Culture

MC Barak, le nouveau flow du hip-hop

Jonah Weiner, mis à jour le 05.03.2009 à 20 h 16

L'élection du nouveau Président américain va-t-elle changer le visage de la communauté?

Kanye West et 50 Cent lors d'un show télévisé en 2007. Le premier est un des rappers préférés d'Obama. REUTERS

Kanye West et 50 Cent lors d'un show télévisé en 2007. Le premier est un des rappers préférés d'Obama. REUTERS

L'arrivée de Barack Obama à la Maison Blanche a suscité beaucoup d'attentes. A ce titre, la communauté hip-hop, qui préparait ce moment depuis des années, constitue un lobby très spécial avec une liste de revendications particulièrement haute en couleurs. Si Obama basait sa politique sur les suggestions de Nas dans sa chanson de 1996 «If I Ruled the World» («Si j'étais le maître du monde»), il nommerait au poste de maire Coretta Scott King, ouvrirait les portes de la prison d'Attica, et donnerait à chaque citoyen une Nissan Infiniti Q45. S'il suivait les indications plus modestes de Pharcyde dans «If I Were President» («Si j'étais Président»), il achèterait de nouveaux habits pour Michelle et s'offrirait de nouvelles baskets. S'il écoutait les leçons insistantes de Public Enemy dans leur vidéo de 1994 «So Whatcha Gone Do Now?» (« Qu'est-ce tu vas faire maintenant?»), le Service Secret (organisme en charge de la sécurité du Président, ndlr) serait constitué de militants noirs en béret sans lesquels le Président risquerait de se faire assassiner par un gigantesque complot néo-Nazi.

L'histoire du hip-hop est pleine de ces fantasmes au sujet d'un dirigeant noir, fantasmes alimentés par des desseins de pouvoir qui font écho à une véritable impuissance dans la vie quotidienne. En cela, il s'agit de variations plus haut de gamme, de fantasmes de puissance caractéristiques du genre et qui s'incarnent dans la domination sexuelle, les privilèges des VIP ou encore la suprématie du quartier.

Euphorie chez les rappeurs

Avec la victoire d'Obama, cette dynamique va peut-être changer. Depuis près de 25 ans, le hip-hop sert d'ambassadeur de l'Amérique noire à destination de l'Amérique moyenne ... blanche. Comment le hip-hop se refondera-t-il maintenant que l'homme le plus puissant du pays est à la fois noir et fan de Jay-Z? Obama est certainement le critique de rap le plus chaleureux - et le plus intelligent - qui ait fait le serment d'investiture. Quand il a fait l'éloge du hip-hop, il a démontré un goût presque impeccable.

Son admiration pour Jay-Z, Lil Wayne, Ludacris, et Kanye West ne déplairait à aucun blogueur de rap digne de ce nom. Quand il l'a critiqué, il a parlé sans la condescendance ou l'ignorance que les hommes politiques manifestent d'habitude. Pour lui, le hip-hop est une forme d'art, et non pas une simple munition pour la guerre des cultures. «J'adore l'art hip-hop», a-t-il dit à la chaîne MTV l'année dernière. «Je n'aime pas toujours le message.» Bien qu'il soit trop tôt pour dire les formes que cela prendra, des indices montrent déjà que l'ascension d'Obama aura des effets sur les deux.

A court terme, le constat est simple: c'est l'euphorie. Depuis le mois de novembre, Young Jeezy fait équipe avec Jay-Z pour un remix de sa chanson «My President», dans laquelle Obama figure comme le symbole ultime du prestige: «My president is black, my Maybach too.» («Mon président est noir, ma Maybach aussi.») Busta Rhymes et Ron Browz ont sorti un remix du tube «Pop Champagne» dont le titre rime richement, ils s'en sont rendu compte, avec «Barack campaign» (campagne de Barack).  Nas, Common, et will.i.am ont enregistré des suites enthousiastes aux chansons de soutien pour Obama qu'ils ont écrit pendant sa campagne.

A long terme, il est intéressant d'imaginer l'effet qu'une défaite d'Obama aurait eu sur la musique: sans doute une musique hip-hop plus en colère que celle entendue depuis la fin des années 80 et le début des années 90. C'était l'époque de N.W.A, des jeunes qui diffusaient leur colère depuis la ville délabrée de Compton (en Californie); de Public Enemy, des agitateurs de Long Island avec les Black Panthers au cœur et la révolution en tête, et de toute une école de groupes de la côte est, dont Nas et Mobb Deep, qui a remplacé cette hostilité à canon scié par de la musique cool vidée de sa substance  et anesthésiée. Malgré l'ascension prospère du hip-hop depuis lors, une défaite d'Obama aurait amèrement rappelé aux noirs qu'ils ont peu de chances de réussir en Amérique.

Le rap subversif et radical remis en question

La victoire d'Obama risque-t-elle de cacher cet état de fait? Sera-t-il plus compliqué pour les rappeurs de parler d'inégalité sociale et d'injustice raciale à l'ère d'Obama? Il peut être plus difficile de tenir un discours de vérité au pouvoir quand le pouvoir vous ressemble. Le duo rap Dead Prez (Prés[ident] mort) illustre ce dilemme avec «PolitriKKKs» [la terminaison KKK du titre fait référence au Ku Klux Klan, ndlr], un nouveau single qui juxtapose des mots conciliatoires — «I don't want to discourage my folk, I believe in hope» («Je ne veux pas décourager mon people, je crois en l'espoir») - avec un scepticisme à l'égard du nouveau président: «Either way it's still white power, it's the same system, it just changed form.» («De toutes façons, c'est toujours le pouvoir blanc, c'est toujours le même système, il a seulement changé de forme.») En trois mois, la vidéo officielle n'a été regardée que 12.200 fois sur YouTube - comme un rabat-joie qui se serait fait refuser l'entrée à la porte, et qui se contente de vendre sa drogue sur le parking.

Cette situation difficile ne concerne pas uniquement les agitateurs comme Dead Prez. Il y a quelque chose de radical inhérent au hip-hop; c'est un genre dans lequel ceux que l'on a longtemps fait taire tiennent aujourd'hui le micro et les moyens de production — une histoire qui va de l'enfance du hip-hop, dans le sud du Bronx, avec les premiers équipements recyclés des DJ jusqu'aux maisons de disque qui appartiennent aujourd'hui aux artistes. L'ascension d'Obama va peut-être affaiblir la position des MC qui sont moins explicitement politiques, comme par exemple ceux qui rappent sur l'intérêt du marché de la drogue dans les quartiers délaissés, ou ceux qui insistent sur les conditions sociales à l'origine des gangstas. Même un affairiste grossier et sans complexe comme 50 cents dépeint avec vantardise sa domination de super-mâle comme un symptôme socio-économique : «Some say I'm gangsta, some say I'm crazy - if you ask me, I say I'm what the 'hood made me.» («Certains disent que je suis gangsta, d'autres que je suis fou - si tu me demandes, je dis que c'est la cité qui m'a fait.») Dans l'avenir, il y aura peut-être un peu moins d'indulgence pour ce genre de discours. Notre président a surmonté son handicap social: être un enfant noir et sans père - c'est quoi votre excuse?

Ce qui soulève un autre point: Obama comme modèle. Depuis des années, les héros noirs les plus visibles en Amérique ont été des athlètes et des artistes; des commentateurs ont observé que la place d'Obama dans l'imaginaire collectif a été préparée par des hommes comme Arthur Ashe, Sydney Poitier, Tiger Woods et Will Smith.  Nous pouvons ajouter à cette liste Jay-Z, sans doute l'icône éternelle du hip-hop. En effet, les deux hommes s'apprécient mutuellement: Jay-Z s'est nommé «le Barack des rimeurs» et Obama s'est approprié pendant la campagne son geste consistant à s'essuyer l'épaule et lui a donné de très bonnes places pour la cérémonie d'investiture.

Vers un rap plus moral

L'affinité est plus profonde. Un des coups de génie de Jay-Z est qu'il n'a jamais essayé de réécrire les règles du jeu, à part celle qui disait qu'un homme noir ne gagne jamais. Bien qu'il s'échine à dépeindre son succès comme, au fond, un coup d'Etat racial, il s'est toujours montré plus intéressé par l'entrisme et la maîtrise du système plutôt que par son démantèlement. On peut dire la même chose d'Obama — avec une différence cruciale. Pour Jay-Z, devenir un homme d'affaires riche constitue une rébellion. Obama, en revanche, est un ancien activiste communautaire qui a choisi de servir dans le secteur public plutôt que de prendre l'argent du secteur privé. Son histoire peut ouvrir de nouvelles voies pour les récits hip-hop, où le pouvoir ne serait pas synonyme de richesse.

Ainsi, l'album de 2008 de T.I., Paper Trail, peut être vu comme le premier album de l'ère Obama. C'est un inventaire personnel bien approprié à la «nouvelle époque de responsabilité», la chronique ambivalente d'un gangsta qui se défend de ses crimes avec virulence tout en portant un regard critique sur les choix qui l'ont mené là. (T.I. passera du temps en prison cette année pour avoir stocké des munitions.) «Your values is in disarray, prioritizing horribly», il rappe, «unhappy with the riches 'cause you're piss-poor morally.» («Tes valeurs sont en désordre, tes priorités divergent ... t'es pas content de tes richesses à cause de ta moralité de merde.» ) C'est peut-être la première fois qu'un défaut moral est évoqué dans une rime diss (insultante, ndlr) - et le vers prend du poids quand vous vous rendez compte que T.I. ne vise pas uniquement ses congénères mais aussi lui-même. Plus récemment, le rustre flamboyant Cam'ron a sorti un charmant et modeste single, «I Hate My Job» («Je déteste mon travail»), qui décrit les frustrations quotidiennes d'une fille au bureau rêvant d'être infirmière et d'un ex-détenu qui cherche à réintégrer la vie active.  Bref, Obama — et, évidemment, la crise — ont rendu la conscience sociale à la mode, et pendant que le nouveau président aide à éliminer un certain radicalisme dans le hip-hop, ces exemples suggèrent l'apparition d'un nouveau style d'engagement politique, qui se distingue des sermons du rap dit de conscience.

Quels changements Obama envisage-t-il? Pendant la campagne, il a expliqué qu'il aimerait moins de matérialisme, de misogynie et de mots qui commencent par n (the n-word, pour nègre, ndlr) dans la musique, tout en reconnaissant les circonstances complexes qui font naître ces obsessions. En parlant du rap, il a souvent l'air du prof cool qui dit gentiment à ses élèves de se tenir droit. Dans une de ses citations sur le hip-hop qui a le plus circulé, il a fait une petite réprimande vestimentaire: «Frères, montez vos pantalons.»  Il va peut-être arriver à gommer le matérialisme et la misogynie dans le hip-hop. Mais de là à faire adopter les jeans coupe droite par les rappeurs? Il sera sans doute plus facile de développer un plan de relance efficace.

Jonah Weiner.

Cet article, traduit par Holly Pouquet, a été publié sur Slate.com le 26 février 2009.

(Image de Une: Kanye West et 50 Cent lors d'un show télévisé en 2007. Le premier est un des rappers préférés d'Obama. REUTERS)

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