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Mes conseils pour transformer mon quotidien papier en «pure player»

Jack Shafer, mis à jour le 19.03.2009 à 14 h 08

Le plus grand quotidien de Seattle disparaît des kiosques et passe uniquement en ligne.

CC Flickr Galerie de Tree is nice

CC Flickr Galerie de Tree is nice

Il y a quelques années, un grand homme de presse que je connais bien m'a affirmé que Hearst Corp. avait retrouvé la foi. Le célèbre conglomérat venait de dépenser des milliards pour renforcer son implantation sur le marché des quotidiens à Houston et San Francisco, et était entré au capital de MediaNews, le groupe de William Dean Singleton.

Mais il semble que Hearst n'ait retrouvé la foi que pour la perdre à nouveau. Il y a quelques jours, la direction a fini par mettre sa menace à exécution en transformant le vénérable Seattle Post-Intelligencer, fondé il y a 146 ans, en journal web. Quant au San Fransisco Chronicle, qui perd beaucoup d'argent, il coulera ou sera vendu si les employés n'acceptent pas les concessions exigées par Hearst.

Tout le monde sait pourquoi les journaux disparaissent. La publicité part sur Internet, les habitudes de consommation évoluent, les accords de fonctionnement qui maintenaient à flot certains quotidiens sont rompus, l'impression et le transport coûtent cher, le lectorat vieillit et part vivre en banlieue, etc. Inutile de se lancer dans une autopsie détaillée.

Au lieu de pleurer sur le corps du défunt, ce que je ne ferais pas alors que je lisais ce journal quand j'habitais à Seattle, réfléchissons un peu à la forme que pourrait prendre le nouveau site d'actualité SeattlePI.com. Dans un texte publié sur son blog, Alan D. Mutter donne de précieux conseils au nouveau P-I. Ne pas essayer de copier l'ancienne édition papier, prendre des risques, adopter des positions tranchées et laisser s'exprimer la personnalité des journalistes, se différencier clairement des autres sites et journaux, ne pas hésiter à reprendre les textes de bons blogueurs, devenir incontournable sur le local, et proposer dès le départ des contenus payants afin d'habituer les lecteurs à l'idée que tout ne peut pas être gratuit.

Selon un article du New York Times, la rédaction du nouveau P-I comptera 20 employés au lieu des 165 qui travaillaient pour l'édition papier. Pour compenser, le site publiera des textes soumis gratuitement, d'autres tirés des magazines du groupe Hearst, et des chroniques rédigées par des notables de la région: «Norm Rice, ancien maire de Seattle, et son épouse, Constant Rice; un représentant de l'Etat de Washington élu au Congrès, Jim McDermott; Maria Goodloe-Johnson, directrice en chef des écoles publiques de la ville; un ancien préfet, un ancien procureur et deux anciens gouverneurs.» Je sais, ça fait beaucoup d'anciens. On l'aura compris, l'atout principal du nouveau P-I par rapport à son principal concurrent local, Crosscut, c'est que les gens connaissent son nom, ce qui lui a permis d'engranger 1,8 million de visiteurs uniques en février.

Pour vous donner une idée de l'importance des enjeux, à la fin 2007, le P-I était 19e au classement des sites d'actualités les plus fréquentés du pays et le Seattle Times était 17e. Pas mal, pour un marché qui, en terme de taille, se classe au 14e rang national. Sur Crosscut, Chuck Taylor a calculé que les lectorats cumulés des deux sites amèneraient ces derniers à la 5e place du classement, devant le Wall Street Journal, le Boston Globe, et le Chicago Tribune.

Taylor reconnaît que le calcul est faussé car les lectorats de deux sites web différents ne peuvent pas s'additionner aussi simplement. Mais sa conclusion reste incontestable. Seattle, la ville natale de Microsoft, Starbucks, Amazon et Boeing, adore le Web. Et le Web le lui rend bien. D'après un article paru dans le Forbes de janvier, Seattle est la ville la plus connectée du pays. Le nouveau P-I doit se montrer à la hauteur.

Le nom de Hearst évoque des images un peu surannées, comme le château que se fit construire le magnat à San Simeon, ou les photos noir et blanc de sa célèbre épouse, l'actrice Marion Davies. Mais le conglomérat a réalisé d'importants investissements dans des médias interactifs, signe qu'il tient à rester dans la course. Malheureusement, ces investissements ne semblent pas avoir bénéficié aux sites d'actualités détenus par le groupe. Peut-être serait-il judicieux de faire profiter le P-I des compétences ainsi acquises? Et comment croire que 20 personnes vont suffire pour faire croître la fréquentation du site? Ou même la maintenir, d'ailleurs. Hearst cherche-t-il à réaliser un investissement productif, ou simplement à se débarrasser du P-I en le laissant mourir lentement? C'est maintenant qu'il faut mettre le paquet! Tout ce que le groupe pourra apprendre à Seattle sera utile à ses autres sites d'actualité (le Chronicle de Houston et San Francisco, le Albany Times Union, le San Antonio Express-News, le Advocate de Stamford, sans compter les hebdos).

Les lecteurs s'attachent aux sites qui savent les faire revenir. Si le Drudge Report attire autant de monde, c'est parce qu'il s'actualise constamment. Comparées à Drudge, les pages d'accueil du New York Times ou du Washington Post changent à la vitesse d'une plaque tectonique. Un jour, j'ai demandé au rédacteur en chef d'un site de grand quotidien si, pour se tenir au courant, il préférait fréquenter son propre site ou Drudge. Vous devinez la réponse.

Mon premier conseil au P-I serait donc de modifier sa page d'accueil aussi souvent que possible, c'est-à-dire plusieurs fois par heure. Proposez-nous quelque chose de nouveau à chaque nouvelle visite. Rendez le site aussi réactif qu'une station de radio. Mettez vos articles à jour dès que vous recevez un nouvel élément des agences de presse. Informez le lecteur tout en lui montrant que l'actualité est en évolution constante («Développez!» comme dirait Drudge). Suivez l'actualité. Faites l'actualité. Soyez l'actualité!

Ensuite, engagez des programmeurs familiers avec le monde du journalisme. Faites-les travailler à la rédaction, avec les journalistes. Engagez aussi (et essayez de les garder) des journalistes qui savent programmer et laissez-les modifier les pages du site comme bon leur semble. Laissez-les faire des erreurs, tant qu'ils ne déforment pas les faits.

Ensuite, faites enlever Adrian Holovaty, le sultan du microlocal. Holovaty couvre déjà Seattle sur son site EveryBlock. Enchaînez-le à un ordinateur et relâchez-le seulement quand il aura modélisé toute la ville pierre par pierre, puis confiez cet outil extraordinaire à vos journalistes. Débauchez les meilleurs éléments des deux hebdos de la ville, le Seattle Weekly et le Stranger.

Enfin, évitez les discours prétentieux et abstraits qui accompagnent d'habitude le lancement des sites Web. A part Mohammed Ali, les gens sont rarement à la hauteur de la vision qu'ils ont d'eux-mêmes. Ne mettez en avant le contenu créé par des non-professionnels que si vous avez une idée très précise de la valeur de ce contenu. (En d'autres termes, si les notables du coin ne savent pas écrire, virez-les).

Et surtout, surtout, cher SeattlePI.com, engagez un, ou une, porte-parole qui sache communiquer son enthousiasme aux lecteurs, qui les réveille et les bouscule. Désolé, mais la présentation du nouveau site par sa directrice, Michelle Nicolosi, ressemble à une publicité pour un service d'embaumement:

«Pour conclure, j'irai à l'essentiel. Nous allons travailler à satisfaire nos lecteurs en maximisant les potentialités exceptionnelles de SeattlePI.com afin de remplir la mission qui sera toujours la nôtre : vous informer.»

Si le P-I accomplit cette «mission», il n'ira pas loin.

Jack Shafer

Image de une CC Flickr Galerie de Tree is nice.

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