France

Les Antillais entre deux écueils

Jean-Marie Colombani, mis à jour le 23.02.2009 à 18 h 19

La situation guadeloupéenne n'est pas sans rappeler la Nouvelle-Calédonie.

Marche en hommage au syndicaliste Jacques Bino tué par balle REUTERS/Jacky Naegelen

Marche en hommage au syndicaliste Jacques Bino tué par balle REUTERS/Jacky Naegelen

 

 

Le début de détente que connaît la Guadeloupe n'est évidemment qu'un répit; souhaitable pour tout le monde, mais qui laisse entier le problème de l'outre-mer.

Passons par profits et pertes les questions de méthode: imparfaites, tardives, sûrement. Il y a eu matière à dresser un tableau apocalyptique, puisque l'on peut résumer la séquence en un constat: un mort et trente jours pour que ça bouge! Pourtant le seul «bug» réel a été l'opposition du Premier ministre à l'engagement, pris sur place par le secrétaire d'Etat à l'outre-mer, de faire financer par l'Etat les hausses de salaires auxquelles le patronat local répugnait; et répugne toujours.

Le conflit guadeloupéen a été, en partie, victime du zèle de ceux qui ont trop vite proclamé que l'île préfigurait la levée en masse espérée en métropole. Dès lors, président et gouvernement n'ont plus eu qu'une seule obsession: déconnecter, localiser, et ne rien décider qui puisse sortir du cadre général de gestion de la crise, à savoir une gestion sociale, concentrant les efforts sur les plus faibles. On peut dire, comme l'a fait le leader de la révolte, que dans un système qui voit les autorités se précipiter sur place, au chevet des victimes, au moindre incident, il était parfaitement choquant de laisser le conflit s'étirer en longueur; mais il est difficile de faire grief à un gouvernement de dire, dans la gestion d'une crise, ce qui est possible et ce qui ne l'est pas. Comme il était indispensable de tracer une limite entre, selon l'expression de François Fillon, «ce qui est légitime», à savoir la grève et la manifestation, et ce qui ne l'était pas, les barrages et le tirs contre les gendarmes.

Pour finir, la crise se solde par une enveloppe qui passe de 100 millions d'euros (total des engagements pris par Yves Jégo sur place ) à 580 millions, total des annonces présidentielles, qui équivalent à un véritable plan de relance, il est vrai pour tout l'outre-mer. Effort qui n'est ni négligeable, ni critiquable, tant sont grandes les difficultés spécifiques de ces îles: taux de chômage supérieur à 20%, chiffre record de rmistes, qui correspond au nombre très élevé de personnes vivant sous le seuil de pauvreté, pratiquement un Guadeloupéen sur quatre, distorsions de revenus au bénéfice du secteur public, et de prix par rapport à la métropole, etc...

Ces territoires vont devoir eux aussi subir les conséquences de la crise mondiale. Guère critiquable, non plus, la sortie de crise par le haut annoncée par Nicolas Sarkozy, sous la forme d'états généraux de l'outre-mer, remise à plat et remise en cause de tout un système qui produit d'aussi grandes difficultés pour les habitants concernés. Et c'est là que la partie risque d'être vraiment difficile, pour qui veut réformer de bonne foi.

Car il faut d'abord avoir à l'esprit que ces îles sont, au regard de leurs caractéristiques économiques, la caricature de la métropole, dont elles reproduisent les traits distinctifs: elles vivent d'importations et de subventions; or aujourd'hui la France vit avec un déficit extérieur record, et des déficits publics qui sont autant de subventions que nous consentent les générations futures. Certains seront donc fondés à dire que pour en sortir il leur faudra sortir du cadre national.

Mais il faut aussi accepter l'idée que chaque île, chaque territoire est une histoire spécifique, avec des aspirations qui le sont tout autant, en même temps qu'une propension très insulaire au malthusianisme, nourri souvent par un sentiment, et un constat d'enfermement. C'est Gisèle Halimi qui rapporte ainsi une conversation éclairante avec Aimé Césaire pour qui les Antillais devaient naviguer entre deux écueils, à ses yeux également dangereux, celui de la ségrégation, qui est une négation, et celui de l'universalité qui, disait-il, fait courir le risque de la dilution. Lui-même avait souhaité, à la Libération, la voie de la départementalisation, moyen pour lui de l'émancipation. C'est la constante recherche de celle-ci qui l'a ensuite conduit vers la revendication de l'autonomisation.

Sarkozy et les jacobins

Autonomie, départementalisation: quel que soit le cas de figure, la France est restée, et veut sans doute rester jacobine;  la mondialisation a d'ailleurs provoqué une réaction jacobine dans notre plus récent passé; il suffit pour s'en convaincre de se souvenir de l'échec de Jean-Pierre Raffarin, dont l'ambition fortement décentralisatrice ne convenait  ni à Jacques Chirac, ni au parti dominant d'alors, le RPR.

Or nous ne connaissons pas encore le centre de gravité du sarkozysme sur ces questions.  S'il se montre ouvert, prêt à prendre le risque d'une évolution institutionnelle de l'outre-mer — après tout, il avait tenté cette ouverture en Corse, avant d'en être découragé par les Corses eux-mêmes — il risque de heurter de front une grande partie de sa propre famille politique, et ceux qui se sont abrités derrière elle et qui ont laissé s'installer et perdurer tant de rentes de situation; un seul exemple: qui se souvient que l'attribution de la desserte maritime des Antilles est allé à la CMA-CGM, après que leurs propriétaires se soient vus attribuer la reprise de la CGM, le tout sous l'égide de l'un des prédécesseurs d'Yves Jégo, à savoir Bernard Pons, porte-parole du chiraquisme ultramarin. Il n'est pas question de mettre en cause le professionnalisme de cet armement, mais à l'époque seule la CFDT avait protesté et prôné une solution plus favorable à l'économie locale. Bon courage, donc, à qui voudra réformer!

Si donc, à l'inverse, Nicolas Sarkozy se tient plus près des intérêts traditionnellement représentés par la droite, il court le risque de voir grossir les rangs de ceux qui, comme en Guadeloupe, ont voulu et voudront davantage en découdre. Avec une perspective de plus en plus ouvertement politique. Car à n'en pas douter, la Guadeloupe a vu s'affirmer un leader politique dont l'objectif presque explicite est l'indépendance.

Le moment ressemble à celui qui a vu, à l'orée des années 1980, s'affirmer, plus ouvertement il est vrai, un mouvement indépendantiste kanak, en Nouvelle-Calédonie. Alors, Elie Domota-Jean-Marie Tjibaou, même combat? Le rapprochement est tentant, mais ne convainc pas: même levier puissamment identitaire, certes, même aptitude au leadership, même conscience aigüe des injustices et des inégalités; mais Tjibaou était, en gestation et à l'échelle de son territoire, un émule de Mandela, qui souhaitait n'exclure personne, voulait rassembler «deux couleurs, un seul peuple», et cherchait à avancer par le dialogue des cultures, sa marque de fabrique, et non par l'affrontement.

J'ignore comment fonctionne ce gouvernement, mais il compte pourtant dans ses rangs un spécialiste authentique des situations de crise outre-mer, qu'il eut été utile de consulter: il pourra témoigner au moins de la difficulté de réformer, des obstacles et des menaces qu'il faut être prêt à affronter, des réseaux qu'il faut combattre et de ceux qui peuvent aider: il s'agit de Christian Blanc. Il a a vécu et géré la crise calédonienne aux cotés d'Edgard Pisani et qui prit part aux premiers accords de Matignon. C'est une leçon qui en vaut une autre, et qui peut aider à éviter d'autres erreurs de méthode ou d'appréciation, si vite interprétée  comme la marque du mépris métropolitain, et si vite exploitées. Exploitation qui elle aussi méprise le sort de celles et ceux à qui, en tout état de cause, il faudra laisser le dernier mot.

Jean-Marie colombani

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