cette timidité de chacun, donc d'ensemble, face à la crise. La solution serait que les Vingt-sept sautent le pas en osent un fédéralisme budgétaire bien supérieur pour lancer un plan d'ensemble, lui massif. Mais nous en sommes très loin et faute de fédéralisme, chaque pays est coincé.

C'est dans ce contexte de forte contrainte qu'il faut situer le plan français. Il aurait dû être supérieur dans un autre cadre européen. L'Europe aurait dû, en décembre, relancer de façon plus concertée et plus forte. Mais, une fois cette impuissance européenne constatée, contraint à agir dans un cadre purement national, le président de la République a mené une politique grosso modo  bonne. Même s'il a fallu un coup de fil de Barak Obama pour qu'il se rende compte de l'ampleur cataclysmique de ce qui arrive (en France certains minimisent encore cette crise).

Les plans de sauvetage sectoriels mis en place sont, eux,  très contestables : le gouvernement ne demande pas assez de  contre-parties aux banques et en demande trop aux constructeurs automobiles (garantie irréaliste et contre-productive des emplois). Quant à la baisse purement électoraliste de la TVA de 19,6% à 5,5% pour les restaurateurs, elle est tout simplement un scandale. Il devrait aussi (voir la chronique sur le bouclier fiscal) revenir sur la loi Tepa d'août 2007 qui est devenue anachronique et qui accentue son image de «président des riches».

Mais le plan de relance macro-économique est bien ciblé. Soutien à la trésorerie des PME pour 11 milliards d'euros, investissements dans les infrastructures pour 6,5 milliards (à condition qu'on ne construise pas des éléphants blancs) et accélération des projets de TGV ou d'EDF pour 4 milliards, sont des choix keynésien classiques, a priori judicieux. Tout juste peut-on dire qu'il aurait été meilleur de miser plus sur la recherche et l'innovation. Le supplément de 2,5 milliards d'euros pour les Français qui vont, les premiers, perdre leur emploi ou des revenus,  accordés après la manifestation du 29 janvier, est aussi à mettre au crédit du président. Il en sera de même des mesures dont qui semblent en préparation en faveur des jeunes. Comme il n'y aura pas de débouchés pour eux,  il s'agit en gros de les maintenir en formation une année supplémentaire pour éviter qu'ils ne se retrouvent dans les rues (et dans les statistiques du chômage).

On peut penser que, plus largement, le gouvernement sera amené, à l'automne probablement, à prolonger d'une année le bénéfice des allocations pour les chômeurs. Leur demander de «trouver du boulot» quand il n'y en a pas et que le taux de chômage monte à 10% est illusoire.

Deux questions se posent néanmoins.

-Premièrement : faut-il une relance de la consommation ? Le débat n'est pas clos, mais pour l'instant les ménages consomment. La dernière note de conjoncture de l'Insee conforte le gouvernement : malgré la crise, le pouvoir d'achat devrait encore progresser au premier semestre, grâce à la baisse de l'inflation et grâce aux prestations sociales. Du coup la consommation restera solide au premier semestre (+0,1%). Le point faible de l'économie française, c'est la situation des entreprises et donc l'emploi. Au rythme de 110 000 pertes d'emplois par mois, l'Insee prévoit une vive accélération du chômage qui atteindrait 8,8% de la population active dès juin !  Entre les salaires et l'emploi, le gouvernement a raison de privilégier  l'emploi et donc une relance « par l'investissement » pour aider d'abord les entreprises.

Si la consommation des ménages donne des signes de fléchissement, il faudra alors infléchir cette politique. Pour l'heure, la France bénéficiant de l'amortisseur que lui donnent ses filets de protection sociaux et son immense secteur public avec ses emplois non exposés, demander «une relance de la consommation» tient plus de l'idéologie que du raisonnement économique. Même chose pour une hausse du SMIC : ce n'est pas en augmentant le coût du travail peu qualifié qu'on sauvegardera des emplois.

-Deuxième question : si le gouvernement devait «en faire plus» quelles mesures décider ?  Le problème se posera à l'automne si l'économie américaine ne donne pas ces signes de rebonds que les Européens attendent pour la fin 2009 ou le début 2010. Si l'Amérique tarde, la stratégie d'attente des Européens sera un échec qui les forcera à agir eux-mêmes plus fortement. Ce ne sera pas facile de se déterminer, on prolonge toujours l'attente dans ces cas là. Il eut été, encore une fois, meilleur d'agir plus tôt, dans l'union. Quel nouveau plan choisir qui fasse, pour avoir tardé, ses effets « immédiatement »? Baisse des 27 de la TVA. Baisse concertée des impôts. Doublement des allocations sociales. Payer les logements des plus démunis... L'Europe devra agir de concert et le débat risque à nouveau de s'engluer.

Face à la première phase de la crise l'Europe s'est défaite. Pourrait-elle se refaire dans une deuxième phase de grave aggravation ? Peu probable. Espérons qu'Obama nous sauve.

Eric Le Boucher

Eric Le Boucher
Eric Le Boucher (543 articles)
Cofondateur de Slate.fr
En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l’utilisation de cookies pour réaliser des statistiques de visites, vous proposer des publicités adaptées à vos centres d’intérêt et nous suivre sur les réseaux sociaux. > Paramétrer > J'accepte