Economie

Limiter enfin les salaires des patrons

Eliot Spitzer, mis à jour le 21.02.2009 à 14 h 32

Il n'y a aucune raison pour que diriger une grande entreprise permette automatiquement de faire fortune

John Thain, ancien Pdg de Merrill Lynch Reuters

John Thain, ancien Pdg de Merrill Lynch Reuters

Le plafond de 500 000 dollars fixé par Barack Obama pour le salaire annuel des dirigeants de sociétés qui reçoivent l'aide financière de l'Etat constitue plutôt qu'une politique cohérente, un premier cri d'indignation. Notamment après avoir appris que la banque Merrill Lynch a versé 3,6 milliards de dollars de primes à ses 700 principaux cadres l'an dernier.

Ce cri a au moins le mérite d'ouvrir un débat, depuis longtemps nécessaire, sur les salaires effarants des dirigeants des entreprises américaines, qui, à force d'être tolérés, sont devenus la norme. Les Américains sont scandalisés par les sommes excessives qu'ils reçoivent et ont reçu car ils se rendent compte désormais que ces millions étaient versés au détriment des investisseurs conduisant ainsi à l'effondrement de l'économie américaine et mondiale. En 1985, le ratio moyen du salaire des PDG par rapport à celui de l'employé moyen était de 40 pour 1. En 2005, il avait atteint 450 pour 1. Cette inégalité croissante des revenus était relativement tolérée tant que la vague de hausse des revenus était générale. Ce n'est plus le cas du tout.

Que devrait-on faire à propos du salaire de ces cadres dirigeants? Tout d'abord, nous devons reconnaitre que le chiffre de 500 000 dollars est tout à fait arbitraire. Il serait bien trop bas dans un certain contexte et bien trop élevé dans un autre ; ce plafond ne touche que trop peu de cadres, il pourrait être facilement évité grâce à des techniques de paiement alternatif et plonge le gouvernement dans un domaine où il ne peut qu'être maladroit, celui de la détermination des salaires du secteur privé.

Si nous voulons mettre un terme à ces salaires scandaleux, le but n'est pas de répondre à l'irresponsabilité de l'idéologie de Bush, celle d'un libertarisme sans garde-fou se faisant appeler capitalisme, par une approche tout aussi erronée prônant que le « gouvernement sait mieux que tout le monde », sans prendre en compte le marché.  Nous devons mettre en place un véritable marché des services relatifs aux dirigeants, de manière à favoriser une concurrence significative et des résultats socialement acceptables.

Conflits d'intérêts multiples

Afin de réaliser ce processus, nous devons commencer par regarder le passé. La Securities and Exchange Commission (la SEC - l'organisme fédéral américain de réglementation et de contrôle des marchés financiers), forte de sa toute nouvelle vigueur, devrait fournir, dans moins de six mois, le rapport officiel sur les errements des plus grandes entreprises en matière de rémunérations de leurs dirigeants. La SEC devrait exiger les rapports des comités et consultants chargés des rémunérations et révéler les méthodes biaisées dont ils se servent pour calculer les salaires, ainsi que les pressions qu'ils subissent de la part des dirigeants. La SEC devra pointer les innombrables conflits d'intérêts qui résultent des comités siégeant sur la rémunération.
Elle devra également observer la manière dont sont embauchés les consultants chargés des indemnités, qui les engage et quels sont leurs précédents dossiers. Ce rapport sera profondément révélateur de la nature népotique et essentiellement corrompue des décisions relevant des salaires des dirigeants.

Pour parer à cette débâcle des indemnités de départ ou parachutes dorés, il va falloir s'atteler au comportement de trois groupes : les consultants en rémunération embauchés par les conseils d'administration, les comités de rémunération et par-dessus tout, les actionnaires institutionnels. Ces groupes doivent s'insurger et se réapproprier un système actuellement dominé par les PDG. Un progrès réel ne pourrait venir d'une décision, essentiellement arbitraire, du gouvernement mais bien d'un système de gouvernance d'entreprise remis à neuf, dans lequel les actionnaires - c'est-à-dire les propriétaires - auront enfin leur mot à dire.

Reprenons la question des consultants en rémunération. Le problème structurel sous-jacent vient du fait qu'ils font preuve de plus de loyauté envers les dirigeants qu'envers les actionnaires. Et ce n'est pas étonnant puisque les dirigeants ont joué un rôle bien trop important dans le choix de ces mêmes consultants. Les sociétés de conseil font souvent partie d'organisations plus larges qui signent des contrats avec l'entreprise, contrats que les dirigeants sont donc susceptibles de résilier. La solution est évidente : un comité spécial d'actionnaires chargés de sélectionner les consultants en rémunération doit être créé, en exigeant que ces consultants appartiennent à des entreprises indépendantes qui n'ont aucun type d'intérêt commercial dans l'entreprise qui les recrute. Si l'on agissait de cette manière, on serait surpris de voir la rapidité avec laquelle les indemnités de départ et les parachutes dorés diminueraient.

Les PDG seraient alors rémunérés comme tout employé, à hauteur de leurs fonctions et de l'accomplissement de leur devoir fiduciaire. Ils ne seraient pas payés sur la base d'une inquiétude illusoire selon laquelle, sans eux, l'entreprise s'effondrerait. La plupart des négociations relatives aux rémunérations se fondent sur l'idée que tel PDG est irremplaçable. Mais comme l'avait remarqué dans une phrase devenue célèbre De Gaulle, les cimetières sont remplis de gens irremplaçables.

Par ailleurs, une règle simple devrait être appliquée en ce qui concerne les comités de rémunération des conseils d'administration : ceux qui participent doivent être entièrement indépendants du PDG. Aucun conflit d'intérêt, qu'il soit direct ou indirect, ne peut être toléré. Ils ne peuvent en aucun cas appartenir aux mêmes conseils, clubs mondains ou donner pour des œuvres caritatives qui se recoupent. Les membres des comités de rémunération ne doivent pas non plus être des PDG ou des cadres dont la propre rémunération sera immanquablement comparée au salaire qu'eux-mêmes attribueront à leurs employés.

Distribuer l'argent d'autrui

Et surtout, les actionnaires devraient voter directement la constitution des comités de rémunération. C'est devenu bien trop simple pour les conseils d'administration de distribuer « l'argent d'autrui » sans avoir à en répondre auprès des actionnaires. Ces derniers devraient voter l'entrée ou la sortie de chaque membre du comité et pouvoir proposer directement des nouveaux membres, tandis que les PDG ne devraient en aucun cas le faire.

Enfin, et par-dessus tout, il est temps de prendre conscience du fait que le salaire du PDG relève essentiellement de la responsabilité des actionnaires : s'ils sont prêts à tolérer un tel gaspillage, c'est à eux d'en payer le prix. Que faisaient les actionnaires pendant tout ce temps? La triste vérité est que la gouvernance d'entreprise est en péril parce que les actionnaires ont laissé la direction ne faire aucun cas d'eux. Tout comme en politique, le pouvoir du vote peut reconquérir ces droits. Alors voilà une proposition simple : faisons en sorte que les salaires des dirigeants soient l'affaire des actionnaires. Finissons-en avec les votes « non contraignants » qui font fureur. Faisons en sorte qu'ils soient soumis à un véritable vote, pour ou contre. Rendons aux actionnaires leur pouvoir. Obligeons les cadres dirigeants à se présenter devant les employés pour leur expliquer pourquoi ils méritent de telles indemnités.

Ce vote actionnarial permettrait au gouvernement américain de jouer un rôle constructif, non pas en imposant des seuils de salaires, mais en usant de son rôle d'actionnaire. Le gouvernement devrait transformer les sommes considérables qu'il a infusées dans toutes ses entreprises en actions avec droit de vote et ainsi utiliser son pouvoir actionnarial pour prendre des décisions de marché, comme tout actionnaire, et mener, si nécessaire, leur révolte. Le gouvernement fédéral pourrait s'octroyer des alliés parmi les groupes qui se sont montrés étonnamment silencieux pendant tout ce processus : les trésoriers d'Etat et les inspecteurs des impôts. Ils contrôlent les énormes fonds de pension des employés publics, qui représentent peut-être le plus grand réservoir de la force actionnariale. Certains diront qu'encourager le gouvernement à décider du salaire des PDG reviendrait à faire basculer excessivement la balance du côté des actionnaires. Mais il est temps de décider si l'on croit à la « démocratie actionnariale ». Il ne s'agit pas d'une nationalisation. Il s'agit d'actionnaires - publics et privés - qui font enfin valoir leurs droits.

Une fois que les actionnaires publics agiront comme chefs de file, les autres investisseurs institutionnels ne tarderont pas à demander une rémunération liée au résultat. Étant donné les centaines de milliards de dollars que nous avons investi dans les services financiers et le secteur automobile, nous devrions avoir le droit de nous prononcer sur la rémunération des dirigeants, et pas juste fixer une limite passoire de 500 000 dollars, facile à contourner. Warren Buffett n'aurait jamais investi sans se raccrocher à ce pouvoir. Pourquoi devrions-nous le faire ?

Eliot Spitzer

Traduit par Luisa Lobofausto

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