Monde

A Madagascar, des médias pris au piège

Reporters sans frontières, mis à jour le 22.03.2009 à 7 h 45

La chronique de REPORTERS SANS FRONTIERES.

La rue manifeste en faveur de Rajoelina  Siphiwe Sibeko / Reuters

La rue manifeste en faveur de Rajoelina Siphiwe Sibeko / Reuters

Que reste-t-il de la crise traversée par Madagascar au cours des trois derniers mois, après la démission du président Marc Ravalomanana et la prise de pouvoir de Andry Rajoelina?
Probablement l'image d'un chef d'Etat poussé vers la sortie par la pression de la rue. Certainement celle de l'ascension fulgurante de son opposant, Andry "TGV" Rajoelina, 34 ans, hier maire déchu de la capitale et aujourd'hui détenteur des clés de son pays. Celle également de la garde présidentielle tirant sur la foule des manifestants, le 7 février, faisant plusieurs dizaines de morts et des centaines de blessés.

Ce jour là Ando Ratovonirina, 25 ans, journaliste de Radio et Télévision Analamanga (RTA), a été tué d'une balle dans la tête alors qu'il couvrait l'événement. Heritina Ny Anjarason, journaliste pour la station de radio RTA, était aux côtés de son collègue de la télévision au moment de l’incident : «Ando avait un micro à la main et prenait des notes sur son calepin. Au retour d’une délégation du maire qui était allé parlementer avec les militaires qui gardaient le palais, nous nous sommes approchés du général Dolin, directeur de cabinet d’Andry Rajoelina, pour l’interviewer sur les résultats des négociations. Nous avions alors le dos tourné au palais. Mais nous n’étions même pas parvenus jusqu’au général Dolin lorsque des rafales ont éclaté. Nous nous sommes alors mis à terre, mais Ando a quand même été touché.«

Mais la crise malgache, ce sont aussi et surtout des médias pris à leur propre piège. Souvent victimes des événements, les journalistes en ont parfois été les complices, voire les acteurs. Ils ont, au mieux, occupé une place inconfortable, au pire joué un jeu dangereux. Trop souvent, l'information a été négligée, bradée, manipulée. La propagande l'a emporté. Un précédent alarmant.

A Madagascar, les médias audiovisuels et les organes de presse appartiennent dans leur quasi-totalité aux hommes politiques. L'ex-président Marc Ravalomanana possède de longue date une chaîne de télévision (MBS), une station de radio, Radio Mada, ainsi que deux journaux, Le Quotidien et Ny Vaovaontsika Un empire étoffé en décembre 2008 par l'acquisition du groupe de presse Too Well, ajoutant dans l'escarcelle trois publications supplémentaires. Des familles proches de lui et des députés de son camp détiennent les quotidiens Midi Madagasikara et Gazetiko, ainsi que l'hebdomadaire Midi Flash.

Enfin, la radio nationale (RNM) et la télévision nationale (TVM) étaient étroitement contrôlées par le pouvoir. Elles l'ont d'ailleurs soutenu jusqu'au dernier moment. Après l'incendie de leur siège, le 26 janvier, la RNM et la TVM, animées par des journalistes triés sur le volet, ont même émis depuis le palais présidentiel !

Le camp d'en face n'est pas en reste. Andry Rajoelina, «roi des panneaux publicitaires», possède les stations de radio et les chaînes de télévision Viva. Rolly Mercia, directeur de publication du quotidien La Vérité et chroniqueur politique à la radio Viva, a adopté un ton des plus virulents envers Ravalomanana.

A ce manque crucial d'indépendance s'ajoute l'emprise de la corruption. A Madagascar, on appelle «felaka» les émoluments discrets qui contribuent à arrondir les fins de mois de journalistes dont le salaire mensuel moyen est d'environ 100 dollars. En temps de crise, «l'argent sonne», confie l'un d'entre eux. «Nous sommes courtisés par les protagonistes et souvent victimes de menaces et représailles».

Les journalistes sont transformés en porte-voix d'hommes politiques. Plusieurs occupent, de surcroît, des postes d'attaché de presse dans des ministères ou des organismes publics, aggravant la confusion des genres et le conflit d'intérêts.
Avec un tel paysage médiatique, le débat s'est vite réduit à une opposition entre médias «pro-Ravalomanana» et «anti-Ravalomanana». Au cœur de la crise, les protagonistes se sont livrés à une véritable guerre à travers leurs médias respectifs.

C'est d'ailleurs la fermeture par le gouvernement, le 13 décembre 2008, de la chaîne de télévision Viva appartenant à TGV, qui a mis le feu aux poudres et contribué à radicaliser l'opposition entre les deux hommes. En réaction, Andry Rajoelina a ordonné la création d'une émission matinale quotidienne sur la liberté d’expression et la démocratie, diffusée sur Radio Viva et intitulée «Anao ny fitenenana» (A vous la parole). L'émission, un talk-show ouvert aux auditeurs, avait un objectif clairement affiché : dénoncer le pouvoir et soutenir Andry Rajoelina.

Cultivant l'opacité, relayant la propagande et alimentant les rumeurs, les médias sont devenus des armes pour les belligérants.
Trop partisans, contraints de suivre la ligne politique de leur employeur, la plupart des journalistes ont pris parti pour un camp. Les rédactions des radios Mada, Viva et Antsiva se sont copieusement insultées et menacées à l'antenne.

«Franchement, on ne sait plus à quel saint se vouer. On est bombardé de fausses informations et d'intox», rapporte un habitant de la capitale. «Parfois, on n'a même plus envie de regarder les journaux télévisés car les chaînes peuvent dire tout et son contraire. Il y a trop de désinformation du côté de l'opposition et des perturbateurs. On ne sait plus sur quel pied danser, il y a trop de mensonges», ajoute un second. Ce comportement des médias pendant la crise a nourri un scepticisme grandissant à leur égard.
«Je ne me complique pas la vie : j'écoute une radio partisane de Ravalomanana, puis une autre de Rajoelina et je pèse le pour et le contre», ironise un retraité

Plusieurs organisations ont rappelé les journalistes malgaches à leur devoir de neutralité et d'objectivité. En vain. Mais, au-delà du comportement de ces derniers, le plus souvent pris en otages, c'est surtout la question du contrôle des hommes politiques sur les médias qui se pose avec acuité pour l'avenir de l'île. S'il ne garantit pas rapidement son indépendance à la presse, le nouveau pouvoir malgache prive sa population de l'information dont elle a grand besoin et, par ailleurs, prend le risque de se retrouver victime d'une campagne de dénigrement systématique dont on vient tout juste de mesurer les dégâts.

Ambroise Pierre
Bureau Afrique
Reporters sans frontières

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