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Les emplois britanniques d'abord

Temps de lecture : 4 min

La grève « sauvage » des raffineries : lutte contre le dumping social ou xénophobie?

Une manifestation non loin de la rafinerie Total de Lindsey
Une manifestation non loin de la rafinerie Total de Lindsey

Quelques jours après la fin du conflit dans les raffineries britanniques, la mobilisation semble sur le point de reprendre. En cause : deux centrales électriques recourant à des sous-traitants qui n'emploient que des travailleurs étrangers. Il faut dire que les manifestants sont plus qu'encouragés par l'issue du mouvement parti de Lindsey (Lincolnshire). IREM, le sous-traitant de Total qui avait prévu de ne recourir qu'à des Italiens et Portugais, s'est finalement engagé à réserver à des Britanniques la moitié des 200 postes affectés aux travaux d'extension de la raffinerie.

Gordon Brown a eu beau mettre en garde contre les ravages de la «dé-globalisation», cette tendance au repli national qui menace l'économie mondiale, le mouvement s'est étendu dans tous le pays et a mobilisé environ 2.000 grévistes. Cette grève «sauvage» menée sous la bannière de l'Union Jack et aux cris de « put British jobs first » («les emplois britanniques d'abord») a suscité dans l'opinion publique une sympathie égale au malaise de la classe politique. La cacophonie s'est manifestée au plus haut niveau, entre les déclarations hostiles de Peter Mandelson, le très blairiste ministre de l'industrie, et la compréhension manifestée par un autre ténor du Labour, le ministre de la santé Alan Johnson. Embarrassés, les syndicats ont dû se raccrocher au mouvement.

Le libéralisme européen en accusation

L'Europe est-elle en cause ? C'est l'explication donnée par la gauche. Le député travailliste Jon Cruddas incrimine la «course au moins-disant social» qui sévirait au sein de l'Union européenne. Un langage inhabituel dans un pays plutôt coutumier des diatribes contre le monstre bureaucratique — et même «socialiste» — bruxellois, accusé régulièrement d'étouffer les entreprises du Royaume. Cette fois, les règles régissant la mobilité du travail, l'un des principes fondamentaux du marché unique européen, et leur application par la Cour de justice de Luxembourg, sont accusées d'encourager le dumping social.

Qu'en est-il exactement ? Comme pour «l'affaire Bolkestein» en France en 2005 (la directive libéralisant les services dans l'Union), une petite explication de textes est requise pour démêler le vrai du faux. Le détachement de travailleurs d'un Etat membre par une entreprise effectuant une prestation de services dans un autre Etat est régi par une directive adoptée en 1996. Celle-ci prévoit l'application d'un noyau dur de garanties sociales : salaire minimum, durée du travail, congés payés, etc. Le droit du travail du pays d'accueil s'applique, de même que les conventions collectives à condition qu'elles soient «d'application générale», c'est-à-dire qu'elles régissent l'ensemble des entreprises du secteur concerné.

En revanche, comme l'a plusieurs fois rappelé la Cour de Luxembourg, les autres accords collectifs n'ont pas vocation à s'appliquer. L'entreprise issue d'un autre Etat membre ne doit pas appliquer des normes auxquelles toutes les entreprises nationales ne sont pas nécessairement soumises. Cela serait discriminatoire. Les juges de Luxembourg ont ainsi considéré que des entreprises polonaises ou lettones réalisant leurs activités en Allemagne ou en Suède n'avaient pas à se conformer à certains accords. Ces décisions ont suscité de vives controverses, en particulier parce qu'elles remettent en cause des traditions sociales bien ancrées.

Beaucoup appellent donc aujourd'hui à une révision de la législation européenne. On voit mal pourtant comment l'Union pourrait adopter des règles plus contraignantes, sauf à remettre en cause l'idée même d'un marché unique européen. En vertu de quel principe obliger des entreprises tierces à appliquer des accords collectifs signés seulement par une entreprise? Dans le cas du secteur de la construction en Grande-Bretagne, les conventions collectives de branche existent bel et bien... mais n'ont jamais été déclarées «d'application générale» par le gouvernement ! Un «détail» dénoncé dès 2004 par les syndicats.

Du détachement des travailleurs à l'immigration
Si « dumping social » il y a, il ne concerne pas les normes sociales «de base» — ni même le salaire minimum — mais plutôt le coût du travail qualifié. Mais sur ce point, quelles revendications formuler ? Mis à part exiger l'application des conventions collectives du secteur, on voit mal ce que les travailleurs britanniques pourraient réclamer. A moins de refuser la légitimité même du recours à une main d'œuvre moins chère présente sur le territoire européen.  L'argument pourrait alors s'appliquer tout aussi bien aux immigrés.

Pendant les années Blair, l'immigration, en grande partie alimentée par la libre circulation interne à l'UE, était vue comme un facteur de prospérité. Son apport à l'économie britannique compensait les tensions sur les salaires des moins qualifiés. Aujourd'hui, la crise et la montée du chômage risquent de réveiller la tentation xénophobe. Le British National Party (ex-National Front) est certes très minoritaire depuis que le populisme thatchérien est parvenu à le marginaliser, mais il n'a jamais cessé d'être craint par les grandes formations politiques qui s'inquiètent aujourd'hui de son regain de succès dans les scrutins locaux. La formule «des emplois britanniques pour les travailleurs britanniques» lancée par Brown au Congrès du Labour en 2007 et reprise par les manifestants, n'était d'ailleurs pas autre chose qu'un clin d'œil à cet électorat. Le Premier ministre entendait alors de répondre aux craintes sur l'immigration par des programmes de formation permettant d'élever le niveau de qualification des Britanniques. L'effet boomerang de ce slogan hasardeux s'avère dévastateur.

Le malaise grandit encore lorsque s'ajoute le fait, finalement révélé par la presse, que les travailleurs italiens et portugais de la raffinerie de Lindsey n'étaient en réalité pas moins bien payés que leurs homologues britanniques. Les syndicats ont d'ailleurs tenté tant bien que mal de déplacer le débat en revendiquant un accès équitable des travailleurs locaux aux opportunités d'emploi. Pour le dirigeant du syndicat UNITE, Derek Simpson, «aucun travailleur européen ne devrait être empêché de se porter candidat à un emploi britannique et aucun travailleur britannique ne devrait être empêché de se porter candidat à un emploi britannique».

Et l'Europe sociale?
Quoi qu'il advienne du mouvement, les syndicats et la gauche britanniques seraient bien avisés d'agir avec retenue et rigueur en évitant les amalgames abusifs — entre la responsabilité de l'Etat et celle de l'Union, mais aussi entre le «dumping social» et la présence d'une main d'œuvre étrangère dont le seul crime est d'accepter parfois des salaires plus bas...

Au delà, le débat de ces derniers jours en Grande-Bretagne pose une question plus profonde : la poussée protectionniste issue de la crise emportera-t-elle jusqu'au marché unique européen et ses quatre libertés de circulation (travailleurs, capitaux, biens et services)? Il y aurait bien un moyen de l'éviter : rassurer les populations sur l'existence d'une concurrence équitable en relançant l'Europe sociale.

Celle-ci, contrairement à une idée reçue, est bien avancée dans le domaine de la santé et de la sécurité au travail. Mais pour le reste, la construction d'un socle commun de droits sociaux patine depuis des années. Comme le dialogue social européen voulu par Jacques Delors n'a jamais réellement décollé, faute de volonté patronale, les seuls progrès en la matière doivent venir de la législation. Et dans ce domaine, les principaux opposants à toute véritable avancée ne sont autres que... les Britanniques eux-mêmes!

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Robert Landy

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