Les emplois britanniques d'abord
La grève « sauvage » des raffineries : lutte contre le dumping social ou xénophobie?
- Une manifestation non loin de la rafinerie Total de Lindsey -
Quelques jours après la fin du conflit dans les raffineries britanniques, la mobilisation semble sur le point de reprendre. En cause : deux centrales électriques recourant à des sous-traitants qui n'emploient que des travailleurs étrangers. Il faut dire que les manifestants sont plus qu'encouragés par l'issue du mouvement parti de Lindsey (Lincolnshire). IREM, le sous-traitant de Total qui avait prévu de ne recourir qu'à des Italiens et Portugais, s'est finalement engagé à réserver à des Britanniques la moitié des 200 postes affectés aux travaux d'extension de la raffinerie.
Gordon Brown a eu beau mettre en garde contre les ravages de la «dé-globalisation», cette tendance au repli national qui menace l'économie mondiale, le mouvement s'est étendu dans tous le pays et a mobilisé environ 2.000 grévistes. Cette grève «sauvage» menée sous la bannière de l'Union Jack et aux cris de « put British jobs first » («les emplois britanniques d'abord») a suscité dans l'opinion publique une sympathie égale au malaise de la classe politique. La cacophonie s'est manifestée au plus haut niveau, entre les déclarations hostiles de Peter Mandelson, le très blairiste ministre de l'industrie, et la compréhension manifestée par un autre ténor du Labour, le ministre de la santé Alan Johnson. Embarrassés, les syndicats ont dû se raccrocher au mouvement.
Le libéralisme européen en accusation
L'Europe est-elle en cause ? C'est l'explication donnée par la gauche. Le député travailliste Jon Cruddas incrimine la «course au moins-disant social» qui sévirait au sein de l'Union européenne. Un langage inhabituel dans un pays plutôt coutumier des diatribes contre le monstre bureaucratique — et même «socialiste» — bruxellois, accusé régulièrement d'étouffer les entreprises du Royaume. Cette fois, les règles régissant la mobilité du travail, l'un des principes fondamentaux du marché unique européen, et leur application par la Cour de justice de Luxembourg, sont accusées d'encourager le dumping social.
Qu'en est-il exactement ? Comme pour «l'affaire Bolkestein» en France en 2005 (la directive libéralisant les services dans l'Union), une petite explication de textes est requise pour démêler le vrai du faux. Le détachement de travailleurs d'un Etat membre par une entreprise effectuant une prestation de services dans un autre Etat est régi par une directive adoptée en 1996. Celle-ci prévoit l'application d'un noyau dur de garanties sociales : salaire minimum, durée du travail, congés payés, etc. Le droit du travail du pays d'accueil s'applique, de même que les conventions collectives à condition qu'elles soient «d'application générale», c'est-à-dire qu'elles régissent l'ensemble des entreprises du secteur concerné.
En revanche, comme l'a plusieurs fois rappelé la Cour de Luxembourg, les autres accords collectifs n'ont pas vocation à s'appliquer. L'entreprise issue d'un autre Etat membre ne doit pas appliquer des normes auxquelles toutes les entreprises nationales ne sont pas nécessairement soumises. Cela serait discriminatoire. Les juges de Luxembourg ont ainsi considéré que des entreprises polonaises ou lettones réalisant leurs activités en Allemagne ou en Suède n'avaient pas à se conformer à certains accords. Ces décisions ont suscité de vives controverses, en particulier parce qu'elles remettent en cause des traditions sociales bien ancrées.
Beaucoup appellent donc aujourd'hui à une révision de la législation européenne. On voit mal pourtant comment l'Union pourrait adopter des règles plus contraignantes, sauf à remettre en cause l'idée même d'un marché unique européen. En vertu de quel principe obliger des entreprises tierces à appliquer des accords collectifs signés seulement par une entreprise? Dans le cas du secteur de la construction en Grande-Bretagne, les conventions collectives de branche existent bel et bien... mais n'ont jamais été déclarées «d'application générale» par le gouvernement ! Un «détail» dénoncé dès 2004 par les syndicats.
Du détachement des travailleurs à l'immigration
Si « dumping social » il y a, il ne concerne pas les normes sociales «de base» — ni même le salaire minimum — mais plutôt le coût du travail qualifié. Mais sur ce point, quelles revendications formuler ? Mis à part exiger l'application des conventions collectives du secteur, on voit mal ce que les travailleurs britanniques pourraient réclamer. A moins de refuser la légitimité même du recours à une main d'œuvre moins chère présente sur le territoire européen. L'argument pourrait alors s'appliquer tout aussi bien aux immigrés.
Pendant les années Blair, l'immigration, en grande partie alimentée par la libre circulation interne à l'UE, était vue comme un facteur de prospérité. Son apport à l'économie britannique compensait les tensions sur les salaires des moins qualifiés. Aujourd'hui, la crise et la montée du chômage risquent de réveiller la tentation xénophobe. Le British National Party (ex-National Front) est certes très minoritaire depuis que le populisme thatchérien est parvenu à le marginaliser, mais il n'a jamais cessé d'être craint par les grandes formations politiques qui s'inquiètent aujourd'hui de son regain de succès dans les scrutins locaux. La formule «des emplois britanniques pour les travailleurs britanniques» lancée par Brown au Congrès du Labour en 2007 et reprise par les manifestants, n'était d'ailleurs pas autre chose qu'un clin d'œil à cet électorat. Le Premier ministre entendait alors de répondre aux craintes sur l'immigration par des programmes de formation permettant d'élever le niveau de qualification des Britanniques. L'effet boomerang de ce slogan hasardeux s'avère dévastateur.
Le malaise grandit encore lorsque s'ajoute le fait, finalement révélé par la presse, que les travailleurs italiens et portugais de la raffinerie de Lindsey n'étaient en réalité pas moins bien payés que leurs homologues britanniques. Les syndicats ont d'ailleurs tenté tant bien que mal de déplacer le débat en revendiquant un accès équitable des travailleurs locaux aux opportunités d'emploi. Pour le dirigeant du syndicat UNITE, Derek Simpson, «aucun travailleur européen ne devrait être empêché de se porter candidat à un emploi britannique et aucun travailleur britannique ne devrait être empêché de se porter candidat à un emploi britannique».
Et l'Europe sociale?
Quoi qu'il advienne du mouvement, les syndicats et la gauche britanniques seraient bien avisés d'agir avec retenue et rigueur en évitant les amalgames abusifs — entre la responsabilité de l'Etat et celle de l'Union, mais aussi entre le «dumping social» et la présence d'une main d'œuvre étrangère dont le seul crime est d'accepter parfois des salaires plus bas...
Au delà, le débat de ces derniers jours en Grande-Bretagne pose une question plus profonde : la poussée protectionniste issue de la crise emportera-t-elle jusqu'au marché unique européen et ses quatre libertés de circulation (travailleurs, capitaux, biens et services)? Il y aurait bien un moyen de l'éviter : rassurer les populations sur l'existence d'une concurrence équitable en relançant l'Europe sociale.
Celle-ci, contrairement à une idée reçue, est bien avancée dans le domaine de la santé et de la sécurité au travail. Mais pour le reste, la construction d'un socle commun de droits sociaux patine depuis des années. Comme le dialogue social européen voulu par Jacques Delors n'a jamais réellement décollé, faute de volonté patronale, les seuls progrès en la matière doivent venir de la législation. Et dans ce domaine, les principaux opposants à toute véritable avancée ne sont autres que... les Britanniques eux-mêmes!
Mis à jour le 12/02/2009 à 13h34











































Et aujourd'hui, la stastisticienne en chef Karen Dunnell, a attisé le brasier en publiant des statistiques qui disent que l'année dernière le nombre des travailleurs étrangers a augmenté de 175,000 pour atteindre 2.4 million pendant que le npmbre de travailleurs britanniques baissaient de 234,000 pour atteindre 27 millions.
Elle a communiqué sur les chiffres en question, ce qui ne se fait pas d'habitude, parce qu'elle estimait le sujet d'actualité.
Grosse colère chez certains ministres !
http://www.laslavia.com/wordpressfr/
Voilà qu'aujourd'hui ce même groupe, Total, donne le petit résultat de ses bénéfices soit la bagatelle de 14 Mds d'euros!
C'est sûr, la propection et la recherche de nouveaux gisements sont très coûteux mais quand même. Quelle indécence de communiquer de tels chiffres tout en favorisant le sous-emploi suivant la nationalité. Bien que cet esclavage moderne ne soit pas nouveau, ce n'est pas comme cela que l'on peut construire une soit-disant grande Europe!
Est-ce que cette crise risque de déboucher sur une lutte des classes? Un nouveau Germinal?
Au passage, concernant la crise sociale qui secoue les cocotiers de la république aux Antilles, un rapport pointe du doigt l'opacité des prix décidé par ordre préfectoral. La SARA (société anonyme de raffinerie des antilles) est tenue à 50% par Total!
Sa filiale, Hutchinson, filiale du groupe, licencie 216 personnes sur ses trois sites français.
Il y a quelques jours, mais je ne me souviens plus du nom de la compagnie, les médias soulignent une irégularité dans le versement de salaires de ses cadres. Les virements sont effectués en Suisse, afin de payer moins d'impôts!!! n'était-ce pas TOTAL? (pas sûr, à vérifier)
Ainsi va le monde. Mais comme a déclaré un jour Jimmy Carter après le second choc pétrolie: "Nous irons chercher le pétrole partout où il se trouve et à n'importe quelle prix" La suite on connaît...
Difficile de taxer les British de xénophobie en matiere d'emploi, alors qu'ils accueillent depuis de nombreuses années énormément d'étrangers sur leur territoire. Des statistiques récentes ont montré qu'un Londonien sur trois n'était pas né au Royaume-Uni (j'en fais d'ailleurs partie). Un tel taux d'immigration serait impensable a Paris, qui est bien peu cosmopolite si on la compare a Londres.
Il me semble que cette grogne sociale est justifiée par le fait que 100% des emplois des sites concernés sont pris par des travailleurs étrangers venus spécialement au Royaume-Uni. S'ils avaient été ouverts a tous, British y compris, cela n'aurait posé aucun probleme a personne.
Je considere donc que c'est le cumul de plusieurs facteurs qui est a l'origine du probleme: un sentiment d'injustice (dumping social) doublé d'une occasion supplémentaire de critiquer Bruxelles, le tout sur fond de crise économique gravissime.
C'est bien l'expression des limites actuelles de l'Union Européenne.
Robert Schuman et Jean Monnet avait pour rêve de créer une Europe fédérale. L'idée était qu'en multipliant les solidarités de fait, en faisant en sorte que les États membres transfèrent petit à petit des pans de souveraineté à l'institution européenne, cela aurait au fur et à mesure et grâce à l'effet de cliquet, conduit naturellement à la création d'un État Européen.
Là où était manifestement l'erreur (et l'Europe en paie le prix aujourd'hui), c'est que ces solidarités de fait n'aurait pas du être uniquement économique, mais l'Europe aurait du mettre en place une véritable politique sociale commune.
Et voilà qu'à présent on soupçonne le Royaume-Uni de xénophobie alors que d'une part leur grogne est légitime (pour reprendre l'exemple de la directive Bolkenstein, la France a t-elle été xénophobe ? Peut être un peu tous comptes fait) et que d'autre part la faute revient aux dirigeants européens qui ne sont pas allés assez vite dans la construction européenne. Ou alors trop vite, si l'on en croit le positionnement britannique sur la question.
Allons, allons, pourquoi toutes ces contorsions? Il y a une raffinerie qui a besoin de s'étendre, et il y a sur place la main d'oeuvre et les compétences pour ce faire. Donc, elle emploie cette main d'oeuvre, et voilà tout. Simple question de bon sens - pas d'affaire, pas de problème, pas de manifestation, rien à signaler. C'est comme ça que ça se passe d'habitude, et on n'écrit aucun article à ce sujet.
Oui mais voilà, dans ce cas-là, ça ne se passe pas comme ça. L'entreprise qui possède la raffinerie ne fait pas ça elle-même, elle confie la chose à un sous-traitant, une filiale. Et la filiale en question n'emploie pas la main d'oeuvre locale, elle délocalise et va chercher la main d'oeuvre dans deux autres pays. Bizarre, non ?
Il y a des magouilles, c'est évident. Des tripatouillages de comptes, des maneuvres pour contourner des législations, que sais-je encore.
Il suffit de dire quelle est l'entreprise qui possède la raffinerie et fait ces magouilles pour comprendre: c'est Total, bien sûr! Total, qui embauche des cadres sur sa filiale suisse pour frauder les Assedic, Total d'AZF, Total de la marée noire, Total de la corruption en Afrique. Et Total des 14 milliards de bénéfices en 2008.
Plutôt que de dénoncer le nationalisme des travailleurs anglais, j'attendrais d'un vrai travail journalistique qu'il me dise pour quelles raisons exactement Total fait cette magouille-là. Quels réglements contourne-t-il? Quels bénéfices exacts y trouve-t-il ? La discussion pour savoir si Total a le droit ou non de faire ça est sans intérêt, la bonne question est de savoir pourquoi il le fait.
Sans vouloir paraître protectionniste ou bassement xénophobe, comment en vouloir au travailleur British d'être mécontent de se voir lui et sa famille dans la m... alors que les entreprises de son pays embauchent moins cher à l'étranger ? On leur reproche quoi au juste à ces ouvriers anglais, d'être incapables d'aller eux-mêmes travailler encore moins cher en Roumanie ? Quelqu'un a une réponse (à défaut d'une solution) ?
C'est assez simple de comprendre pourquoi Total fait ça. La recherche de la plus-value domine, aussi petite soit-elle !
Pour mieux comprendre le phénomène, allez donc jouer à Oligarchy sur le site des géniaux créateurs de Molleindustria :
http://www.molleindustria.org
Comme je le précise dans l'article, les salariés italiens et portugais de l'entreprise IREM, sous-traitant de Total, étaient bel et bien payés au taux conventionnel britannique. D'autre part, aucune entorse à la réglementation en vigueur n'a été relevée. Quoi que l'on puisse penser des pratiques de Total par ailleurs, ni le dumping social ni le respect du droit ne semblent être en cause dans cette affaire, contrairement à ce que les grévistes ont laissé entendre dans la première phase de la mobilisation. C'est en tout cas ce que les enquêtes journalistiques menées outre-Manche, y compris dans la presse de gauche, confirment. Et il est assez significatif que les syndicats aient choisi très vite de déplacer le débat sur un autre sujet, celui de l'examen des candidatures locales.
Le marché unique, introduit par l'Acte Unique européen ratifié en 1986, implique notamment qu'une entreprise doit pouvoir faire appel à n'importe quel sous-traitant installé dans un autre pays de l'Union, exactement comme une entreprise qui a son siège dans le Limousin peut avoir recours à un sous-traitant situé dans le Poitou-Charentes, lequel engage alors sa propre main d'œuvre, selon ses propres critères. Dans le cas qui nous occupe, Total explique avoir choisi une entreprise étrangère car l'entreprise britannique précédemment chargée des travaux n'avait pas honoré son contrat dans les temps. Quant au sous-traitant choisi, il est libre de recourir à une main d'œuvre qu'il connaît mieux, ou qu'il estime plus qualifiée, ou, c'est vrai, moins chère. En tout cas, le coût n'est pas toujours le seul facteur de choix puisque, par exemple, la même entreprise IREM emploie 80 travailleurs britanniques sur des chantiers en Italie.
Les grévistes réclament, eux, un traitement préférentiel de principe pour la main d'œuvre nationale (si l'on se fonde sur les slogans des manifestations) ou l'examen préalable de toutes les candidatures locales (si l'on se fonde sur la plateforme des syndicats). On peut certes considérer la deuxième revendication comme tout à fait légitime, en particulier en temps de crise, même si elle ne s'accorde pas avec l'esprit des traités européens et constitue une forme de protectionniste "soft". Quant à la première, encore une fois, pourquoi ne pas appliquer le même raisonnement aux immigrés ? C'est d'ailleurs ce que certains manifestants ont explicitement suggéré. Si le problème n'est pas le respect du droit social, mais la nationalité des ouvriers ou le fait qu'ils tendent à accepter des emplois moins bien payés, on peut effectivement s'interroger. En France, un certain parti politique avait fait de cette idée un slogan...