Culture

Les occasions ratées de «Benjamin Button»

Jonathan Schel, mis à jour le 18.03.2009 à 15 h 55

Le film de David Fincher, carton du box-office, est mauvais.

J'ai surpris dans la rue cette conversation non loin de la Bastille, il y a quelques jours. Un homme raconte à un autre le dernier film qu'il a vu au cinéma. Comme 2 millions et demi de spectateurs français, il a adoré cette histoire improbable d'un bébé né avec le corps d'un vieillard et la tête de Brad Pitt qui rajeunit à mesure qu'il grandit... Comment s'appelle le film? «Le Fabuleux Destin de Benjamin Button», répond le passant, sans l'ombre d'une hésitation. Lapsus des plus révélateurs! Car de fait, «L'Etrange Histoire de Benjamin Button» («The Curious Case of Benjamin Button») doit beaucoup au «Fabuleux Destin d'Amélie Poulain» (2001). L'influence de Jean-Pierre Jeunet sur le style visuel de David Fincher est manifeste tout au long du film: teintes sépia comme dans «Amélie» et «Un long dimanche de fiançailles» (2004), goût de l'étrangeté burlesque emprunté à «Délicatessen» (1994) et «La Cité des enfants perdus» (1995), moments clefs où tout bascule transformés en chorégraphie solennelle (l'accident de voiture de Daisy, que joue Cate Blanchett)... Et alors? Rien d'étonnant à ce qu'un cinéaste emprunte à un autre! Fincher ne se limite pas à Jeunet, d'ailleurs. Le dernier plan du film — une horloge submergée — est une citation de «Titanic» (James Cameron, 1997); on doit à «Sur la route de Madison» (Clint Eastwood, 1995) le dispositif narratif: une fille découvre dans un journal intime la vie secrète de sa mère, illustrée par des flash-backs.

Le problème, c'est que «Benjamin Button» se propose d'aborder de front la grande question du temps qui passe, la cruauté de cette course vers la mort qui sépare les amants les plus épris et ternit la vie la plus enthousiasmante. Thème grave et passionnant que le film vide de sa substance en le traitant avec une forme d'émerveillement naïf venu en droite ligne du monde enchanté de Jeunet. Le scénariste Eric Roth — également auteur, ce n'est pas un hasard, du scénario de «Forrest Gump» (Robert Zemeckis, 1994) — a transformé Benjamin , le héros humilié et tragique de Francis Scott Fitzgerald, en Candide new look. Voici donc un enfant blanc élevé par une femme noire dans la Louisiane des années 1920: une occasion en or de s'interroger sur un thème dérangeant — les relations interraciales! Las, pas la moindre allusion au racisme ou à la ségrégation ne sera faite.

Benjamin grandit donc dans une Nouvelle-Orléans pittoresque. Jeune homme (avec le visage d'un sexagénaire), il se retrouve en URSS où il entretient une liaison avec la femme d'un espion britannique. Là encore, rien sur le contexte politique. Difficile de comprendre pourquoi notre héros a dû parcourir le globe pour vivre cette première histoire d'amour parfaitement banale. Même traitement pour la seconde guerre mondiale: sur le front Pacifique, Benjamin assiste à une bataille comme Fabrice à Waterloo, sans rien comprendre. Et puis il rentre au bercail où il retrouve Daisy, son amour d'enfance.

Ils se sont rencontrés quand Benjamin était un vieillard et Daisy une petite fille... Lorsqu'ils se retrouvent, lui a l'apparence d'un homme mûr, alors qu'elle est encore adolescente. Une fois de plus, Fincher s'approche d'un sujet dérangeant... et il s'en détourne aussitôt! Le film fait grand cas du caractère exceptionnel de cette romance alors qu'il faut attendre longtemps (le film dure 2h45!) que les physiques des tourtereaux coïncident parfaitement pour que leur passion soit consommée.

Brad Pitt et Cate Blanchett n'ont droit à leur scène d'amour que lorsqu'ils ont tous deux leur apparence réelle — beaux, jeunes, athlétiques. La scène qui symbolise leur bonheur partagé — Benjamin et Daisy sur un voilier, auréolés par une lumière dorée — ressemble furieusement à un spot télévisé vantant les mérites d'un parfum. Par la suite, Benjamin plaque femme et enfant par peur de leur infliger le spectacle de sa déchéance. L'incohérence du scénario — le bougre a encore des années devant lui avant de véritablement régresser — masque un principe de fond, révélateur des normes hollywoodiennes en cours: les amants ne peuvent rester ensemble que s'ils sont en parfaite synchronie physique tant l'harmonie amoureuse est réduite à sa seule expression sexuelle.

Quant à ladite déchéance, nous n'en verrons rien. Dans la nouvelle de Fitzgerald, l'itinéraire à rebours de Benjamin lui inflige maintes humiliations. Il perd ses facultés intellectuelles (contrairement au film, il ne naît pas seulement avec le corps mais aussi avec l'esprit d'un vieillard), et se met à mouiller son lit. Le dialogue d'Eric Roth évoque cet horizon, mais à l'écran, David Fincher se contente de l'effleurer. Brad Pitt passe simplement du stade d'Apollon au visage lisse à celui de petit garçon attachant et d'adorable bébé. Une seule image — celle d'une vieille Daisy berçant son amant devenu nourrisson — donne vraiment le vertige, et laisse transparaître ce que le film aurait pu donner s'il avait osé affronter vraiment son sujet.

Les dernières images de «L'Etrange histoire de Benjamin Button» montrent l'ouragan Katrina s'abattant sur La Nouvelle-Orléans. Là encore, l'élément racial et politique est laissé de côté, pour céder la place à un symbolisme creux. Rien à voir avec l'impressionnant «Zodiac» (2007), où une obsession mortifère dévore la vie de quelques personnages jusqu'à les réduire à l'ombre d'eux-mêmes... Quelle étrange histoire, décidément, que celle d'un cinéaste - David Fincher - obsédé par le temps qui passe et capable sur ce même sujet du plus superficiel comme du plus profond!

Jonathan Schell

Jonathan Schel
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