Culture

Meryl Streep: «On me propose des rôles de femmes de pouvoir»

Jonathan Schel, mis à jour le 11.02.2009 à 16 h 26

«Doute» sort en salles mercredi 11 février

1964, une école de quartier du Bronx. Enfants et professeurs vivent dans la terreur de la directrice, la glaciale Sœur Aloysius (Meryl Streep). Aussi, quand le père Flynn (Philip Seymour Hoffmann) se montre attentif et doux avec le petit Donald Miller, il semble d'abord faire montre d'une chaleur humaine bienvenue... Jusqu'au moment où la candide Sœur James (Amy Adams) surprend une scène troublante et se confie à sa supérieure. S'ouvre alors l'ère du soupçon. Le père Flynn aurait-il abusé de l'enfant, particulièrement fragile puisqu'il est le seul élève noir de l'établissement ? Sœur Aloysius en est convaincue, et n'a de cesse de faire éclater la vérité. "Doute" raconte donc cet affrontement d'une exceptionnelle intensité entre la religieuse sûre de son fait et le prêtre qui se pose en victime... John Patrick Shanley signe l'adaptation au cinéma de sa propre pièce - prix Pulitzer en 2005 -, une remarquable parabole politique qui a valu à Meryl Streep sa quinzième nomination aux Oscars. Rencontre.

John Patrick Shanley

Pourquoi avoir choisi précisément l'année 1964 pour situer l'histoire de Doute?
Cette année-là se situe à un point de basculement. Le grand changement qui allait balayer la planète avait déjà commencé mais dans ce quartier ouvrier du Bronx où j'ai grandi, on n'en était pas encore conscient. Un ouragan culturel approche... et personne ne le sait. Pourtant, Kennedy avait déjà été assassiné, et avant ça il y avait eu la crise des missiles cubains.. mais tout le monde était convaincu que les choses étaient figées. Or trois ans plus tard, ces nonnes ne seraient plus habillées pareil, la messe serait en anglais, le quartier serait ravagé par la drogue, la criminalité, et les habitants essaieraient d'en fuir à tout prix. Je crois que nous en sommes exactement au même point maintenant, juste avant un basculement de la même ampleur.

Doute a été écrit au moment où se préparait l'offensive américaine en Irak. Est-ce un hasard?
Oh que non! J'ai écrit la pièce parce qu'il me semblait justement que personne ne doutait. On nageait dans l'arrogance et la certitude. Le doute était perçu comme un signe de faiblesse, un homme politique qui exprimait un doute perdait à coup sûr le débat par exemple sur les armes de destruction massive. Aujourd'hui, alors que le film sort, tout le monde doute! Ça s'est retourné avec une rapidité incroyable là encore. Mais la pièce et le film sont un éloge du doute, ils font apparaître le danger de toute certitude trop rigide.

L'Eglise est donc une métaphore de l'institution en général...
Oui, et c'est aussi un microcosme qui donne un aperçu du pays, de la façon de vivre à cette époque, des valeurs dominantes... Au début du film, quand on voit sœur Aloysius (Meryl Streep) pour la première fois, c'est un vrai stéréotype, elle est obsédée par l'autorité, elle réprimande les enfants avec dureté, elle les frappe même. Le public en rigole et se dit : "ah, je vois le genre". Mais le film vous force à constater que la réalité est plus complexe, que personne n'est si facile à cerner. De même quand vous voyez le prêtre, à cause du grand nombre de scandales de pédophilie dans l'Eglise catholique, on pense : "bien sûr qu'il est coupable!". Or les événements du film viennent brouiller les pistes.

Comment avez-vous choisi les comédiens?
Je voulais des comédiens différents de ceux qui avaient créé le spectacle à Broadway pour renouveler mon approche. Meryl Streep, c'était une évidence. J'ai choisi Philip Seymour Hoffmann parce que je me suis dit que face à lui, elle aurait peur de se faire voler la vedette. Seul un acteur aussi imprévisible pouvait la mettre en danger, lui faire peur... la faire douter, quoi!


Meryl Streep

Le texte de John Patrick Shanley donne quelques clefs pour comprendre d'où vient Sœur Aloysius. Il précise notamment qu'elle a été mariée. Vous en êtes-vous servi pour construire le personnage?
Oui, j'ai beaucoup imaginé le passé de Sœur Aloysius. En paroles, elle ne donne qu'un squelette qu'il m'a fallu enrober! Bien souvent, les gens ne parlent pas de ce qui a été le plus essentiel dans leur existence. J'ai donc supposé que ce dont elle ne parlait pas était précisément le plus intéressant. Son mariage était peut-être une des bonnes choses de sa vie, mais ce qui a précédé n'était pas terrible. Bien des gens n'en viennent à comprendre la vie qu'après mille épreuves... ils doivent apprendre à se protéger, se construire une carapace, une armure... S'ils paraissent agressifs, menaçants, c'est parce qu'ils protègent une blessure.

C'est un point commun frappant avec certains de vos personnages récents, par exemple la redoutable Miranda Priestley du Diable s'habille en Prada (David Frankel, 2006)...
On me propose régulièrement des rôles de femmes de pouvoir, et elles sont toujours montrées comme rigides et effrayantes. Mon travail est d'adopter le point de vue du personnage. Au fond, l'empathie est la seule qualité importante pour l'acteur. Peu importe qu'un comédien sache parler ou marcher s'il est empathique ! L'empathie est le fondement de tout parce que c'est ce que vous cherchez à susciter dans le public. Vous essayez d'être un vaisseau pour amener les gens à se sentir comme votre personnage, à partager ses émotions.

John Patrick Shanley dit avoir choisi Philip Seymour Hoffmann pour le rôle du Père Flynn parce qu'il lui fallait un comédien qui vous tienne tête. Qu'en pensez-vous?
C'est très révélateur... Les hommes conçoivent tout comme une compétition sportive, ils se demandent qui va sortir gagnant du match! Pour moi, être actrice n'a rien avoir avec ce genre de considérations. John s'est dit : je vais mettre Philip et Meryl dans le ring, ce sera un match, un match de l'esprit bien sûr, un match passionné... et on verra qui l'emportera. Le côté sportif m'échappe complètement. Dans le même genre, John raconte aussi une histoire selon laquelle - avant une scène d'affrontement avec Philip - je répétai dans ma barbe : "je vais me le payer"... Je vous promets que ça n'est jamais arrivé. C'est de l'imagination pure! Amy Adams et moi, on tricotait entre chaque prise... Mais John Patrick Shanley est irlandais, et le tricot l'ennuie, alors il a trouvé quelque chose de plus amusant à raconter!

Le public européen l'ignore souvent mais vous poursuivez depuis vos débuts une carrière théâtrale. Vous avez joué récemment Mère Courage et La Mouette à New York...
Oui, justement avec Philip Seymour Hoffmann. J'adore le théâtre. Les meilleures expériences au cinéma surviennent quand on forme une troupe, comme au théâtre. C'était le cas pour "Doute" : peu de personnages, seulement quelques décors, l'auteur de la pièce qui réalisait le film... Je suis si attachée au théâtre que même sur un tournage, je ressens le besoin d'avoir un public. Du coup, j'essaie de faire rire l'équipe, ce qui est assez subversif puisque les techniciens n'ont pas le droit de faire un bruit. J'ai aussi tendance à lire les scénarios comme je le faisais quand j'étais étudiante d'art dramatique, en regardant seulement les répliques... Résultat : à la première lecture de Out of Africa (Sydney Pollack, 1985), j'ai sauté un tas de scènes essentielles, dont je n'ai compris l'importance qu'après coup : par exemple, quand ils prennent l'avion et survolent le pays, c'est plus éloquent que tout un monologue.
Jonathan Schel
Jonathan Schel (29 articles)
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