L'info en trois morceaux

Frédéric Filloux, mis à jour le 19.02.2009 à 8 h 23

Vous voulez savoir à quoi ressembleront bientôt les sites de «news»?

24 Hours in 24-Hour News / Flickr

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Les statistiques de consultation de l'information sur l'Internet donnent l'impression que la planète entière est atteinte d'un syndrome de déficit d'attention. La trentaine de minutes que passaient sur leur quotidien les lecteurs d'un journal ne sont qu'un doux souvenir.

Sur l'Internet, la décimale a changé de place: le lecteur en ligne passe ainsi 15 minutes PAR MOIS sur Le Monde.fr, 13 minutes pour LeFigaro.fr, 11 minutes sur 20minutes.fr ou Libération (source: Nielsen Médiamétrie). Seul L'Equipe s'en sort avec 38 minutes mensuelles (mais on sait combien le câblage cérébral des sportifs est particulier). De quoi pleurer quand on compare avec les cinq heures mensuelles du jeu en ligne King.com ou encore les deux heures et demie passées sur Facebook (sauf à considérer que le statut d'un pote qui rentre malade de Djakarta est de l'information). Ce lecteur est en tout cas un rapide, puisqu'il va scanner une page de Rue89.com en 52 secondes et une autre des «Echos» en une demi-minute (mieux vaut sans doute ne pas faire d'interro écrite ensuite).

Il faut en tout cas avoir la foi éditoriale chevillée au corps pour dépasser les trois feuillets pour une chronique en ligne (aussi, allons droit au fait).

Autre mouvement orienté à la baisse, celui des recettes publicitaires. Cette année, la plupart des groupes de presse dans le monde tablent sur une chute à deux chiffres des recettes publicitaires - moins 20% semble être le chiffre magique dans les budgets 2009.Sur l'Internet, l'effondrement est à la fois conjoncturel (la crise pousse les prix à la baisse) et structurel, le nombre sites augmente, les gens cliquent de moins en moins sur les bannières et  le plug-in le plus souvent ajouté au navigateur Firefox sert à bloquer les pubs (415.000 téléchargements hebdomadaires du AdBlock Plus) au point que certains sites le détectent et affichent un message avertissant que l'utilisateur tue le petit commerce avec de telles pratiques.

Sur la base de ces tendances, peut-on imaginer à quoi ressemblera l'information dans, disons, cinq ans? Sera-t-elle payante, gratuite, hybride? Majoritairement sur des supports électroniques? Statiques ou mobiles? Comment sera-t-elle valorisée? Difficile d'y voir clair tant les mouvements sont puissants. Ils sont à fois générationnels pour les habitudes de lecture, technologiques pour les plates-formes, et depuis peu économiques avec une détérioration historique. A considérer ces tendances, trois grandes catégories de taille inégale pourraient émerger.

La première est l'information «commodity»: universellement disponible, partout pratiquement au même moment. Un avion se pose dans l'Hudson River à 15h28, Twitter dégaine plus vite que CNN avec un témoin qui capture la scène à l'aide de son téléphone portable et la met en ligne depuis le ferry qui récupère les passagers. L'image est visible à 15h36 par tous les internautes.  Dans l'heure qui suit, les récits sont partout. Pas question de valeur ajoutée, «speed is key» (Imaginons seulement ce qu'auraient donné les attentats du 11-Septembre avec Twitter).

Valeur économique de cette information: zéro. L'universalité, la simultanéité, l'atomisation des émetteurs sont autant de facteurs de dévalorisation.  Le canal privilégié de cette info brute est naturellement le support électronique. Son audience sera importante, elle sera donc monétisable en jouant sur la multitude.

Seconde catégorie plausible: le mashup participatif. Le grand magma de l'information. On ne distingue plus la rumeur des faits avérés, on ne sait plus si ce sont des internautes — malins ou sincères — qui balancent, ou si l'information a fait l'objet d'un début de vérification. On va lancer sur la toile un vilain bruit sur un animateur de télé (un must), tout en précisant que ce n'est qu'une rumeur et qu'on vérifie. La machine à cliquer s'emballe. Bingo. Dans le même temps, on va sortir un vrai scoop qui va faire office de label de crédibilité pour la marque. Tout cela avec une immense mousse conversationnelle: commentaires, posts, contre-posts, polémiques. Un exemple du genre, justement: LePost.fr, l'appendice trash du Monde Interactif (1).

Conçu par des gens de talent qui ont minutieusement décortiqué tous les comportements des (jeunes) internautes qui s'informent, doté en plus d'une «vraie» rédaction hyperactive, ce site n'a encore qu'une  faible audience par rapport aux grands sites d'info. Mais celle-ci connaît une croissance fulgurante: +257% en visites au cours des dix derniers mois (source: OJD) contre +54% pour LeFigaro.fr et +23% pour LeMonde.fr. De quoi «désespérer Blanqui» (nom du boulevard où siège le quotidien).

Ce segment sera sans doute le plus profitable avec des sites qui ne coûtent pas très cher à exploiter — pas d'envoyé spécial à Pointe-à-Pitre, ce sont les internautes locaux qui font le travail et tous les autres qui débattent à se lacérer la canal carpien. Du coup, la croissance s'auto-alimente à chaque fait d'armes ou chaque cycle d'information adapté au format.

Troisième possible segment: l'information à valeur ajoutée. L'angle, le choix, le contenu original, l'analyse — vous m'avez compris puisque vous êtes sur Slate.fr.  Ce sera le territoire d'une presse dite de qualité, mais en voie de racornissement. Les quotidiens papiers se replieront sur des périodicités de un à trois jours par semaine dans le meilleur des cas. Ou ils donneront lieu à des sites internet d'audiences variables: ceux qui auront réussi à capitaliser sur des marques historiques seront de solides croiseurs du net, mais ils seront aux prises avec ce qu'on appelle des pure Player, «natifs» de l'internet et donc plus agiles. Aux Etats-Unis, ce sont des sites comme Politico, le Huffington Post, — en fait des «superblogs» largement participatifs et professionnalisés — ou encore notre maison-mère Slate.com qui vont mordre les jarrets des grands organes de presse (cf. la campagne électorale américaine).  Mais l'information sera correctement monétisée parce que valorisée.

Il n'est pas question de porter ici un jugement de valeur. Il serait absurde de parler d'une information cheap (et comme par hasard, de masse) en lui opposant une info qui serait «noble» repliée sur une élite. La presse, telle qu'on la connue, est en train de mourir pour avoir succombé à ce raisonnement, en partant du principe que son magistère ne pouvait que lui donner raison contre les aspirations de la populace (laquelle, manque de chance, la payait). Mieux vaut donc rester modeste, et, pour une fois, écouter l'auditoire.

Frédéric Filloux

[(1) Disclosure de l'éditeur: Jean-Marie Colombani, un des fondateurs de Slate.fr, a dirigé Le Monde de 1994 à 2007].

Image de Une: 24 Hours in 24-Hour News / Flickr & image d' bateau en papier de Zarko Drincic «Yesterday news»

Frédéric Filloux
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