Sports

Masal Bugduv, le petit génie du foot moldave, était un canular

Brian Phillips, mis à jour le 10.02.2009 à 9 h 30

Les dessous de la supercherie qui a trompé la presse sportive britannique.

DR

Capture du jeu PES 2009

C'est le pain quotidien de la presse footballistique britannique : exploiter les rumeurs, les scandales montés de toutes pièces et les photos des copines des joueurs en bikini (qui semblent faire le tour du monde à bord d'un yacht géant où abondent des jeunes couples, comme dans le Yellow Submarine des Beatles). L'astucieux canular qui a récemment trompé le Times de Londres a détourné la presse foot de sa traditionnelle actualité pour la faire beaucoup parler de la Moldavie. Et en particulier d'un adolescent moldave qui, en fait, n'existe pas.

Ce mois-ci, le prestigieux quotidien londonien a en effet publié un long article intitulé Les 50 étoiles montantes du football (Football's Top 50 Rising Stars). Ce papier mentionnait, au 30e rang, le nom d'un attaquant de 16 ans, Masal Bugduv, que le journal, qui n'hésite jamais à en faire trop, a qualifié de «fine fleur de la Moldavie». L'avenir semblait réserver des perspectives radieuses à Bugduv. Selon le Times, le nom du jeune joueur était «cité avec persistance» pour un transfert au club londonien d'Arsenal.

«Je vais détruire le Luxembourg et rejoindre Arsenal»

On avait déjà parlé de lui sur le site de football populaire Goal.com et il suscitait beaucoup d'enthousiasme sur les forums en ligne. En outre, le magazine «When Saturday Comes» l'avait en quelque sorte décrit comme un joueur providentiel, le présentant comme «une leur d'espoir» au milieu des conflits nationalistes moldaves.

Mais comme dirait un bon scout, le plus talentueux des attaquants ne servira à rien s'il n'est pas fait de chair et d'os. Le blogueur Neil McDonnell, auteur de billets sur le sports qu'il signe Fredorrarci, a pressenti quelque chose d'anormal. Il était tombé sur le commentaire de blog d'un Russe qui évoquait une «fanny misteak» («une drol d'hereur») dans l'article du Times (cette orthographe est sans doute le résultat d'une complexe translittération du cyrillique de «C'est quoi c'te blague?! ». Après avoir fouillé les historiques de Wikipedia et échangé quelques e-mails avec le rédacteur en chef du magazine Soviet Sport, Neil McDonnell a découvert non seulement qu'aucun joueur moldave ne s'appelait Masal Bugduv, mais que ce nom n'était même pas moldave.

Le blogueur a continué de farfouiller et s'est aperçu que ce joueur est né dans une série de fausses dépêches d'Associated Press publiés sur des forums et des rubriques de commentaires de blogs, qui semblent avoir été copiées et collées. Ensemble, ces informations formaient l'amusante chronique d'un jeune talent capricieux déjà titulaire de l'équipe nationale junior de Moldavie, convaincu de sa propre excellence («Bugduv : "Je vais détruire le Luxembourg et rejoindre Arsenal"», hurle un gros titre) et frustré par les délais interminables, dus à des «problèmes diplomatiques» non précisés, qui l'empêchaient d'intégrer son club favori. Ces articles en faisaient juste assez pour dégager une légère impression de farce quand on les lisait successivement, mais leur exagération est insuffisante pour susciter la méfiance d'un journaliste victime du stress de l'heure limite et obligé de consulter Google à toute vitesse.

De Masal Bugduv à Chuck Norris

L'auteur du canular a, semble-t-il, exploité le «flux» qui caractérise la masse d'informations du Web. Les commentaires de blogs ont trompé les blogs, les blogs ont trompé les sites d'information et les sites d'information ont trompé les magazines. Lorsque le Times s'est intéressé à Bugduv, son histoire s'appuyait sur une acceptation générale. Au bout du compte, la farce a mis au jour ce que nous avions tous vaguement soupçonné : parfois, les journalistes sportifs ne savent pas de quoi ils parlent.

Après que Neil McDonnell a publié le compte rendu de ses recherches sur le blog SoccerLens, Masal Bugduv a vite fait l'objet, chez les amateurs de football, d'un culte mondial sur Internet. Le genre de culte qui est généralement réservé à des gens comme Chuck Norris. Les blogs se sont multipliés, les commentaires ont explosé. Les médias qui étaient tombés dans le panneau se sont excusés. Goal.com et When Saturday Comes l'ont fait assez vite. Le Times a d'abord tenté d'étouffer l'affaire, insérant un nouveau joueur - réel, cette fois - à la 30e place jusqu'alors occupée par Bugduv. Le stratagème aurait peut-être marché en 1875, date à laquelle le journal a été créé. D'autres - le Guardian, le blog foot du New York Times (Goal), les émissions de radio, même ESPN - se sont empressés de couvrir ce sujet, certains pour consoler leurs vieux confrères, d'autres pour les railler et d'autres encore pour expliquer le cas similaire de Sidd Finch.

Une presse déjà pleine de canulars

Mais on dirait que personne n'a fait remarquer la grande finesse de ce canular, à savoir la façon dont il a pris les médias à leur propre jeu. Contrairement aux grands championnats américains, les plus importants championnats de football du reste du monde n'ont guère de plafond en matière de salaires ni de restriction pour les transferts. Si Manchester City veut acheter au Milan AC la superstar brésilienne Kaka (comme ce club a tenté de le faire), il ne prépare pas de scénario de transfert complexe à base de contrats qui viennent à échéance ou de choix provisoires, il offre simplement à Milan un paiement en espèces — en l'occurrence, plus de 100 millions d'euros (130 millions de dollars) — durant une saison de transferts. Et contrairement aux médias sportifs américains, la majeure partie de la presse footballistique mondiale se moque allègrement des principes éthiques rétrogrades concernant la «nécessité de citer les propos de quelqu'un» et la «nécessité de relayer des informations qui ont des caractéristiques communes avec la vérité».

Ainsi, les pages réservées au sport dans les journaux anglais — pas seulement les tabloïds tapageurs, mais aussi les gazettes séculaires comme le Times — ont tendance à être émaillés (de manière un peu grotesque) de spéculations à propos de tel joueur vedette qui rejoindrait tel grand club pour une somme équivalente au PIB d'une principauté enclavée.

Elles sont déjà pleines de canulars, autrement dit, de récits provenant de responsables de clubs manipulateurs, de chasseurs de têtes et des nounous de David Beckham. La seule différence dans l'affaire Masal Bugduv est que ce sont les journaux qui ont cru au canular et les lecteurs, victimes vengeresses, qui ont découvert le pot aux roses. Mais qui en est donc l'ingénieux auteur? En tout cas, la personne qui a imaginé cette farce a laissé une carte de visite: le journal moldave fictif, Diario Mo Thon, qualifié dans une des fausses dépêches AP de «meilleur quotidien sportif de Balti».

D'où vient notre farceur?

«Diario» signifie «journal quotidien» dans plusieurs langues romanes et «mo thon» est une expression irlandaise qui veut dire «mon cul». Il s'agit donc d'un emboîtement de jeu de mots polyglotte et truculent. Parfait pour une bonne vieille farce moldave.

Le jeu de mots va encore plus loin. Après que Neil McDonnell, eut révélé le canular, les fans de Bugduv se sont aperçus que le nom du joueur était le quasi-homophone de «m'asal beag dubh», qui signifie «mon petit âne noir» en irlandais (gaélique). Un second jeu de mot, bien entendu. Mais il se trouve que «Mon petit âne noir» est aussi le nom d'une nouvelle en gaélique d'un écrivain du début du 20e siècle Padraic O Conaire. Elle raconte l'histoire d'un homme qui se fait avoir en achetant trop cher un âne paresseux, sur fond de potins de village pittoresques. On peut la lire, de façon anachronique, comme une parodie de la culture des transferts de football, dans laquelle les cerceaux enflammés de la médiatisation faite autour d'un joueur - les exagérations concernant son talent et les spéculations sur son prochain club et sur la somme qu'un club serait prêt à débourser pour l'avoir — semblent souvent occulter la question secondaire de savoir ce qu'il fait sur le terrain.

Notre farceur devait donc être un Irlandais amateur d'allégories. Cette théorie est devenue de plus en plus plausible lorsque, peu après la révélation du canular, j'ai reçu un e-mail via mon blog hanté par Bugduv de quelqu'un qui prétendait être l'instigateur de la «Bugduv mania». Il m'a dit qu'il était journaliste à Galway. Certaines des fausses dépêches AP étaient publiées sous le pseudonyme «GalwayGooner». En outre, l'adresse IP de l'expéditeur correspondait, en effet, à Galway. Ecrivant maintenant sous un autre pseudonyme, il a confirmé l'origine du «Petit âne noir» de la farce et a ajouté des anecdotes amusantes. Dans l'une d'entre elles, il dit avoir entendu le nom «Bugduv» dans une conversation de pub avant que l'article du Times ne soit mis sous presse. Il a expliqué, par ailleurs, avoir inventé le personnage de Bugduv dans le but d'une «expérience sociale».

L'esprit Borat

Mais, chose étrange, tandis que je tentais de confirmer son identité (plus le canular est génial, moins on fait confiance à la personne qui s'en attribue le mérité), mon homme esquivait systématiquement mes demandes de preuves. Il connaissait à fond les détails du canular et m'a même livré un récit délirant du travail qu'il avait fait pour le mettre au point. (Vous pouvez lire la longue explication du farceur présumé sur le processus de création de Bugduv — ressemble-t-il davantage à Borat ou à Forrest Gump? — à cet endroit). Mais à chaque fois que je faisais pression pour obtenir des preuves irréfutables, il se montrait capricieux et me menaçait de couper tout contact avec moi. C'était peut-être un autre canular (c'est-à-dire un faux farceur qui cherchait à se faire passer pour le vrai). Ou bien le vrai auteur du canular qui, comme tous les bons magiciens, aime laisser planer un doute.

Au lieu de me fournir des preuves, il m'a envoyé davantage d'éléments sur notre joueur imaginaire. J'ai appris son surnom («Massi») et eu droit à une description de la personnalité de son agent («[il] ressemble au gros type qui accompagne Borat dans toute l'Amérique»). J'ai même reçu une autre fausse dépêche AP, dans laquelle Bugduv revendique son existence et soutient que la révélation du canular est un canular! Tandis que je me préoccupais de l'irréalité de mon correspondant — que je ne connaissais que sous un pseudonyme — il se délectait dans la réalité de Masal Bugduv. Le fantôme moldave avait pris une forme humaine.

Cet article, traduit par Micha Cziffra, a été publié sur Slate.com le 23 janvier 2009.

[Mise à jour du 28 janvier: Neil McDonnell a confirmé que le présumé auteur du canular est bien l'homme qui a crée Masal Bugduv. Plus de précisions ici...]

Brian Phillips
Brian Phillips (8 articles)
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