NKM et Dailymotion inaugurent les nouveaux codes de la politique
L'épisode polémique entre la secrétaire d'Etat à l'Economie numérique et Dailymotion est révélateur d'un changement époque.
- DR -
Si j'étais mauvaise langue, je dirais que Nathalie Kosciusko-Morizet utilise à plein les ressources de son réseau social depuis qu'elle est devenue secrétaire d'Etat à l'Economie numérique. Comme je suis honnête, j'ajouterai que l'ancienne secrétaire d'Etat chargée de l'Écologie avait des côtés «geek» bien avant et qu'elle est loin de découvrir la roue. Mais depuis son web-bashing avec Dailymotion, en direct live sous les yeux des internautes, NKM comme on dit (c'est plus rapide à écrire surtout), s'est clairement prise au jeu. Avec retour de bâton inclus.
Retour en arrière pour ceux qui n'auraient pas suivi. Le 18 mars, les deux dirigeants de Dailymotion publient sur lefigaro.fr une lettre ouverte reprochant à NKM de ne pas assez défendre le web français et ses acteurs, en référence à son absence de prise de position claire pour ou contre la loi Hadopi, et à son absence de réaction face aux sorties musclées de Frédéric Lefebvre réclamant une régulation tout aussi musclée d'Internet.
La réponse de l'intéressée à cette attaque frontale est publiée le soir même sur son profil Facebook en même temps qu'envoyée à l'AFP. Une réponse cinglante dans laquelle la secrétaire d'Etat à l'Economie numérique tape fort. Et parfois en dessous de la ceinture. Comme lorsqu'elle reproche à Martin Rogard, d'être le fil de son père, Pascal, président influent de la SACD (Société des Auteurs et Compositeurs Dramatiques), alors qu'elle-même a en marre des journalistes qui la questionnent sur l'influence présupposée de son frère, patron d'une plus importante boîte française du e-commerce (PriceMinister), sur son job ministériel... Un coup de sang tenant plus de l'émotion que de la raison qui colle parfaitement au ton employé sur les réseaux sociaux habituellement. La réponse plus traditionnelle viendra deux jours plus tard sous la forme d'une longue interview dans Le Figaro.
Pizzeria
L'histoire ne s'arrête pas là et elle va se poursuivre dans les statuts de NKM et de Martin Rogard. En effet, vendredi soir, c'est là que NKM annonce qu'elle s'est réconciliée avec Martin Rogard lors d'un dîner dans une pizzeria de Longjumeau, la ville dont elle est maire. Et d'ajouter un peu plus tard que la soirée s'est terminée dans un bar avec concert cajun. Avec la copine de son ancien ennemi, précision qui permet de ne pas prêter le flanc aux interprétations d'ordre graveleux. De son côté, dans ses statuts Facebook, Martin Rogard confirme un «dîner très sympa» avec NKM. Et publie même une photo sur son wall le lendemain. Ce qui lui vaudra ce commentaire paternaliste de son père (normal quoi): «vous êtes amusants tous les 2».
Je trouve qu'il est à la fois amusant et déroutant de suivre une polémique publique avec plusieurs niveaux de lecture selon le média utilisé. Il est aussi surprenant de voir une personnalité politique de premier plan utiliser ainsi les outils du blogging et du microblogging via Facebook et ses statuts, pour répondre à une polémique, en jouant à la fois sur l'émotion et l'intime, une attitude qui va au-delà de la simple occupation du terrain numérique due à la fonction. De plus, NKM semble y prendre goût. Ce week-end, elle a même publié une note sur Facebook pour annoncer une décision du Conseil d'Etat validant sa victoire aux municipales de Longjumeau en 2007. Une note amenant comme les autres beaucoup de commentaires et de « I like », option de Facebook permettant d'approuver une note ou un statut.
La fin du sens unique
Clairement, Facebook et Twitter deviennent des médias à suivre pour se tenir au courant en continu, pour connaître parfois le dessous des cartes. Déjà il y a quelques mois, c'est par ce biais qu'était sortie en premier une altercation musclée entre un responsable de l'UMP et un proche d'un ministre. Mais le chemin est encore long. Les outils de microblogging sont le plus souvent utilisés pour annoncer une réunion politique, créer un groupe de soutien, indiquer la date et l'heure d'un passage télé... Bref pour délivrer un message politique, pas forcément entrer dans un nouveau genre de relations. Ainsi Benoit Hamon (PS) semble s'être vite lassé de son twitter, les mises à jour du statut Facebook d'Yves Jégo (UMP) sont comme par hasard suivies de près par celle de son conseiller en communication, le profil de Valérie Pécresse n'est plus actualisé depuis une éternité, et elle a même préféré créer un groupe de soutien qui a l'avantage d'avoir besoin de beaucoup moins d'entretien...
Mais attention, pour ceux qui voudraient jouer le jeu, l'utilisation des réseaux sociaux ne se fait pas à sens unique. Et il faut s'attendre à des retours de bâton qui n'ont rien de virtuels. Dimanche, sur la page Facebook de NKM, un anti-hapodi a publié la vidéo parodique de Brazil réalisée par La Quadrature du Net, farouche opposant à la riposte graduée. De plus, l'homme politique n'a plus le dernier mot sur le Net, comme il pouvait l'avoir dans les médias traditionnels. Ainsi, ElectronLibre a publié ce week-end la version non expurgée (c'est-à-dire avant relecture et polissage du ministère concerné), de l'interview de NKM donnée au Figaro. A vouloir jouer le même jeu que les internautes, il va aussi falloir en accepter les codes qui ne sont pas ceux auxquels les personnalités politiques et leurs communicants ont été habitués.
Matthieu Josse
Mis à jour le 23/03/2009 à 22h25












































Matthieu
Parmi les critiques que NKM adresse à Rogard, vous ne citez que celle qui est un peu contestable, en oubliant soigneusement une autre beaucoup plus pertinente : Martin Rogard a fait partie du cabinet de Renaud Donnedieu de Vabres et a participé de près au suivi de la loi DADVSI ! Il semble ne pas se rendre compte qu'internet et création, c'est DADVSI 2, avec les mêmes lobbys derrière, dont son papa (là encore, il est bien placé pour voir les choses telles qu'elles sont). Il manque sérieusement de cohérence et c'est ça que NKM a voulu souligner.
Cher Autheuil,
J'ai qualifié la réponse de NKM de cinglante car certains arguments comme celui que vous évoquez peuvent être justifiés. Mais pour moi, il ne s'agissait pas de rentrer dans ce débat (les arguments sont-ils valables ou non ?) mais plutôt de mettre en avant les réponses relevant de l'émotionnel, et donc correspondant moins au langage politique et relevant plus des échanges tels qu'on peut les rencontrer sur les réseaux sociaux ou les blogs.
Pour le reste, le point que vous soulevez est intéressant sur le fond.
Cordialement
Matthieu
Vous dites "Clairement, Facebook et Twitter deviennent des médias à suivre pour se tenir au courant en continu, pour connaître parfois le dessous des cartes."
Ceci me semble introduire une confusion entre l'information, son déroulement et le nécessaire travail de mise en perspective qui doit en accompagner la lecture.
Ne pas le prendre en compte revient à sous-entendre que les réponses des internautes seront là pour assurer l'éclairage nécessaire. Je trouve que c'est dangereux car source d'intoxication, de partialité et finalement de désinformation. Vous indiquez d'ailleurs que le chargé de Comm d'yves JEGO met son grain de sel derrière les posts de son patron. Dans la même veine, on peut supposer que quand un politique délivre une info par ce biais, la communication résultante et le buzz peuvent parfaitement être orchestrés et organisés par les cabinets et les militants. Pour les entreprises par les services marketing et de communication.
Le mérite du titre de presse est d'apporter un éclairage connu et assumé d'une information. Je lis tel ou tel titre, je sais qu'elle en est la couleur politique générale, si je suis un habitué, je peux situer la façon de délivrer une information par un journaliste. Enfin, les commentaires se doivent déontologiquement d'être à peu près honnêtes. Avec l'information "brute", tout ce filtre qui m'aide dans ma lecture disparait voire l'éclairage n'est pas annoncé mais existant.
Je pense qu'il ne faut pas puiser l'information uniquement à la source en ne lisant que des sites comme Twitter mais le risque est réel même si l'échange entre le politique ou le dirigeant et "l'homme du peuple" est très excitant comme perspective car beaucoup plus dynamique dans la nature des échanges.
Sans doutes quelque chose d'intermédiaire (comme Slate ?) à trouver.
Quand à la vie politico-personnelle de NKM et à ses emballements feints ou pas, cela ne change rien au fait que Hadopi va être mis en oeuvre et sera sans doute très aménagé d'ici quelques mois comme tout récemment en Nouvelle-Zélande. Il y a encore les décrets d'application à sortir et les FAI à mettre au pas ... on peut parier qu'ils vont avoir beaucoup de mal à construire les solutions techniques .... on se demande pourquoi.