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Les racines du désarroi de la jeunesse

Monique Dagnaud, mis à jour le 06.01.2010 à 16 h 48

Le système fonctionne comme un impitoyable entonnoir au service des enfants des couches intellectualisées - Par Monique Dagnaud.

Manifestation d'étudiants à Paris   Gonzalo Fuentes/Reuters

Manifestation d'étudiants à Paris Gonzalo Fuentes/Reuters

Le gouvernement entend imposer des quotas d'étudiants boursiers dans les «grandes écoles» et se heurtent à une forte opposition de ces institutions. Les «grandes écoles», spécificité du système français d'éducation supérieur, qui seraient aujourd'hui le principal vecteur de la reproduction des élites et du blocage de l'ascenseur social, n'entendent pas pourtant changer de modèle.

Nous republions à l'occasion de ce débat un article, mis en ligne en mars 2009de Monique Dagnaud sociologue et directrice de recherche au CNRS, sur le désarroi de la jeunesse française face à l'absence de toute ouverture de son système d'éducation et notamment de la filière classes préparatoires-grandes écoles.

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Au pays de Voltaire, les principes autour de l'éducation exsudent de générosité. «Sois toi-même, développe tes potentialités» dit le parent aimant à sa progéniture. Dans l'acheminement vers l'âge adulte, cette incitation revient à valoriser l'expérimentation, le libre arbitre, la construction de sa propre subjectivité, et non comme autrefois l'identification aux modèles parentaux. Etre l'entrepreneur de sa propre vie, l'enfant est bercé par cette rengaine... qui se met en sourdine lors de l'entrée dans la grande école.

Cette dernière pose un autre impératif. L'excellence scolaire est inscrite comme la voie royale pour l'accès à une position dans la société, pour la promotion sociale, et même pour l'épanouissement individuel. Hors de l'école, peu de salut: les places dans la société se distribuent presque irrémédiablement en fonction du niveau atteint, et de la filière scolaire dans laquelle chacun s'est engouffré pendant les vingt premières années de sa vie.

A vingt ans les dés sont jetés. La promotion au mérite dans l'entreprise, à la débrouillardise, le «yes we can» («Oui, nous pouvons») de l'optimisme américain sont réservés à ceux qui vraiment n'ont pas pu faire autrement : et de toute façon ils n'iront guère haut dans l'échelle sociale. Enfin, ne pas avoir de diplôme du tout constitue aujourd'hui une calamité, un handicap infiniment plus pénalisant qu'autrefois, quand c'était le lot de l'écrasante majorité des jeunes, et quand nombre de secteurs employaient facilement de la main d'œuvre sans requérir ce fameux sésame.

La précocité dans la réussite scolaire, enfin, se révèle un paramètre décisif, quoique d'une bienséante discrétion. Sous la bannière fleurie de la méritocratie républicaine, la distribution des cartes s'opère de manière précoce par une sélection via les filières et les établissements d'excellence. Dans l'école républicaine, mieux vaut avoir un an d' avance même avec des résultats moyens qu'être «en retard» avec des notes brillantes.

Cette sélection très en amont, cette prime donnée à l'avance en âge, c'est la martingale des enfants de la bourgeoisie, puis qu'elle revient à potentialiser les atouts culturels du milieu familial. Le système fonctionne comme un impitoyable entonnoir au service des enfants des couches intellectualisées : alors que les cadres et professions intellectuelles ne représentent que 11% de la population française, leurs enfants représentent 30% des étudiants du supérieur et plus de la moitié des classes préparatoires. L'ouverture des grandes écoles aux enfants d'origine populaire, déjà fort étroite, s'est encore raréfiée -au point que plusieurs d'entre elles ont du recourir à des mécanismes de discrimination positive qui, timidement, corrigent le tir.

Le système d'enseignement est organisé pour sélectionner une petite élite, dont la plupart des membres seront passés par la filière des classes préparatoires: soit environ 5% d'une classe d'âge. Ceux-ci trouveront (presque) à coup sûr une place dans une plus ou moins grande école et pourront réaliser leur rêve car, en France, un diplôme d'une école prestigieuse ouvre toutes les portes, y compris dans les secteurs professionnels qui ne sont pas liés au diplôme d'origine (par exemple les industries de l'image ou l'humanitaire).

Pour ceux qui se rabattent vers l'université, environ 50% d'une classe d'âge, la sortie est beaucoup plus aléatoire. Dans le premier cycle du supérieur, se concentrent les échecs et les abandons : l'entrée dans une filière universitaire est libre quand on a obtenu le bac, mais de fait s'opère une sélection qui ne dit pas son nom en première et seconde année. De surcroît un certain nombre de filières universitaires remplissent mal les promesses d'un emploi de bon niveau : 5 ans après une licence, 13% des jeunes sont chômeurs ou inactifs, 19% sont ouvriers ou employés, et pour les sciences humaines et les lettres, la rentabilité est encore inférieure. Au bout du compte, résultat étonnant dans le wonderland de l'obsession scolaire, l'université et les grandes écoles produisent 40% de diplômés du supérieur, un chiffre insuffisant pour une économie développée.

La combinaison du discours encourageant l'autoréalisation, d'une part, et une compétition scolaire qui débute dès le primaire et obéit aux lois souterraines d'une sélection d'airain par les compétences sociales, de l'autre, décuple les tourments et les angoisses de la jeunesse. Elle génère un pessimisme qui n'a guère d'équivalent dans d'autres pays développés (sauf au Japon). Dans une certaine mesure, elle explique la culture de l'excès et du risque qui séduit les jeunes. Les paradoxes du système social français sont connus, répertoriés par une foison d'études depuis vingt ans. Rien ne change, rien n'a changé et peut être rien ne changera. Pourquoi ?

D'un côté, ce qui touche à l'architecture du système des études, à la sélection et aux modalités d'entrée dans le travail sont des sujets hypersensibles pour les étudiants et les mobilisent. Mais, d'un autre côté, avec ses injonctions contradictoires, et donc ses hypocrisies, le monde adulte et plus encore le monde de l'élite, ne suscitent aucune confiance de la part des jeunes. Résultat : toute réforme est perçue comme suspecte et engendre effroi et raidissement. La propension au NON l'emporte alors sur d'autres attitudes qui pourraient être conciliatrices.

Par ailleurs, une école dont la finalité absolue serait l'intégration, comme cela se pratique dans d'autres pays européens, et non la sélection précoce est aux plus loin des intérêts de l'establishment français. L'élite dirigeante qui, de manière générale, a bénéficié pour elle-même et souvent pour ses propres enfants, de cette sélection dans le secondaire, pense que ce système est le meilleur, le plus méritocratique. Les réformes qu'elle pose sur la table constituent alors plutôt des inflexions correctrices -en 2008, un texte de l'Enseignement supérieur fixe comme objectif de faire entrer 30% de boursiers dans ces fameuses classes préparatoires- qu'un dynamitage de la logique dominante de l'école. En entretenant dans toutes les familles l'espoir de voir son enfant dans «une classe préparatoire» (à un avenir radieux), elle est ainsi prosélyte de sa propre cause. Aux 95% autres jeunes de se débrouiller au mieux. Trop fort, dirait-on.

Monique Dagnaud

Image de Une: Manifestation d'étudiants à Paris   Gonzalo Fuentes/Reuters

Monique Dagnaud
Monique Dagnaud (76 articles)
Sociologue, directrice de recherche au CNRS. Dernier ouvrage paru: «Le modèle californien, Comment l'esprit collaboratif change le monde» (Odile Jacob, 2016).
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